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Des remarques précédentes, il ressort une fois de plus que les Versiculi ne sauraient avoir été écrits sous Charles le Chauve. Il en ressort également que les méfaits de Nominoé y sont singulièrement exagérés puisqu'ils n'ont pas laissé de trace dans les pièces authentiques (1). Néanmoins, il serait imprudent de nier tout rapport entre le duc breton et l'abbaye de Saint-Florent. Qu'il ait tiré quelque vengeance des religieux, la chose n'a rien d'étonnant : annalistes, hagiographes, conciles (2) nous sont garants qu'il n'épargnait rien ni personne. Oublieux de ses bienfaits (3), les moines de Saint-Florent ont gardé en exécration la mémoire du schismatique, ennemi des Francs et des Aquitains. C'est cette tradition, déformée par le temps et par la haine, que représentent les Versiculi (4)

de Saint-Florent, et qu'ils préférèrent utiliser une concession accordée à son prédécesseur Didon, qui laissa, au contraire, la réputation d'un saint homme. Le Catalogue des abbés, rédigé au milieu du XIe siècle, rapporte qu'il finit ses jours à Saint-Jean (d'Angers) que lui avait donné Charles le Chauve ; pour l'ensevelir à Mont-Glonne, on plaça le corps sur une barque qui descendit le cours de la Loire et, par miracle, ni vent ni pluie .ne purent éteindre un seul des cierges allumés autour du cadavre (Chroniques des églises d'Anjou, p. 198).

(1) A la rigueur il a pu en être question dans le diplôme concédant l'abbaye de Saint-Jean, acte dont je me suis efforcé d'établir l'existence en date du 10 juillet 849. Les ravages de Nominoé en Anjou et « lieux voisins » eurent lieu au moment où Charles partait pour l'Aquitaine (Ann. Bert., p. 37 : « Karolus Aquitaniam adgreditur. Nomenoius Britto consueta » perfidia Andegavis et vicina eis circumquaque loca invadit »), donc en mai (cf. plus haut, p. 254, note 2). Opprimés à cette époque, les moines de Saint-Florent-le-Vieil ont pu aller se plaindre au roi en juillet et obtenir un dédommagement.

(2) Voy. plus haut le texte de Prudence; Adrevald dans Histor. de Fr., VII, 359. Pour le Chronicon Fontanellense, les Annales Angoumoisines (Hislor, de Fr., VII, 42, 222, 223), Nominoé est un impie qui paie par une fin terrible (il est frappé par l'ange d'iniquité = le démon) ses dévastations. Voy. enfin et surtout l'épître synodale de 850 rédigée par Loup de Ferrières, ép. 84. Cf. Levillain, Etude sur les lettres de Loup de Ferrières, p. 128-129 (extr. de la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, t. LXII-LXIII, 1901-02).

(3) L'auteur répugne à parler des bienfaits du Breton; cela même témoigne en faveur de la réalité des rapports entre Nominoé et Saint-Florent.

(4) Cette tradition est-elle orale, comme pour l'abbé Didon, semble-t-il (voy. page précédente, note 2), ou bien a-t-on utilisé quelque charte de donation d'Erispoé ou quelque mention annalistique, c'est ce qu'il me parait impossible de déterminer. On peut se demander enfin si les absurdités débitées par les Versiculi sur les statues de Nominoé ne sont pas suggérées par quelque monument figuré, quelque image de pierre conservée à MontGlonne. Ses ruines au Xe siècle semblent avoir été encore importantes : cf. la description de l'Historia eversionis dans Martène, Thesaurus, III, 846.

Pour conclure nous dirons :
1. En ce qui touche l'événement :

1° Qu'il faut revenir à l'opinion qui mettait en 849 la visite de Nominoé à l'abbaye de Mont-Glonne ou Saint-Florent-leVieil ;

20 Que si le Breton a saccagé le monastère, il est impossible qu'il l'ait détruit de fond en comble par l'incendie.

II. En ce qui touche les sources :

1° Que les Versiculi sont une cuvre du Xo et non du milieu du IXe siècle;

2° Que le début du chapitre XI de la Chronique de Nantes, inspiré de ces Versiculi et d'Adrevald, n'a pas plus d'originalité que le reste du chapitre où est raconté le schisme breton (1).

(A suivre.)

(1) Ce dernier point sera établi dans le mémoire suivant.

L'Industrie et le Commerce de la Toile en Bretagne

Du XVe au XIXe siècle (1)

Les éléments de ce travail ont été puisés à des sources de différentes sortes, mais la majeure partie des documents utilisés se trouve dans des dépôts d'archives ou de bibliothèques.

Auc archives départementales d'Ille-et-Vilaine ont été dépouillées, dans la série C. (fonds de l'Intendance), les liasses 1497-1499, 1525-1553, 3309, 3929 (Commission intermédiaire des Etats de Bretagne). Là se trouvent la correspondance des Etats de Bretagne avec les contrôleurs généraux, avec leurs subdélégués; des minutes d'arrèls et d'édits; des états fournis par les fonctionnaires royaux chargés d'assurer l'exécution des règlements sur les toiles (commis à la visite et marque, inspecteurs et sous-inspecteurs); des procès-verbaux de saisie de toile; des mémoires et des requêtes de particuliers.

lur archives départementales des Côtes-du-Nord on a consulté : dans la série B. 913, des inventaires de tisserands; dans la série C. 28-29-30, les registres d'inscription pour la vente des toiles à Moncontour, Czel et Quintin.

Aur archives municipales de Quintin a été dépouillée une liasse contenant des documents d'un intérêt local (registres de marque des tisserands et marchands de Quintin et des paroisses environnantes).

A la Bibliothèque municipale de Rennes, le mémoire manuscrit de l'Intendant de Bretagne Nointel au Contrôleur général (1698) et un mémoire anonyme de 1785 ont fourni de précieux renseignements. On y peut joindre le mémoire

(1) Ces pages sont le résumé d'un mémoire présenté à la licence d'histoire (session de juillet 1906).

manuscrit de l'intendant de la Tour des Gallays (1733) (Bibl. Nat. Fonds français, 8153).

On a étudié aussi les écrits d'auteurs contemporains (économistes et financiers), ainsi que les ouvrages de seconde main et les articles de revue qui, pour la plupart d'ailleurs, n'ont fourni que des renseignements fragmentaires demandant à être comparés avec les documents d'archives et contrôlés par eux.

Les différents chapitres qui forment cette étude sont :

1° Les matières premières (chanvre et lin). - Les graines de lin des pays du Nord.

2° L'industrie de la toile des origines à l'arrêt de 1676. 3. L'industrie de la toile (1676-1791).

4° Le colbertisme (1676-1791). La réglementation de l'industrie de la toile.

5° Commerce intérieur et commerce d'exportation.
6° Les causes de décadence.
7° Condition sociale des ouvriers.

CHAPITRE I. LES MATIÈRES PREMIÈRES. Grâce à son climat maritime et tempéré, grâce à la diversité de ses sols cultivables, grâce aussi à sa forme topographique de bocage offrant aux tiges grêles des plantes des abris naturels contre les vents violents, la Bretagne présentait des conditions géographiques favorables à la culture du lin et du chanvre. Le lin croissait heureusement dans la zone littorale de la Ceinture dorée (Roscoff, Saint-Pol-de-Léon, Morlaix); le chanvre, dans les grasses alluvions de la Vilaine et de ses affluents (Rennes et environs). Cependant la graine de lin indigène était de médiocre qualité et s'épuisait rapidement. Aussi devait-on en faire venir des pays du Nord (Provinces balliques, Pomeranie, Zélande), et chaque année de nombreux bateaux chargés de graines de lin débarquaient leur cargaison à Saint-Brieuc, Saint-Malo, Pontrieux ou Roscoff

Le chanvre et le lin arrivés à maturité, après une végétation longue et délicate, subissaient les préparations nécessaires (rouissage, teillage ou broyage). La filasse obtenue était mise en quenouille et Nlée au rouet ou au fuseau par les femmes ou les filles des laboureurs. Le fil apprêté était transformé en toile sur les lourds métiers à bras qu'on voit encore chez les ouvriers des campagnes.

CHAPITRE II. L'INDUSTRIE DE LA TOILE DES ORIGINES

A L'ARRÊT DE 1676. Des traditions sans fondement, des allusions d'auteurs, poètes ou prosateurs, quelques documents fragmentaires, voilà tout ce qu'on sait sur l'industrie et le commerce de la toile en Bretagne aux XV et XVI° siècles. Cependant, déjà apparaissent les principaux centres manufacturiers ou commerçants des toiles bretonnes : Morlaix, Dinan, Rennes, Vitré, Locronan. De là des marchands s'en vont vendre les toiles soit aux grandes foires des Flandres, soit en Espagne et en Portugal, d'où ils rapportent des fruits, des épices et du vin. C'est l'époque d'un grand trafic international. Les toiles de Bretagne sont réputées sur les marchés européens et s'exportent même jusqu'au Pérou.

Au XVII° siècle, la situation semble être restée la même, aver des alternatives de prospérité et de décadence, sous l'influence de circonstances politiques ou économiques.

Le 27 juin 1676, Colbert, désireux d'étendre à toutes les branches de l'industrie et du commerce le système de réglementation qui a gardé son nom, fit paraître un arrêt du Conseil d'Etat « portant règlement pour les longueurs, largeurs et qualités des toiles qui se fabriquent en Bretagne ».

C'est sur ce règlement que seront calqués, par la suite, les édits et ordonnances qui feront loi jusqu'en 1791. Il inaugure un système économique substituant à la pleine liberté industrielle et à la concurrence commerciale un régime tyrannique de protection, rendant impossible toute innovation et tout progrès.

CHAPITRE III. L'INDUSTRIE DE LA TOILE (1676-1791). On distingue trois catégories de manufactures de toiles : 1° Les manufactures royales ou privilégiées, représentant la

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