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Un point obscur de l'itinéraire de Saint Colomban

venant en Gaule

Jonas, qui fut d'abord moine de Bobbio et vécut longtemps en Gaule au milieu des disciples de S. Colomban, écrivit sa Vita Columbani abbatis discipulorumque eius moins de trente ans après la mort du saint (615) (1). On sait que M. Bruno Krusch a donné, dans les Monumenta Germaniae historica (2), une édition critique de cet important ouvrage, qui a reçu le meilleur accueil de tous ceux qui travaillent sur les textes hagiographiques de l'époque mérovingienne (3).

Une simple note de cette savante édition, destinée à éclairer un passage du chapitre IV du livre jer relatif au voyage de S. Colomban d'Irlande en Gaule, a spécialement frappé notre attention, et c'est elle qui a occasionné les présentes recherches.

Voici comment Jonas rapporte les circonstances du voyage en question. Quittant, vers 590, son monastère de Bangor, en Ultonie, Colomban passe la mer avec douze compagnons et aborde aux rivages de Bretagne (Ad Brittanicos perveniunt sinus). Là les moines demeurent quelque temps irrésolus sur la destination à donner à la suite de leur voyage. Ils songent enfin à passer en Gaule (Placet tandem arva Gallica planta terere). S'ils trouvent dans ce pays un terrain disposé à

1) Le second livre de la Vila a été composé vers 642; cf. Monumenta Germaniae historica : Scriptores rerum Merovingicarum, t. IV (1902), préface de Br. Krusch à la Vita Columbani, p. 36.

(2) Edit. cit., p. 1-156.

3) Cf. Analecta Bollandiana (A. Poncelet), t. XXII (1903), p. 103 sq. Rerue des Questions historiques (E. Vacandard), t. LXXVII (1904), p. 586 sq. Revue d'Histoire ecclésiastique (L. Van der Essen), t. V (1904), p. 838 sq., etc.

recevoir la semence du salut, ils l'y sèmeront, sinon elle sera portée aux nations voisines. Ces résolutions prises, les missionnaires quittent le rivage breton et se dirigent vers la Gaule (A Brittanicis ergo sinibus progressi, ad Gallias tendunt) (1).

Voilà en quels termes Jonas retrace le commencement des pérégrinations de S. Colomban. Or, ce texte présente une grosse difficulté d'interprétation. Les mots « Brittanici sinus >> désignent-ils le littoral de la Grande-Bretagne ou bien celui de la Bretagne armoricaine ? C'est la question que M. Br. Krusch a tranchée sommairement dans la note à laquelle nous faisions allusion tout à l'heure. Selon lui, c'est de la Bretagne armoricaine, « Britannia Gallica », qu'il s'agit ici. Walahfrid Strabon et tous les auteurs qui, après lui, ont prétendu que S. Colomban, venant en Gaule, avait traversé la Grande-Bretagne, se sont trompés (2). Nous ne croyons pas cependant, pour notre part, que la solution de M. Br. Krusch s'impose. Sans prétendre arriver, en ces matières, à une certitude absolument rigoureuse, il nous paraît que la plus grande somme de probabilités est du côté de l'opinion que l'éminent critique croit devoir écarter.

Il faut bien reconnaître tout d'abord que le texte est réellement équivoque. A le lire isolément, sans le rapprocher d'aucun autre passage de la Vita Columbani, sans tenir compte des données fournies par d'autres sources, on serait, semble-t-il, dans l'impossibilité de se prononcer dans un sens plutôt que dans l'autre. Arthur de la Borderie (3) et M. J. Loth (6) ont montré que l'émigration des Bretons insulaires en Armorique, commencée dès la seconde moitié du V° siècle,

(1) Jonas, Vita Columbani, I, 4, 5; éd. Krusch, p. 71. Nous reproduisons ces textes p. 325-336.

(2) Cette note est ainsi conçue : .« Britannia Gallica intelligitur neque magna, de qua post Walahfridum etiam recentiores nonnulli cogitaverunt; cf. infra r. 21 : ut Ligeris scafa reciperelur Brittanicoque sinu redderetur. » (Op. cit., p. 71, n. 1). M. Krusch a reproduit identiquement cette nole dans son édition nouvelle des Vies de Jonas (Script. rer. germ, in usum scholarum, 1905, p. 160, n. 2).

(3) A. de la Borderie, Histoire de Bretagne, 1896, t. I, p. 247 sq.

(4, J. Loth, L'émigration bretonne en Armorique, 1883, p. 153. — Cf. A. Longnon, Géographie de la Gaule au VIe siècle, 1878, p. 169 sq.

s'est continuée aux siècles suivants et a entraîné assez rapidement le changement de nom du pays. La portion du tractus armoricanus occupée par les émigrants est déjà désignée, peut-être dans les lettres de Sidoine Apollinaire (1), sûrement chez Venance Fortunat (2) et Grégoire de Tours (3), sous les noms de Britannia, Britanniae; et les habitants de la contrée sont appelés Britanni ou Britones. On verra que S. Colomban, écrivant de Nantes, en 610, aux moines de Luxeuil, leur dit qu'il se trouve in vicinia Brittonum (4). A priori, rien n'empêcherait donc de penser que les mots « Brittanicos sinus, Brittanicis sinibus » des chapitres IV et V de la Vita, rédigée, on le sait, vers 6/2, pussent s'entendre de la Bretagne gauloise.

Ces mots pouvant s'appliquer aussi bien à la petite Bretagne qu'à la grande, il convient de rechercher, en dehors de l'euvre de Jonas, des renseignements qui nous permettent d'élucider ce point obscur de l'itinéraire de S. Colomban.

On trouve au chapitre VI du Chronicon Centulense ou Chronique de l'Abbaye de Saint-Riquier d'Hariulf, dont la première rédaction date de l'an 1088 (5), une allusion à l'arrivée en Gaule de notre saint. L'auteur raconte comment Riquier, jeune et encore engagé dans les mœurs du siècle, ayant accueilli sous son toit deux pauvres missionnaires irlandais que les habitants du Ponthieu voulaient chasser, fut soudainement converti par ses hôtes. Or, ces deux pro

(1) Sidoine Apollinaire, Epistolæ, I, 7; éd. Luetjohann, M. G. H., Auct. Antiq., t. VIII, p. 11. Les lettres de Sidoine Apollinaire ont été publiées entre 473 et 484 (A. Molinier, Les sources de l'Histoire de France, 1902, t. I, P. 45).

(2) Venance Fortunat, Carmina, III, viii; éd. Leo, M. G. II., Auct. Antiq., t. IV, p. 59. – Vita S. Paterni, X; éd. Krusch, Auct. Antiq., IV, p. 36. Vita Beati Maurilii, XVI, éd. Krusch, ibid., p. 93.

(3) Grégoire de Tours, llistoria Francorum, IV, 4, 20; V, 16, 27, etc.; éd. Krusch, M. G. H., Script. rer. Merov., t. I, p. 143, 157, etc. Les quatre premiers livres de l'Hist. Franc. ont été composés vers 576, le cinquième et le sixième entre 587 et 591 (A. Molinier, op. cit., p. 57).

(4) Colomban, Ep., IV, éd. Gundlach, M. G. H., Epistolae Merowingici et Karolini aevi, t. I, p. 169.

5) Harjull, Chronique de l'Abbaye de Saint-Riquier (Vo siècle-1104); éd. F. Lot, 1894 (collection de textes pour servir à l'étude et à l'enseignement de l'histoire), p. XVII-XVIII.

tégés du futur patron de Centule, qui avaient nom Chaidoc et Frichor, étaient, au dire d'Hariulf, des compagnons de voyage de S. Colomban.

Se faisant ensuite l'interprète d'une tradition locale, l'écrivain ajoute : « On rapporte que c'est ici qu'ils abordèrent avec lui. » (Fertur vero quod cum ipso illi quoque maria huc properando transmearunt) (1). Il est clair jusqu'à l'évidence que cette troupe de moines, abordant dans le voisinage des lieux où devait s'élever plus tard le monastère de Centule (2), ne pouvait venir par mer que de l'île de Bretagne (3). Il importe, toutefois, de reconnaître que le chroniqueur ne fait qu'enregistrer ici une tradition ayant cours dans le pays. Que vaut cette tradition relative à des événements vieux de cinq cents ans ? Voilà ce que nous sommes incapables de déterminer rigoureusement. Notons seulement qu'on s'accorde à reconnaître à Hariulf une probité littéraire assez peu commune pour son temps (4). Il nous dit, lui-même, qu'il a rejeté bon nombre de faits qui ne lui étaient connus que par

(1) Uariulf, Chronique, I, 6; éd. Lot, p. 15-16. — Le nom de Frichor ne se trouve qu'au livre II, chap. 11.

(2) Saint-Riquier : dép. de la Somme, arr. d'Abbeville, cant. d'Ailly-leHaut-Clocher.

3) La plus ancienne Vie de S. Riquier, découverte en 1903 par le R. P. A. Poncelet, porte, cap. ? : Filhori er libernia et Chaidocus ex Iscotorum patria veniebant Siccambriam (c.-à-d. au pays des Francs). Sur ce document voir A. Poncelet, Analecta Bollandiana, t. XXII, 1903, p. 173 sq.; t. XXIII, 1904. p. 106 sq.; Br. Krusch, Neues Archiv, t. XXIX, 1903, p. 13-48.

Le présent travail n'a pas la prétention de déterminer le lieu du débarquement de S. Colomban en Gaule. Mentionnons, à titre de curiosité, sur ce sujet, l'hypothèse de Remondini, exposée par Margaret Stokes dans Six Months in the Apennines, 1892, p. 167 sq. D'une inscription très mutilée, qui se lit sur un fragment du sarcophage primitif de S. Colomban, à Bobbio, l'archéologue italien croit pouvoir inférer que le saint aurait abordé en Frise : « It is known that St. Columban came from Ireland and England into Austrasia. History does not state by what road he came, but nothing is more probable than that he had to cross Frisia, and thus the saint, who often came into contact with the higher powers, opened relations with the king of that country. » La conjecture de Remondini qui, en définitive, repose sur les seuls débris d'inscription suivants : LFGATIO RESP... JS. PE... NE Regem Frix..., est, on l'avouera, plus ingénieuse que convaincante.

(4) Cf. Lot, op. cit. p. xLv sq. — M. F. Lot a décoré son édition d'Hariuf de l'épigraphe suivante, empruntée à Mabillon : « Egregium sane bonae antiquitatis monumentum. »

des on dit populaires. Au surplus, quand les événements qu'il rapporte ne lui semblent pas à l'abri de tout soupçon, il en avertit le lecteur (1). Il rectifie aussi parfois les inexactitudes qu'il rencontre dans ses sources narratives (2). Ce n'est pas à dire qu'il les ait toutes rectifiées, car la Vita Columbani, qu'il avait sous les yeux (3), l'a notamment induit en erreur au sujet du roi avec lequel S. Colomban a été en rapport en arrivant en Gaule (4). Mais quoi d'étonnant qu'un écrivain du XIe siècle ne soit pas frappé d'un anachronisme dont des auteurs bien plus anciens, tels que Wettin (5) et Walahfrid Strabon (6), n'ont point été choqués. Du reste, quelle que soit la raleur de la tradition suivant laquelle Chaidoc et Frichor auraient été des compagnons de traversée de S. Colomban, le fait de son insertion dans la Chronique de Saint-Riquier, joint à la connaissance avérée qu'a eue Hariulf des chapitres IV et V de la Vie de S. Colomban, nous conduisent à une conclusion qui n'est pas, croyons-nous, totalement dénuée d'intérêt. En effet, si le chroniqueur eût compris le texte de Jonas à la façon de M. Krusch, il lui eût été impossible d'accueillir la tradition de Centule. Comme il n'a pas rejeté cette tradition, c'est donc qu'il interprétait comme nous ce texte. Par conséquent, il faut au moins retenir, de toutes les considérations qui précèdent, une chose, savoir qu'au XIe siècle on croyait, sur la foi de Jonas, que S. Colomban venant d'Irlande avait traversé la GrandeBretagne.

Rien qu'à feuilleter les ouvrages des historiens et des critiques des derniers siècles qui ont retracé la biographie du fondateur de Luxeuil, on constate que ces auteurs n'ont pas

(1) Hariull, 1, 17; Lot, p. 29.
2) Hariull, I, 4, 5; Lot, p. 12 sq.

(3Hariulf I, 2 et 3. Un manuscrit de la Vila Columbani est mentionné dans le catalogue des livres donnés par Gervin (er (1045-1075) à l'abbaye de Saint-Riquier (Lot, p. xxi).

(4) Hariulf, I, 6; Lot, p. 16.

6) Wettin, Vita Galli, cap. 2, éd. Krusch; M. G. II., Script. rer. Merov., I. IV, p. 258.

6) Walahfrid Strabon, Vila Galli, 1, 2, ibid., p. 236.

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