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été d'un autre sentiment(1). Enfin le judicieux auteur de la plus récente vie de S. Colomban, M. l'abbé E. Martin, qui pourtant défère volontiers sur plus d'un point aux indications fournies par M. Krusch, n'hésite pas à se séparer de lui dans la circonstance. Voici, en effet, comment il s'exprime, à la fin de son Chapitre préliminaire (2) : « Ils [Colomban et ses disciples traversèrent la mer d'Irlande; en face d'eux se profilaient les côtes de la Bretagne; ils y descendirent, comme nombre de leurs anciens jadis. Mais la grande ile était peuplée de gens de leur race; elle gémissait sous le joug des Angles et des Saxons, ces envahisseurs exécrés. Ce n'était point là que se trouveraient la solitude et la paix. On s'y reposa quelques temps, puis on reprit sa course aventureuse, et c'est ainsi que l'on parvint en Gaule » (3).

Suivant M. Br. Krusch, c'est un passage de la Vita Galli de Walahfrid Strabon qui a trompé tous les écrivains postérieurs sur l'itinéraire de S. Colomban. A la différence du texte de Jonas de Bobbio, le passage en question est très catégorique et ne laisse pas l'ombre d'un doute sur la pensée de l'auteur. Le voici : « Ascendentes igitur navem, venerunt Brittaniam et inde ad Gallias transfretarunt » (4). Pour quelle

(1) Oudin, Commentarius de scriptoribus Ecclesiæ antiquis, 1722, t. I, col. 1572. · Histoire littéraire de la France, 1735, t. III, p. 506. – Baillet, Les Vies des Saints, 1739, t. VIII, p. 136. - Cave, Scriptorum ecclesiasticorum historia literaria, 1741, t. I, p. 542. D. Ceillier, Histoire des auteurs sacrés et ecclésiastiques, 1750, t. XVII, p. 463. Monlalenibert, Les moines d'Occident, 1860, t. II, p. 425. — C. Hole), dans le Dictionary of Christian biography, 1877, art. Columbanus, t. I, p. 605. – Hauck kirchengeschichte Deutschlands, 1887, 1, p. 242-243) partage cependant la manière de voir de M. Krusch.

(2) L'abbé Eug. Martin, Saint Colomban (les Saints), 1905, p. 21-22.

(3) Je ne connais qu'une seule tradition locale relative à la prétendue visite de S. Colomban en Bretagne continentale. Elle a été recueillie dans la paroisse de Saint-Coulomb (arr. de Saint-Malo, cant. de Cancale), dont l'église est sous le vocable de notre saint. Voici en quels termes Guillotin de Corson la rapporte : « La tradition populaire prétend que saint Columban débarqua sur la côte de Saint-Coulomb, non loin de l'endroit où se trouve une vieille croix de granit portant encore son nom. » Pouillé historique de l'archevêché de Rennes, 1884, t. V, p. 786, n° 4). Cela n'est pas de nature à nous impressionner beaucoup.

(4) Walahfrid Strabon, l'ita Galli, I, 2; éd. Krusch, M. G. H., Script. rer. Merov., t. IV, p. 286.

raison M. Br. Krusch rejette-t-il un texte aussi clair ? Il ne le dit pas expressément dans la note rapide qu'il lui consacre (1); mais on le devine aisément. C'est parce qu'il en croit la teneur inconciliable avec celle des chapitres IV et V de la Vita Columbani. Ce dernier document étant le plus ancien, c'est à lui que l'on doit donner créance. Tout opposée est notre manière de voir. Nous estimons que, loin de se contredire, les deux textes s'éclairent. Jonas avait écrit, on le sait, d'une façon imprécise : « a Brittanicis ergo sinibus progressi, ad Gallias tendunt ». Walahfrid, qui, de même qu'Hariulf, connaissait l'æuvre de Jonas, et, de plus, était dans de bonnes conditions pour se renseigner personnellement sur les gestes du maître de S. Gall, écrit d'une façon qui dissipe toute équivoque : « venerunt Brittaniam et inde ad Gallias transfretarunt ». On le voit, et on le verra encore mieux bientôt, il n'y a aucune contradiction entre les deux auteurs; seulement l'un s'exprime d'une façon moins obscure que l'autre : ce n'est pas nous qui l'en blâmerons. De tout ceci, il résulte en définitive qu'au IXe comme au XIe siècle; à Reichenau, à Saint-Gall comme à Saint-Riquier, on pensait bien que S. Colomban et ses disciples avaient traversé la Bretagne insulaire.

Saint Colomban est justement regardé comme l'initiateur du grand mouvement de migration des Scotti sur le continent, qui dura jusqu'au déclin des temps carolingiens (2). La cause et le but de ces nombreux exodes ont yarié suivant les époques. Au temps de Charlemagne et de ses successeurs, c'est à la renaissance intellectuelle de l'Occident que travailleront surtout les Clémens, les Virgile de Salzbourg, les Dungal, les Sedulius Scottus. Tout autres étaient les dispositions de S. Colomban à son départ de Bangor. L'austère recluse qu'il avait consultée dans sa jeunesse sur sa vocation

(1) Cette note, qui fait pendant à celle de la Vita Columbani précédemment citée, dit : Hanc transfretationem haudquaquam recte statuit Walahfridus, Britaniam accipiens non Gallicam sed magnam.

(2) On ne voit guère que S. Patrice qui ait quitté l'île avant S. Colomban. Ses voyages ont été étudiés avec sagacité par M. J. B. Bury (The life of Saint Patrick and his place in history, 1905, p. 37-59 et 338 sq.).

lui avait prescrit de se dépenser, hors du sol natal, au service du Christ. Ces conseils, donnés sous forme d'oracle, paraissent lui avoir fait la plus grande impression (1). Dès lors la parole du Seigneur à Abraham : Egredere de terra tua devint comme sa devise et celle de tous les Scots errants, ses imitateurs (2). Il quitte successivement le toit paternel, sa province; puis, bientôt, son monastère et la terre d'Erin, résolu à l'exil perpétuel et aux labeurs de l'apostolat (3). Or, quel pays plus propice à un premier exercice de ce vou que l'ile de Bretagne ?

S. Columba d’lona, qui entretint des relations avec S. Comgall, l'abbé de Bangor (4), avait, dès 565, pénétré chez les Pictes d'Alba, pour restaurer l'Evangile, jadis prêché à ces populations par S. Ninian, mais depuis longtemps effacé de leur souvenir (5). A l'heure où Colomban quittait Bangor, Columba poursuivait son apostolat dans le Nord. L'Est et le Sud de l'île étaient tombés sous la domination anglo-saxonne. L'Eglise bretonne, que S. Germain d'Auxerre et S. Loup de Troyes avaient sauvée, au siècle précédent, des ravages du pélagianisme, refoulée par les envahisseurs païens dans les montagnes de la Cambrie, s'abîmait dans une détresse dont Gildas le Sage, ce Salvien celtique, nous a laissé une peinture fort triste dans son de Ercidio Britanniae. Quant aux Angles et aux Saxons, ils attendaient encore leurs premiers apôtres. Ce n'est qu'en 597 qu'Augustin devait poser le pied sur le

(1) « ... et nisi fragilis sexus obstasset, mare transacto, potioris peregrinationis locum petissem... Perge, inquid, o iuvenis, perge, evade ruinam, per quam multos comperis corruisse, declina viam, quae inferi ducit ad valvas ? » (Vita Columbani, I, 3; Krusch, p. 68-69).

(2) Jonas, Vila Columbani, I, 4; Krusch, p. 70. Lives of Saints from the Book of Lismore (Anecdota 0.xoniensia), éd. Whitley Stokes, 1890, nos 586, 2740 et 4484. Bollandistes, Acta Sanct., oct., IX, p. 656 (Vita S. Donati, epis., Fesulani). - Vita Altonis, cap. 2, M. G. II., Scriptores, XV, 2, p. 843.

Mabillon, Act. Sanct. 0. S. B., 1685, p. 493 (Vita S. Cadroæ, cap. 15). (3) Vita Columbani, I, 5, 6; Krusch, p. 71, 72. Colomban, Ep., IV, éd. Gundlach, M. G. H., Epistol., t. I, p.

(4) Act. Sanct., t. II de mai, p. 581. Adamnan, Vila Sancti Columbæ, III, 13. Cf. Otto Seebass, lieber Columba von Lureuils Klosterregel und Bussbuch, 1883, p. 23.

(5) Bede, Histor. Eccles., III, 4. - Cf. H. Zimmer, Celtic Church in Britain and Ireland, trad. A. Meyer, 1902, p. 73.

sol anglais. Donc, du Nord au Sud de l'île, quel vaste champ ouvert au zèle entreprenant des treize moines de Bangor ! Notons, d'ailleurs, que leur monastère entretenait déjà des relations avec l'ile voisine (1), que certains de leurs frères y furent envoyés par l'abbé Comgall (2). Ce dernier, sous la direction de qui S. Colomban avait mûri ses projets d'expatriation, avait lui-même autrefois, aussitôt après son ordination sacerdotale, fortement songé à pérégriner en Bretagne. Plusieurs prêtres et son évêque consécrateur avaient du intervenir pour le retenir en Hibernie (3).

Si l'on tient compte de toutes ces circonstances, n'est-il pas plus vraisemblable de supposer que s. Colomban et ses compagnons se soient décidés à faire leurs premières armes en Grande-Bretagne plutôt que dans la presqu'île armoricaine, qui continuait alors de se peupler d'émigrants chrétiens à qui ne faisaient certes point défaut les pasteurs dévoués ? (4)

Venons maintenant à l'examen des textes mêmes de la Vita Columbani. Les conclusions que nous serons à même d'en tirer, loin de porter préjudice aux résultats acquis, ne feront que les corroborer et les compléter. Nous avons déjà placé sous les yeux du lecteur, dès le début, les traits saillants du texte en litige. Il faut le reproduire ici in extenso :

Cap. IV:... Carinamque ingressi [Columbanus et duodecim comites), dubias per freta ingrediuntur vias mitemque salum, prosperantibus zepherorum flabris, pernici cursu ad Brittanicos perveniunt sinus. Paulisper ibidem morantes, vires resumunt ancipitique animo anxia cordis consilia trutinan

(1) Acta Sanctorum Hiberniæ, éd. de Smedt et de Backer, 1886, p. 296. (2) Ibid., p. 268.

(3) Bollandistes, Acta sanct., t. II de mai, Vita Comgalli, cap. 12, p. 583. Voir le travail estimé du Prof. Kuno Meyer : Early relations between Gael and Brython, dans les Transactions of the Hon. Soc. of Cymmrodorion ; sess. 1895-1896, passim, et spécialement p. 60-66.

(4) « Les principaux saints émigrés de Grande-Bretagne arrivèrent en Armorique dans les premières années du VIe siècle. Samson, Paul Aurélien, Tutwa), Léonor, Magloire, Brieuc, sont contemporains de Childebert. » J. Loth, L'Emigration bretonne en Armorique, 1883, p. 159). — Cf. A. de La Borderie, Histoire de Bretagne, 1896, p. 335-469.

tur. Placet tandem arva Gallica planta terere et mores homi-. num ferventi aestu sciscitare, ut, si salus ibi serenda sit, quantisper commorare; si obduratas caligine arrogantiae mentes repperiant, ad vicinas nationes pertransire.

Cap. V: A Brittanicis ergo sinibus progressi, ad Gallias tendunt... (1)

L'interprétation que nous proposons de ce texte est la suivante : Saint Colomban et ses douze compagnons traversent la mer d'Irlande et abordent aux rivages de la GrandeBretagne. Ils séjournent quelque temps dans le pays, se livrant, comme on peut le supposer, à un premier essai d'apostolat. Mais, soit que le succès n'ait pas répondu à leurs efforts, soit pour tout autre motif, celui, peut-être, de s'éloigner davantage de l'Irlande, - les missionnaires, après quelques hésitations, prennent le parti de gagner la Gaule. Ils s'embarquent donc sur la côte méridionale de l'ile et traversent la Manche, qui s'appelait alors l'Océan britannique (Oceanus Britannicus).

Il est impossible, selon nous, d'expliquer autrement le sens de ce passage de la Vie de saint Colomban. Que signifie, dans l'interprétation donnée par M. Krusch, à la place qu'il occupe dans le texte, le membre de phrase suivant : Placet tandem arva Gallica planta terere; alors que Colomban est déjà censé arrivé en Armorique et y avoir séjourné même quelque temps ? Est-ce que l'Armorique n'est pas déjà la Gaule ? Que penser, d'ailleurs, dans le mêrne système, de l'emploi réitéré des mots Brittanici sinus aux chapitres IV et V, désignant dans les deux cas les rivages de l'Armorique ? Dans notre théorie, au contraire, le double emploi de ces mots s'explique aisément. Dans le premier cas (ad Brittanicos perveniunt sinus), il s'agit du littoral de la mer d'Irlande par où Colomban aborde l'île bretonne; dans le second (A Brittanicis... sinibus progressi) (2), il est question du littoral sud de la Bretagne où il s'embarque pour la Gaule.

(1) Ed. Krusch, p. 71.

(2) Relativement aux deux sens différents que nous donnons ici et plus loin au mot sinus, consulter Forcellini et Freund, sub verbo.

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