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Entre ces deux traversées se place le court séjour dans l'ile (Paulisper ibi morantes, vires resumunt...).

Mais, si l'on voit de la subtilité dans le souci de serrer d'aussi près que possible le style de Jonas, qu'on se contente de prendre le texte dans son ensemble, et qu'on examine si l'impression dernière qu'il laisse n'est pas plutôt que l'auteur a voulu parler d'une traversée de la Grande-Bretagne en Gaule que d'un simple voyage terrestre accompli des rives armoricaines vers l'intérieur de la Gaule ?

Pour combattre cette interprétation, M. Krusch allègue un autre passage de la Vita, emprunté au chapitre XXI du livre Jer (1), où il est encore fait mention d'un « Brittanicus sinus ». A cet endroit le biographe raconte comment Colomban, condamné à l'exil par Brunehaut et Thierry II, fut conduit par la Loire de Nevers à Nantes, afin d'être embarqué dans ce port pour l'Irlande : « Deinde ad Nivernensem oppidum venit, custodibus antecedentibus ac subsequentibus, ut Ligeris scafa reciperetur Brittanicoque sinu (leg : sinui) redderetur (2) ».

Le mot redderetur peut nous fournir un bon point de repère. Si l'on rend S. Colomban au « Brittanicus sinus », si on l'y reconduit, c'est donc que ce lieu s'est déjà trouvé sur sa route, lors de son voyage d'Irlande en Gaule. Il importe donc de rechercher quel lieu Jonas a entendu désigner, au juste, par ces mots. Il n'est pas possible de leur donner le même sens qu'aux « Brittanici sinus » des chapitres IV et V, où nous avons traduit “ sinus » au pluriel par le mot « rivage ». Ici nous avons le singulier. Puis, où conduisait-on S. Colomban? A Nantes. Or, ni la ville de Nantes, ni l'embouchure de la Loire, ni la côte jusqu'à une certaine distance au Nord, ne faisaient partie de la Bretagne armoricaine, au temps de Colomban et de son biographe. La ville de Vannes, située à une centaine de kilomètres au Nord-Ouest de Nantes, appartenait même encore aux Francs (3).

(1) Voir la note de M. Krusch, déjà citée, p. 328.

Vila Columbani, I, 21; Krusch, p. 93. 3) A. de La Borderie, llistoire de Bretagne, t. I, p. 450. - S. Colomban, lui-même, dit fort bien dans une lettre déjà citée, écrite de Nantes au

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Aussi sommes-nous fort incliné à croire que le « Brittanicus sinus » du chapitre XXI n'est à identifier ni avec le point où S. Colomban devait s'embarquer pour l'exil, ni avec les rivages d'outre-mer où on devait le déposer, mais avec la Mare Brittanicum qui l'avait déjà porté vers la Gaule, vingt ans auparavant, et à laquelle on le confiait de nouveau.

Outre que les frontières des mers d'un même océan sont toujours difficiles à définir avec précision, la rareté des cartes les rendait anciennement beaucoup plus élastiques encore. On n'avait d'ailleurs sur la géographie de l'Europe occidentale que des notions fort confuses (1). Que l'Italien Jonas se soit imaginé que son héros dût retrouver, à l'embouchure de la Loire, la même mer qu'il avait traversée en 590, en venant de Grande-Bretagne, cela n'a rien de surprenant. En effet, il ressort de l'examen de divers textes antérieurs à Jonas que les limites de la mer désignée sous le nom d'Oceanus Brittanicus ou de Mare Brittanicum étaient bien moins ressérées que ne le sont les limites actuelles de la Manche. Elles atteignaient, au Nord, les bouches du Rhin, et descendaient, au Sud, au moins jusqu'au-dessous de l'embouchure de la Loire (2). Pomponius Méla place dans la Mare Brittanicum l'île de Sein (3), située à plus de quarante kilomètres au Sud d'Ouessant, en face de la pointe de Raz. Dans la Vita Sancti Albini, composée par Venance Fortunat avant 569, on voit que le pays de Vannes (Venetica regio) est baigné

moment de s'embarquer, qu'il se trouvait seulement dans le voisinage des territoires bretons, « in vicinia Brittonum ». Les Bretons du Vannetais occupaient cependant, il est vrai, du temps de Colomban, le territoire à l'est de Vannes et la plus grande partie du littoral jusqu'à la Loire (J. Loth, Revue Celtique, 1901, p. 103-105). Une des résidences de Weroc est AuleQuiriaca, aujourd'hui Les-Guiriac, en Piriac. C'est là que saint Félix, évêque de Nantes, va l'implorer pour ses ouailles.

(1) Tacite, Orose, Isidore, Ermenric d'Elwangen et plusieurs autres auteurs placent l'Irlande entre la Grande-Bretagne et l'Espagne.

(2) On les étendait même jusqu'aux Pyrénées (v. J. Loth, L'Emigr. bret., p. 53-54).

(3) « Sena in Britannico mari, Osismicis adversa littoribus » (Pomponius Méla, De situ orbis, III, 6).

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par l'Océan britannique (Oceano Britannico confinis) (1). L'auleur de la Vita Eligii, qui date de la première moitié du VIIIe siècle, écrit au chapitre I du livre jer : « Igitur Eligius Lemovecas Galliarum urbae, quae ab oceano Brittanico fere ducentorum milium spatio seiungitur... oriundus fuit » (2). Се

passage n'est, du reste, qu'un emprunt à la Vita Sancti Ililari, rédigée par Venance Fortunat entre 565 et 573, où l'on trouve : « Igitur beatus Hilarius Pictavorum urbis episcopus regionis Aquitaniae oriundus, quae ab oceano Britannico fere milia nonaginta seiungitur » (3). Donc, d'après ces hagiographes, Poitiers était situé à environ 90 milles, et Limoges à 200 milles de l'Océan Britannique. La distance entre cette dernière ville et la mer doit être, semble-t-il, mesurée à partir de l'embouchure de la Loire, car entre Limoges et l'endroit du littoral le plus rapproché (c'est-à-dire vers l'embouchure de la Charente), on n'obtiendrait qu'une distance de 130 milles à peine. Où l'Océan cessait-il exactement de porter le nom de « Mer bretonne » ? On ne saurait, tant les renseignements sont vagues, répondre avec précision. On peut du moins conclure des textes qui précèdent que les limites sud de la Mare Britannicum dépassaient, dans la conception géographique du temps, l'embouchure de la Loire (4); que, par conséquent, une mer identique onomasti

1) l'ita S. Albini, V (10); éd. Krusch, Aucl. Antiq., t. IV, p. 29 : « Igitur Albinus episcopus Veneticae regionis oceano Britannico confinis indigena, non eriguis parentibus oriundus. » Sur l'étendue de la Venetica regio en question, voir Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, t. I, p. 284285; Longnon, Géographie de la Gaule au V[e siècle, p. 171, n. 4.

2) Ed. Krusch, Script. rer. Merov., t. IV, p. 669.

(3) Vita S. Hilarii, III; éd. Krusch, Auctor. Antiq., t. IV, p. 2. – Çf. ibid., p. vii. (4) Deux textes encore méritent d'être cités :

1° l'n passage des Miracula Martini abbatis vertavensis relatif aux ravages des Normands à l'embouchure de la Loire et à Nantes, en 843, que voici : « Cum nomen gentis Normannicae apud nostrates nec auditum foret, repente de vagina suae habitationis exiens, nancta piraticań, contigua mari Britannico depopulata loca navibusque longis alveum ingressa Ligeris, Namneticae properat ad moenia urbis, speciem praeferens multitudinis negotium exerceniis » (éd. Krusch, Script. rer. Merov., t. III, p. 573);

20 la notice de saint Jacques le Majeur insérée dans le Martyrologe d'Adon : « VIII kal. Augusti (25 julii); Natalis beati Jacobi Apostoli... Hujus beatissimi apostoli sacra ossa ad Hispanias translata et in ultimis earum

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quement baignait le littoral nord et le littoral sud de la péninsule bretonne, absolument comme la Manche enveloppe et baigne le Cotentin. Hadrien de Valois arrivait déjà, au XVII° siècle, à ces conclusions en se fondant seulement sur · le texte de Pomponius Méla et -- ce qui est, pour nous, particulièrement digne de remarque — sur le passage de Jonas de Bobbio dont nous cherchons la signification (1). Les autres textes que nous avons produits ne peuvent que confirmer ces conclusions. Il ne faut donc voir dans le « sinus Brittanicus » en question que l'appellation poétique de la mer connue des géographes anciens sous le nom de Mare Brillanicum ou d'Oceanus Britannicus (2), mer traversée en 590 par Colomban et à laquelle on prétendit le vouloir rendre en 610. Ainsi expliqué, le texte de Jonas ne saurait, on le voit, être d'aucun secours à M. Br. Krusch pour étayer sa thèse sur le passage du saint par la Bretagne continentale.

Le dernier argument que nous ayons à faire valoir en faveur de notre opinion est tiré de la nationalité d'une partie des compagnons d'exil de S. Colomban. Lorsque l'abbé de Luxeuil reçut l'ordre de s'éloigner des territoires du roi Thierry, tous ses moines voulurent le suivre, mais les agents du monarque permirent seulement aux religieux d'origine irlandaise ou à ceux qui avaient suivi S. Colomban de Bretagne en Gaule d'accompagner leur abbé : « Nequaquam hinc se sequi alias permissuros, nisi eos quos sui ortus terra

finibus, videlicel contra mare Britannicum condita, celeberrima illarum gentium veneratione excoluntur. » (Migne, Pat. Lat., t. 123, col. 135). Ce texte se trouve déjà dans un martyrologe datant de 830/50 que doit publier prochainement le R. P. Dom H. Quentin, dans son étude sur les Martyrologes historiques du Moyen-Age.

(1) « Ex quibus apparet, oceanum Brittanicum, vel mare Brittanicum, quod lonas sinus Briltanicum nuncupat, prope ad os Ligeris usque pertimuisse. » (Adrien de Valois, Notitia Galliarum ordine litterarum digesta, 1675, p. 218).

(2) On lit, au liv. II, chap. XXXIV de la Vita S. Columbae, d'Adamnan : «... Sancto Germano episcopo, de Sinu Gallico, causa humanae salutis, ad Britanniam naviganti. » Fowler, dans son édition de la Vita, p. 102, n. 4, et Wentworth Huyshe (The Life of Saint Columba by Saint Adamnan, newly translated, p. 149-50 s'accordent à voir dans ce sinus gallicus, non pas un golfe gaulois particulier, mais le « British Channel ».

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dederat, vel qui e Brittanica arva ipsum secuti fuerant ; ceteros, qui Gallico orti solo, preceptis esse regiis inibi remansuros » (1). On comprend tout de suite de quelle importance est pour notre démonstration ce simple verbe « secuti fuerunt ». C'est la clef même du problème. Puisque ces Bretons ont suivi Colomban, leur pays d'origine s'est nécessairement trouvé sur son itinéraire. Toute la question se réduit à savoir avec laquelle des deux Bretagnes il faut identifier les « Brillanica arva » du texte que nous venons de reproduire. M. Br. Krusch n'a pas fait connaître son opinion personnelle sur ce point (2); mais, si nous consultons la table toponomastique du tome IV des Scriptores rerum Merovingicarum, dressée par M. W. Levison, nous trouvons les mots « Brittanica arva » classés parmi les vocables se rapportant à la Bretagne armoricaine. Ceci concorde pleinement avec le système de M. Krusch sur le voyage de S. Colomban; mais est-ce également d'accord avec les faits ? C'est ce qui nous paraît contestable. Selon nous, ces Bretons admis à partager le sort du banni de 610 sont des insulaires passés de GrandeBretagne en Gaule avec les moines de Bangor en 590, Jonas nous fournit encore la première preuve de cette assertion. Si les moines qui nous intéressent eussent été Armoricains de naissance, il est évident qu'il ne leur eût pas été loisible de suivre leur abhé; ils eussent été retenus à Luxeuil, comme nés sur le sol gaulois, puisque le texte susdit note que tous ceux qui étaient Gallico orti solo durent demeurer dans leur

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(1) Vita Columbani, I, 20; Krusch, p. 92. Un moine breton nommé Gurganus est encore signalé à Fontaine, autre monastère fondé par S. Colomban Ibid., I, 13, p. 78). Dans la conclusion de la lettre adressée en l'année 603 aux pères du concile de Chalon-sur-Saône, Colomban dit : « Unius enim sumus corporis commembra, sive Galli, sive Britanni, sive Iberi, sive quaeque gentes. » (Epist. Merow. et karol. ævi, t. I, p. 161). Cf. E. Martin, op. cit., p. 91 sq.

2) Toutefois il semble bien qu'il ait laissé échapper un aveu qui nous est favorable, dans sa préface aux Vies de S. Gall éditées par lui dans le même volume que la l'ita Columbani. On lit, en effet, p. 229 : « Cum e Britanicis arvis magistrum (Gallus) secutus esset, ipsum sine dubio in exilium comitari a custodibus regiis a. 610 permissus est ». On sait que S. Gall était irlandais; par conséquent les mots « Brittanica arva » dé. signent, sous la plume de M. Br. Krusch, les Iles Britanniques,

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