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grande industrie avec un certain nombre d'ouvriers travaillant dans un même lieu, sous une direction unique.

2° Les tisserands organisés en jurandes et maitrises, petits patrons urbains occupant quelques ouvriers et apprentis.

3° Les artisans ruraux.

La catégorie la plus intéressante et la plus nombreuse était en Bretagne celle des artisans ruraux. D'un bout de la province à l'autre, dans les bourgs, les hameaux et les métairies, les métiers battaient sans relâche. Les lisserands étaient des cultivateurs, les uns propriétaires, les autres fermiers ou journaliers agricoles, faisant de la toile dans les loisirs que leur laissaient les travaux de la terre. Les quelques aunes de toile qu'ils venaient vendre à la ville étaient pour eux un complément de ressources, car le sol aride des landes fournissait à grand'peine à l'homme sa subsistance.

Selon le mot de l'industriel rennais Pinczon du Sel des Monts, la Bretagne était une « continuelle manufacture de toiles ». Quintin et les paroisses d'alentour fabriquaient des toiles fines. Rennes et Locronan avaient la spécialité des toiles à voiles. Çà et là se formaient des centres d'industrie locale, donnant leur nom aux toiles qu'on y confectionnait (Vitré, Le Pertre, Fougères) (1).

Une statistique du nombre des tisserands bretons est difficile à dresser, précisément en raison de la dispersion des artisans, qui n'en permet pas le dénombrement. Les tisserands étaient fort nombreux, et si l'on y ajoute les personnes occupées à la préparation du fil (femmes et enfants), on peut dire que dans certains centres actifs de fabrication la population rurale vivait de l'industrie de la toile.

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Depuis l'arrêt de 1676 jusqu'au décret du 27 septembre 1791, donnant à la fabrique de la toile une liberté illimitée, tout un personnel d'agents royaux, depuis l'intendant jusqu'au commis à la marque, veillaient à l'application des règle

(1) Les cartes de la distribution des centres de fabrication se trouvent insérées en appendice du mémoire.

ments sur la fabrication de la toile. Des pénalités exagérées punissaient les infractions aux arrêts royaux; la confiscation des pièces de toiles, l'amende, le bannissement, les galères attendaient l'imprudent qui avait omis quelques fils dans la chaîne de sa toile. Plus on avance à travers le XVIIIsiècle, plus le régime colbertiste s'aggrave. Les règlements se multiplient, se contredisent les uns les autres. Les ordonnances des intendants renchérissent sur les arrêts du Conseil d'Etat. En fait, ces règlements aux dispositions tâtillonnes furent assez mal observés. Les fonctionnaires en reconnaissaient l'inefficacité, et les paysans, ignorants et grossiers, n'en comprenaient ni le sens, ni la portée.

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Le commerce se faisait à l'intérieur de la province dans les foires et les marchés. De là les toiles gagnaient les ports où se faisaient les exportations. Au XVIIe siècle, quatre ports seulement avaient le privilège d'exporter les toiles de Bretagne : Morlaix, Landerneau, Nantes et Saint-Malo. Plus tard, le privilège s'étendit successivement aux ports de Brest, Lorient, Quimper, Vannes et Saint-Brieuc. Avant l'embarquement, les toiles, déjà visitées au moment de la vente, subissaient une seconde visite et marque.

Morlaix faisait un grand trafic de toiles avec l'Angleterre et l'Espagne. Les Anglais apportaient en échange des draps, du plomb, de l'étain, du charbon; les Espagnols des épices, des fruits secs et du vin. Ce commerce baissa considérablement à la fin du XVIIe siècle pour des raisons à la fois politiques et économiques, et la décadence ne fit que s'accentuer au cours du XVIIIsiècle. Morlaix exportait aussi des toiles bretonnes dans les pays du Nord, dans l'Amérique du Nord, les iles d'Amérique et l'Amérique du Sud (Cayenne et Pérou).

Les ports de Landerneau, Saint-Malo et Nantes expédiaient les toiles de Bretagne en Angleterre, en Espagne et au Portugal, et sur les marchés du Nouveau-Monde.

CHAPITRE VI.

LES CAUSES DE LA DÉCADENCE.

L'industrie de la toile subit une décadence marquée au SVIIIsiècle, pour des raisons politiques et économiques :

1° Des guerres fréquentes fermant les débouchés, inquiétant le commerce; la révocation de l'édit de Nantes envoyant en Hollande et en Angleterre des industriels bretons et transformant ces pays de pays importateurs de toiles en pays exportateurs, destinés à concurrencer pendant le XVIIIsiècle les toiles bretonnes sur les marchés mondiaux.

2o La réglementation à outrance, empêchant tout progrès et maintenant dans la routine les artisans bretons, à l'époque précisément où en Angleterre le machinisme commençait à faire ses preuves dans le tissage du coton.

3o Le développement de la surface cultivable en Bretagne. Les défrichements, les assèchements de marais encouragés par le pouvoir royal à la fin du XVIII° siècle améliorent la situation matérielle des paysans. Ceux-ci consacrent à la culture plus lucrative des céréales le temps autrefois employé aux longues et pénibles préparations du lin et du chanvre.

CHAPITRE VII.

CONDITION SOCIALE DES OUVRIERS.

La situation des artisans ruraux variait suivant les régions. Dans le pays de Léon, beaucoup de tisserands possédaient un petit capital qui leur permettait, quand survenait une crise causée par les guerres ou la cherté des grains, d'attendre des temps meilleurs. Par contre, les artisans de Quintin et d'l'zel étaient extrêmement pauvres. Vivant au jour le jour, ils vendaient les toiles faites pendant la semaine pour acheter du pain. Survenail-il un arrêt dans la fabrication, c'était la misère pour eux et leur nombreuse famille. Dans les années de disette, ils s'en allaient vers les villes mendier ou s'engager dans les armées.

Les quelques renseignements que nous possédons permettent de constater une légère augmentation des salaires au cours du XVIII° siècle. Le tisserand gagnant, en 1733, 10 à 12 sols par jour, voit son salaire s'élever, en 1784, à 20 sols et au-dessus. Mais ces chiffres ne comptent que pour les périodes de prospérité et de paix. En temps de crise, le salaire s'abaisse à 3 et 4 sols, somme insuffisante pour nourrir une famille. D'autre part, pour les tisserands les causes de chômage étaient fréquentes. Vauban n'évalue qu'à 180 jours par an le travail d'un tisserand. Dans ce calcul entrent en compte les causes de chômage particulières à cette profession, telles que les gelées (50 jours), pendant lesquelles les tisserands ne pouvaient travailler.

En outre, il faut tenir compte de l'augmentation notable du prix des denrées, surtout dans le dernier tiers du XVIII° siècle.

Les marchands de toile étaient dans une condition plus aisée que les fabricants. A Quintin, à Morlaix, ils formaient une aristocratie, jouissant des privilèges, prérogatives et exemptions accordées aux négociants. Disposant des capitaux, réglant un peu à leur guise les cours des marchés, ils tenaient dans leur dépendance économique les tisserands, auxquels souvent ils faisaient des avances de fonds.

CONCLUSION. A cette industrie de la toile, florissante du XV° au XVIII° siècle, déjà profondément amoindrie au cours du XVIII° siècle, le XIXe siècle apporta des causes nouvelles de décadence (concurrence de plus en plus active des toiles de coton, disparition des navires à voiles); sous l'influence de conditions économiques nouvelles et de besoins nouveaux, l'industrie de la toile en Bretagne a à peu près disparu, ou s'est transformée d'industrie rurale et familiale qu'elle était

« grande industrie », perdant ainsi ce qui en faisait l'originalité (1).

en

(1) L'appendice du mémoire contient un certain nombre de documents inédits, et notamment le mémoire anonyme de 1785, ainsi qu'une série de huit cartes ayant trait à l'industrie et au commerce de la toile.

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Le régime de la corvée en Bretagne au XVIII° siècle

(Suite)

CHAPITRE I

DU RÉGIME DE LA CORVÉE

De la corvée et de son établissement. Les fonds votés par les Etats étaient entièrement absorbés par les traitements du personnel des ponts et chaussées et par les travaux à prix d'argent, adjugés à des entrepreneurs. Mais ces travaux à prix d'argent - qui, d'ailleurs, ne furent pas toujours mis en adjudication (1) --- étaient assez limités puisqu'ils ne comprenaient que les travaux d'art (2). Tous les autres travaux, l'aplanissement, l'empierrement et l'entretien des routes, la construction des accotements et des fossés, l'extraction de la pierre, le transport des matériaux, étaient des « travaux de corvée. » Ces travaux de corvée étaient exécutés par les contribuables ou corvoyeurs.

La corvée était essentiellement gratuite et obligatoire : Les corvoyeurs étaient réquisitionnés pour ouvrir ou réparer les routes et n'avaient droit à aucun salaire. Parfois, cependant, dans la première moitié du siècle, ils refusèrent de se rendre sur les chemins sous prétexte qu'on ne voulait pas les indemniser de leur travail ; mais une ordonnance de l'inten

1 1) Pour se débarrasser des entrepreneurs, qu'on accusait d'être trop exigeants, on renonçait parfois aux adjudications pour recourir au système dit « d'économie ». Ce système consistait à faire exécuter par les corvoyeurs, à prix réduit, gratuitement même, les travaux ordinairement entrepris par les adjudicataires. (A. d. I.-et-V. C. 2264. Mémoire de la Commission intermédiaire, 31 juillet 1737.)

2. Le nombre des travaux mis en adjudication diminua rapidement. On chargea bientôt de l'extraction des pierres les corvoyeurs, et une ordonnance du 6 décembre 1734 arrêla « qu'il ne serait fait à l'avenir d'adjudication que pour les ponts, ponceaux et pavés dans les lieux où il serait nécessaire d'en faire. » (A. d. I.-et-V. C. 2261.)

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