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Une autre remarque nous confirmera dans nos doutes. L'auteur des Versiculi termine par la mention de la donation à Saint-Florent par Charles le Chauve de l'abbaye de SaintGondon, quae partibus est Franciae. Or Saint-Gondon (Loiret, arrondissement et canton de Gien) est sur la rive gauche de la Loire, en Berry « in pago Biturico (1) », donc en Aquitaine. Jamais un document du IXe siècle ne mettrait cette localité en Francia. Ce n'est qu'à une époque déjà avancée du X siècle que la partie orientale du Berry est considérée comme se rattachant à la « France (2) ».

Le terminus ad quem n'étant pas difficile à trouver puisque cette composition est connue au milieu du XIe siècle, non seulement par l'auteur de la Chronique de Nantes, mais par le Catalogue des abbés de Saint-Florent (3), une rédaction de l'Historia sancti Florentii Salmurensis (4), puisque, enfin, la copie qui nous l'a conservée est de cette époque (5), - la remarque précédente nous aidera à déterminer, au moins approximativement, le terminus a quo.

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tion. Elle a sans doute été suggérée par la formule de préambule des diplómes royaux, tel celui du 23 juillet 848 « venerabilis vir nobisque satis amabilis et dilectus Dido abbas, » etc. L'auteur aura vu dans ces banalités l'indice d'un lien étroit entre le roi et l'abbé.

(1) Voy. le diplôme du 16 janvier 866, et un diplôme de Carloman du 5 juin 881 dans les Historiens de France, IX, 422; cf. Marchegay, Archives d Anjou, I, 271, no CVII.

(2) Voy. mes Etudes sur le règne de llugues Capet, p. 190, note 3.

(3) Nomina abbatum sancti Florentii dans Chroniques des églises d'Anjou, p. 198. Ce texte trahit sa dépendance vis-à-vis des Versiculi en répétant que l'abbé Didon était « proximus Carolo Calvo », Cf. page précédente, note 2. Il a été composé sous l'abbatiat de Sigon (1055-1070).

(4) Publié par Martène (Thesaurus anecdotorum novus, III, 843; cf. un extrait dans les llistor. de Fr., VII, 56) sous le titre llistoria eversionis inonasterii Sancli Florentii ieleris, ce texte a été composé sous l'abbaliai de Sigon (1055-1070). Mabille a négligé, on ne sait pourquoi, de le reproduire dans les Chroniques d'Anjou alors qu'il imprime et le Fragmentum veteris historiae Sancti Florentii, écrit peut-être sous l'abbatiat de Guillaume (1070-1118) et dont le début (malheureusement perdu) rapportait également la ruine de Mont-Glonne, et l'Historia sancti Florenlii Salmurensis, écrite à la fin du XIIe siècle d'après les rédactions précédentes. - La dépendance de l'Historia eversionis au regard des Versiculi ne fait pas l'ombre d'un doute.

(5) Elle remplit les fol. 6-8 du Livre noir. L'écriture est du milieu du Xe siècle. Voy. Marchegay dans Bibliothèque de l'Ecole des Charles, 40 série, t. I (1854-55), p. 127.

Après le 5 juin 881 (1), les moines de Saint-Florent, réfugiés à Saint-Ciondon depuis 866 (ou environ), s'enfuirent dans la Haute-Bourgogne, à Tournus, où ils retrouvèrent les moines de Saint-Philibert de Grandlieu (2). Pendant plus d'un demisiècle leur destinée est totalement inconnue. Chassés de Tournus, ils errèrent misérablement jusqu'à ce que Thibaud le Tricheur, comte de Blois et de Tours, les eût recueillis et installés dans l'enceinte de son château de Saumur. La communauté se reconstitua. Ils y bâtirent une église, laquelle fut consacrée le 2 mai 950 (?) (3). Ils relevèrent de ses ruines l'antique Mont-Glonne qui devint un prieuré de la nouvelle abbaye saumuroise (4). Les religieux s'occupèrent, aussitôt installés, de recueillir et de classer les débris de leurs archives

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(1) Voy. le diplôme de Carloman, cité page précédente, note 1, par lequel le roi renouvelle la donation de la celie de Saint-Gondon pour servir de refuge aux moines. L'acte est donné à Pouilly-sur-Loire, à vingt lieues au sud de Saint-Gondon. Il est évident que les moines de Saint-Florent ont profité du passage du roi en Bourgogne pour aller solliciter le renouvellement de cette concession.

(2) « Une légende douteuse veut qu'ils aient rejoint les moines de SaintPhilibert de Grandlieu, fugitifs aussi, et qu'ils les aient suivis jusqu'à Tournus » (A. Giry, loc. cit., p. 223). L'Historia Sancti Florentii de la fin du XIIe siècle rapporte, en effet, que les moines accompagnèrent les religieux de Saint-Philibert et leur donnèrent en chemin le vivre et le couvert (Chroniques des églises d'Anjou, p. 221-2:22). Historiquement ce commun voyage est impossible, puis les religieux de Saint-Philibert s'installèrent à Tournus le 14 mai 875 (voy. R. Poupardin, Monuments de l'histoire des abbayes de Saint-Philibert, p. XL). En réalité, nous avons affaire à un artifice littéraire destiné à rendre plus odieuse l'ingratitude des moines de Saint-Philibert qui sont représentés par la suite comme chassant de Tournus les moines de Saint-Florent tout en relenant le corps de leur saint patron (ibid., p. 223-224). L'auteur se trahit lui-même par la suite quand il dit (p. 284) qu'on ne sait pas comment les religieux se rendirent de Saint-Gondon à Tournus : « sed quomodo exinde migraverunt et ad Tornacum perrexerunt omnino ignoratur ». C'est ce que saisait déjà remarquer une des rédactions utilisées par lui, l'llistoria eversionis (Martène, Thesaurus, III, 845-846). Mais le fait lui-même, la retraite des moines de Saint-Florent du Berry dans la Haute-Bourgogne, n'a rien que de très acceptable.

(3) Gallia christiana, XIV, 621.

(4) Historia sancti Florentii Salmurensis dans Chroniques d'Anjou, p. 234-240. Ce récit est malheureusement d'allure légendaire. Que MontGlonne fut réparé, la chose est cependant assurée, puisque le Fragmentum (ibid., p. 213) nous montre l'abbé de Saint-Florent de Saumur, Ferry, y trouvant un refuge en 1026.

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et de leur bibliothèque (1). Cette opération de sauvetage permit, au début du siècle suivant, de transcrire la belle série de pièces du Rouleau des privilèges et du Livre noir (2).

C'est vraisemblablement dans cette période de reconstitution de la communauté de Saint-Florent que fut composée la prose rythmée (3) que nous venons d'étudier. Elle serait donc contemporaine, ou à peu près, du faux diplôme de Charles le Chauve, en date du 8 juin 819, exemptant de toutes redevances synodales les églises de l'abbaye situées dans les diocèses de Poitiers et de Nantes et accordant en compensation aux évêques Didon (sic) et Actard des franchises à l'égard des comtes de ces pays (4).

Ce faux diplôme est dans un rapport étroit avec les Versiculi. L'examen des deux documents prouve que c'est le diplôme qui s'est inspiré des Versiculi (5). Mais on n'en saurait conclure que la composition de ceux-ci soit très antérieure. Si nous plaçons la date de fabrication du faux diplôme vers l'an mil, les Versiculi pourraient être du milieu du Xo siècle.

Maintenant une question se pose. Que pouvons-nous tirer de ces Versiculi ? Sont-ils l'écho d'une tradition, écrite ou orale, digne de considération, ou bien une fantaisie sans valeur historique ?

On pourrait pencher pour la dernière alternative.

Les Versiculi nous parlent en dernier lieu de la concession de Saint-Gondon à l'abbé Didon et à ses moines. Ce diplome

(1) Voy. Fragmentum veteris historiae dans Chroniques des comtes d'Anjou, p. 208.

(2) A. Giry, loc. cit., p. 225.

(3) Elle se chantait au XIe siècle puisqu'elle est accompagnée dans le Lire noir d'une notation musicale, reproduite par Dom Pitra dans les Archives des Missions scientifiques, IV, 1856, 182. C'est ce qui explique que les derniers vers soient au présent : Gaudete cuncti cordibus Cantale magnis vocibus Sancte Florenti, quaesumus Adesto nobis coelilus. De ce présent on avait conclu que cette composition était contemporaine de la prétendue restauration du monastère. Non. Une action de grâces avec invocation au saint protecteur est toujours de circonstance, donc exprimée au présent.

(4) Giry, loc. cit., p. 241. (5 Id., p. 237.

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a disparu. Mais nous possédons un autre diplôme du roi, accordé au successeur de Didon, Effroi, et qui est donné comme la reproduction du précédent; c'est tout à fait normal à cette époque où les actes se répètent presque mot pour mot, exception faite des noms d'homme. Que dit ce double diplôme ? Simplement ceci : le roi accorde la celle de SaintGondon, en Berry, près de la Loire, pour y mettre en sûreté le corps de saint Florent et servir de refuge à ses serviteurs exposés aux persécutions réitérées des cruels Normands. Ceux-ci ont transformé en désert une province (l'Aquitaine) jadis florissante et rendent le séjour intenable aux habitants, particulièrement aux moines (1),

Il n'est pas soufflé mot des maux que l'abbaye aurait eu à endurer de la part des Bretons et de Nominoé. Il n'est même pas dit formellement que Mont-Glonne soit détruit : on affirme simplement que la vie y est impossible (2).

(1) Historiens de France, VIII, 597 : « venerabilis vir et religiosus abba » Hecfredus monasterii beati Florentii, una cum monachis ibi Deo militan» tibus, ad nostram accedens sublimitatem, miserabili auditu, lacrymabili » suggestione exposuit mansuetudini nostrae calamitatem praefati monas» terii ceteramque miseriam ipsius regionis pro peccatis nostris ab inimicis » Dei cruentissimis Nortmannis crudeliter saepius illatam, ita ut eadem » provincia, quondam visu pulcherrima in solitudinis faciem videatur » redacta. Quare sicut et aliis incolis quondam illius plagae, multo magis » quoque monachis superius dicti monasterii ejusdem religiosi viri abbatis » cura providendis in eodem loco, penitus exclusa est habitatio. Igitur » oravit suppliciter idem venerandus abbas ut ad suorum refugium mona» chorum et ad receptionem sacratissimi corporis beati Florentii concedere » sibi dignaremur cellam secus fluvium Ligerim in pago Biturico, quae ► dicitur Nobiliacus, quemadmodum praedecessori illius Didoni, quondam » abbati nos fecisse cognoscitur, in qua cellula sanctus Gondulfus reve» renter colitur humatus; quatenus a manibus suprascriptorum inimicorum » Dei se evasisse exsultantes, requiem ibidem de tanta persecutione tandem » mereantur, Christo propitio, invenire et in laudem divinae misericordiae » valeant respirare. »

(2) Adrevald dans les Miracula sancti Benedicti, cap. 33, nous apprend la raison : c'est qu'une île, sous l'abbaye même de Mont-Glonne, était le quartier général des Normands de la Loire : « interea stationem » navium suarum, acsi asylum omnium latrunculorum, in insula quadam » coenobio Sancti Florentii supposita componenles, mapalia quoque instar » aedilicaverunt burgi, quo captivorum greges catenis adstrictos asser» varent ipsique pro tempore corpora a labore reficerent expeditioni ilico » servitura. » (Histor. de Fr., VII, 360). Le monastère se maintenait à prix d'argent évidemment, comme faisait, par exemple, Saint-Wandrille sur la Seine (ibid., VII, 40), mais le voisinage des pirates était une source continuelle d'alarme.

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Mais comment l'auteur des Versiculi, qui a eu sous les yeux les diplômes de l'abbaye, peut-il dire que son monastère a été incendié alors que c'est faux (1); pourquoi attribuet-il les maux dont a souffert Mont-Glonne, non aux Normands, nommés dans les concessions de la celle de Saint-Gondon, mais à Nominoé ? Dira-t-on que dans le diplôme perdu Nominoé pouvait être nommé ? Ce n'est pas absolument impossible, mais quand on a l'habitude des textes diplomatiques de cette époque, on sait bien que, si Nominoé avait figuré dans le diplôme concédant Saint-Gondon à l'abbé Didon, il se retrouverait dans la confirmation accordée au successeur immédiat de celui-ci, Effroi (2).

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(1) Incendiée en 849, l'abbaye se serait bien promptement relevée de sa ruine pour être, dès juillet 853, la proie des Normands. Je ne suis même pas sûr qu'en 853 les bâtiments aient beaucoup souffert. Les Annales Bertiniani disent que l'abbaye a été ravagée par les pirates, non qu'elle a été brûlée par eux : « Dani mense julio relicta Sequana, Ligerim

adeuntes, Samnetum urbem et monasterium, Sancti Florenlii ac vicina » loca populantur » (éd. Waitz, p. 42). Les Annales Angoumoisines, il est vrai, nous parlent d'incendie : « 853. Lucionnus mense maio a Normannis >> succenditur. Et mense junio Sancti Florenlii monasterium, et Nannetis » civitas Turonis quoque similiter exuruntur. » Histor. de Fr., VII, 222 et 224). S'il y a eu incendie, il a été moins grave à Saint-Florent qu'ailleurs car aucun diplôme ne parle de ce désastre. Au Xe siècie encore, malgré un abandon de plus d'un demi-siècle, outre l' « altare sanctae Mariae », trois autres autels furent retrouvés: debout, si je comprends bien l'Historia eversionis (dans Martène, Thesaurus, III, 845).

(2) Et cela est d'autant plus sûr que nous possédons un autre acte, celui de Carloman (cf. plus aut, p. 258 qui se donne comme une confirmation du diplôme accordé à Didon. Il est conçu dans les mêmes termes que le précédent. Nous pouvons donc reconstituer le diplome perdu dans son exposé et dans son dispositif : il n'y était question ni des Bretons, ni de la destruction de l'abbaye, soit par ceux-ci, soit par les Normands. Dans le diplôme de Carloman il n'est point sait allusion à la première contirmation de l'acte accordé à Didon, au diplôme de 866 obtenu par Esfroi (cf. plus haut, p. 250-251). On doit supposer que les moines de Saint-Florent qui quillèrent Saint-Gondon pour se rendre auprès du roi Carloman de passage en Bourgogne n'emportèrent avec eux que le diplôme en faveur de Didon, et laissèrent dans leur celle du Berry le diplôme en faveur d'Effroi: soil prudence (si le premier se perdail en route, le second demeurait dans leurs archives), soit dessein. L'abbé Effroi me paraît être, en effet, un abbé laique, le même que Charles le Chauve gratilia un instant de Saint-Martin de Tours. A la fin de l'année 867, il obtint du roi, à prix d'argent, le comté de Berry (où était située précisément la celle de Saint-Gondon, mais il ne put s'en mettre en possession et périt misérablement sous les coups des vassaux de son prédécesseur, le comte Gerard, au début de 868. Voy. Ann. Bert., éd. Waitz, p. 90. On peut imaginer que la mémoire de ce personnage turbulent ne demeura point en vénération chez les religieux

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