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piquer alors des moissons de blé ; il y a les montagnes, la montagne d'Arrée et la montagne Noire, maigres et dures échines, allongées suivant une direction parallèle à celle des rivages : elles ont des forêts sur leurs flancs, mais tout en haut elles sont pelées, leurs rochers pointent, au milieu de la maigre végétation de la lande ; il y a les bocages, régions topographiquement déprimées, comme le bassin de Chåteaulin, où l'herbe est verte, où les arbres sont disséminés dans les champs, où l'on dirait qu'une nature habituellement austère s'essaie à sourire; et tout autour de ces pays c'est la côte et la mer et les îles, car la mer est aussi un pays de Basse-Bretagne ; la terre ne se dérobe pas aussitôt que les flots l'ont léchée : autour des côtes de Basse-Bretagne, immergé sous une faible couche d'eau, s'étend, assez loin dans la direction du large, un socle sur lequel se dresse le continent; ce socle continental est l'habitat des poissons comestibles, il est le domaine que le pêcheur exploite, comme le cultivateur laboure son champ. A ce titre et au regard de l'activité humaine, il ressortit à la terre et non point à l'Océan.

Mais deux divisions priment les autres, l’Ar-Mor, qui est la zone côtière, et l'Ar-Coat, qui est le pays de l'intérieur, le pays des bois. Ces deux pays s'opposent l'un à l'autre : presque toujours l'Ar-Coat est une région de mauvaises terres, qu'il faut péniblement amender ; l'Ar-Mor a des champs naturellement fertiles et, s'ils ne le sont pas, les amendements sont à portée : la mer fournit le maërl et les goëmons. Dans T'Ar-Mor l'exploitation du sol est plus avancée, mais l'extrême division de la propriété interdit à l'Ar-Mor l'espérance d'un grand développement de l'élevage qui, dans l'avenir, sera l'une des richesses de l'Ar-Coat. L'ArCoat est aujourd'hui un pays exclusivement rural et qui le demeurera toujours; dans l’Ar-Mor la pêche a été le ferment qui a fait lever l'activité industrielle. Les groupements des hommes ne se ressemblent pas dans l'Ar-Mor et dans l'ArCoat : les villes sont dans l'Ar-Mor, il n'y a dans l'Ar-Coat que de gros bourgs ou de ces groupements atomiques dans lesquels deux ou trois maisons s'adossent l'une à l'autre. On

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n'émigre pas de l'Ar-Mor et des immigrants n'y viennent pas; il y a dans l'Ar-Coat des pôles de répulsion d'où les hommes s'éloignent.

Ce sont là des indications générales; M. Vallaux a analysé ensuite chacune de ces idées, en rapprochant sans cesse l'homme et la nature; mais il s'est allégé tout d'abord d'un fardeau pour avancer ensuite d'un pas plus allègre : la langue, les mœurs, les croyances d'un groupe d'individus sont des phénomènes sociaux très complexes; l'influence du sol s'est fait sentir sans nul doute dans leur développement; mais il faut surtout les expliquer par l'histoire, entendue au sens le plus compréhensif du mot. Sans chercher à démêler dans la langue, les meurs, les croyances des Bas-Bretons, l'influence respective du sol et de l'histoire, besogne singulièrement délicate en vérité, M. Vallaux s'est borné à en donner un aperçu rapide, d'après une série de bons livres. Oserai-je dire que ce chapitre n'a pas la même saveur originale que ceux qui suivent ?

Après cette digression, on se retrouve en face du sol, et c'est alors vraiment l'histoire des luttes de la foule humaine aux prises avec la terre. En Basse-Bretagne l’Ar-Coat est par excellence la région rurale; rien d'étonnant à ce que dans le tableau de la vie rurale il soit principalement question de l’Ar-Coat, bien que l'auteur ne se soit pas interdit de traiter concurremment de l'Ar-Mor. Abandonnée à elle-même la nature est, dans l'Ar-Coat, lande, marécage ou forêt; successivement l'auteur nous montre comment l'homme a tiré parti, diversement suivant les époques, de ces modalités infécondes de la nature ; puis comment il a mis son empreinte sur la terre, comment il se l’est partagée, quels sont les modes de la propriété et les régimes de l'exploitation ; comment possesseur du sol ou simple exploitant il s'est groupé, il s'est logé; quels sont les caractères du village, de la commune, de l'habitation; dans quel sens évolue aujourd'hui l'exploitation de la terre, et quelle influence cette évolution peut avoir sur la différenciation des milieux sociaux. Un chapitre spécial a été consacré aux cantons maraîchers de l'Ar-Mor : Lézardrieux, Pont-l'Abbé, Plougastel-Daoulas, Roscoff et Saint-Polde-Léon.

Dans ces six chapitres (II-VII) on rencontre une série d'analyses ingénieuses ; il faut signaler au chapitre II les pages relatives aux trois phases par lesquelles a passé l'exploitation de la lande, les indications sur la forêt actuelle qui est en somme une cuvre de reconstitution, mais singulièrement monotone, puisqu'elle est surtout une forêt de sapins ; elle est moins étendue que la forêt d'autrefois, on ne la rencontre en effet que dans la Montagne Noire et sur le plateau méridional de la Basse-Bretagne. Il y a, au chapitre III, une explication toute géographique de la délimitation des champs cultivés au moyen de clôtures : le fossé, qui dans la réalité est un rempart de terre, est un obstacle à l'exercice illimité du droit de pàture ; il est, pour ainsi dire, un réactif qui permet de diagnostiquer la longue phase d'exploitation pastorale par laquelle a passé le sol de la Basse-Bretagne, rebelle par sa nature au défrichement et à l'appropriation; le même chapitre contient sur la propriété foncière et les régimes d'exploitation, notamment sur les terrains déclos qui échappaient autrefois à la propriété individuelle, sur la coutume si particulière du domaine congéable « institution de pays stérile et pauvre..., tentative pour améliorer la terre sans l'aide de capitaux étrangers » une suite d'indications qui piquent la curiosité de l'esprit, sans la satisfaire toutefois complètement (1). Enfin le chapitre VI est la démonstration détaillée d'une idée que l'auteur avait indiquée déjà dans des publications précédentes (2) : il n'existe pas sur la côte Nord de la Basse-Bretagne une zone continue de riches cultures qu'on désignait jusqu'ici sous le nom de « ceinture dorée »; il n'y a que quatre petits groupes locaux de cultures maraichères; chacun est isolé des autres, chacun est spécialisé dans ses cultures; on ne saurait vraiment comparer à une ceinture ces tâches toutes locales de fertilité.

(1) Le livre de M. Vallaux ne se rapporte qu'au présent; il est nécessaire de le compléter par le livre de H. SÉE, Les classes rurales en Bretagne du XIe siècle à la Révolution, Paris, 1906, in-80. On comprendra mieux ainsi une économie rurale qui est en partie l'héritage du passé.

2) C. VALLAUX, L'évolution de la vie rurale en Basse-Bretagne, Ann. de Géogr., XIV (1905), p. 36-51, et A propos de la Ceinture dorée, Ann. de Géogr., XIV (1905), p. 456-459.

L'Ar-Coat est le pays rural, l'Ar-Mor est le pays où s'est localisée l'industrie. Pour nous convaincre que cette distinction est aujourd'hui définitive, M. Vallaux nous fait assister, dans le chapitre VII, à la longue agonie, toute coupée de soubresauts, des différentes exploitations industrielles jadis nées dans l'Ar-Coat, aujourd'hui mortes pour toujours. Désormais, c'est surtout de l'Ar-Mor qu'il va nous entretenir. Dans l'idée qu'on doit se faire de la Basse-Bretagne la mer ne saurait tenir une place prépondérante : les Bas-Bretons sont essentiellement des ruraux et non des marins; ces ruraux ont seulement essaimé sur leurs côtes des colonies de marins. De l'exploitation de la mer par ces marins est née l'industrie de la Basse-Bretagne : ce sont les produits de la pêche, plus spécialement de la pêche de la sardine, qui fournissent à cette industrie sa matière première. Mais ces produits ne se conservent pas assez longtemps pour être concentrés dans quelques grands entrepôts, il faut traiter le poisson tout près des lieux où on le recueille. Cette raison fait que l'industrie sardinière de l'Ar-Mor ne ressemble en rien à la grande industrie moderne : point d'exploitation intensive et centralisée, point de grandes usines où le souffle puissant des machines couvre la plainte douloureuse des travailleurs, mais une dispersion d'ateliers où la main humaine manie l'outil comme aux champs de Plougastel ou de Roscoff, voisins du rivage, la main du jardinier, aidée simplement de la bêche, retourne la terre. Aussi bien ces marins qui, par eux-mêmes, par leurs femmes et leurs filles sont les pourvoyeurs de l'industrie de l'Ar-Mor, ont parmi les marins une physionomie qui les distingue : ne voyez point en eux des nomades de la haute mer, épris de randonnées lointaines; on pourrait plutôt dire qu'ils sont les sédentaires du flot qui vient mourir sur la grève ; chacun monte une barque de pêche, mais chacun aussi possède son champ au rivage, et tous sont étroitement attachés aux horizons familiers de leurs côtes. Cet attachement du marin bas-breton à sa côte est un instinct, et qui est profond ; mais un phénomène social l'a singulièrement enraciné : l'inscription maritime a lié plus fortement encore le marin bas-breton au littoral. La valeur stratégique de la Basse-Bretagne au point de vue de la guerre maritime a amené la création des deux grands arsenaux de Brest et de Lorient, et ces deux établissements militaires sont comme des piquets solides auxquels est attaché ce grand filet de l'inscription maritime dont les mailles enveloppent et retiennent les marins tout près du rivage.

Pour finir, l'auteur a montré dans ses deux derniers chapitres combien la Basse-Bretagne est une terre où les hommes se mêlent peu : il a illustré celte idée générale en étudiant dans le chapitre X la surpopulation, le nomadisme et l'émigration, dans le chapitre XI les villes, les routes et les échanges.

Par l'analyse qui précède, on s'est efforcé de montrer l'intérêt qui s'attache à la lecture de ce livre; il est permis maintenant de critiquer. M. Vallaux se soustrait volontiers aux conventions généralement admises. Cette tendance se marque dès le début du livre : l'auteur propose de désigner par le nom d'Armorique la région qu'il va étudier (p. 10, n. 1). Il y avait jusqu'ici deux emplois habituels des mots Armorique et Armor, qui sont parents : dans la langue littéraire on disait Armorique pour faire entendre l'ensemble de la Bretagne ; quand on parlait avec plus de précision on empruntait ce terme local « l'Ar-Mor », pour désigner les rivages de la Bretagne. Sans discuter ces deux emplois et sans justifier par des raisons valables son innovation, M. Vallaux prend le mot Armorique dans un sens qui lui est personnel : il l'applique à la Basse-Bretagne.

Cette innovation est sans grande importance. En voici une autre plus grave : les géographes emploient couramment dans leur vocabulaire le mot pénéplaine, dont la paternité peut être revendiquée par l'illustre géographe américain W.-M. Davis ; ils désignent ainsi une région de l'écorce terrestre originairement accidentée de reliefs puissants et qu'une usure millénaire, cuvre ininterrompue des eaux cou

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