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Le régime de la corvée en Bretagne au XVIIIe siècle

(Suite)

CHAPITRE III

LOURDEUR DE LA CORVÉE

Lourdeur continue de la corvée au XVIIIe siècle.

La corvée était d'autant plus « difficile à faire aller » en Bretagne, qu'elle était plus lourde. La mauvaise volonté et la désobéissance des paroisses n'étaient souvent qu'impuissance à accomplir une tâche écrasante et que découragement.

Partout les corvoyeurs se sont plaints, même dans les provinces les mieux administrées (1). La Bretagne n'a pas moins souffert que les autres provinces; elle a peut-être plus souffert que toute autre, parce que le régime de la corvée y a été moins transformé et moins amélioré, parce que les conditions du travail semblent y avoir été plus défavorables. Durant tout le XVIII° siècle les chemins bretons ont été, comme l'écrivait en 1756 Pinczon du Sel des Monts, « couverts de la sueur des laboureurs et cimentés du sang des peuples (2). »

Les partisans de la corvée prétendaient qu'appliquée sans abus et sans irrégularités elle ne pouvait être « à charge (3). >> Les faits démentent cette opinion.

Tout d'abord la corvée était lourde parce que, supportée surtout par les cultivateurs (4), elle absorbait les paysans et les

(1) On connaît ce que disait de sa généralité Turgot, qui pourtant s'était dépensé pour alléger le poids des corvées. Dans son Mémoire au roi sur six projets d'édits... il écrivait : « Votre Majesté paraît être depuis longtemps convaincue de la nécessité de supprimer les corvées; j'ose l'assurer, d'après l'expérience des maux que celle charge a faits dans la province que j'ai administrée, qu'il n'en est pas d'aussi cruels pour le peuple... » (Turgot, Euvres.)

(2) Considérations sur le commerce de la Bretagne..., p. 87.
(3) A. d. I.-et-V. C. 2264. Lettre du duc d'Estrées à l'intendant...

(4) En effet, parmi les habitants des villes, n'étaient soumis à la corvée que ceux qui possédaient des terres à la campagne; or ceux-là étaient souvent pourvus de charges emportant exemption de la corvée...

détournait trop - sans les dédommager - de leurs travaux; parce qu'elle obligeait à fournir plusieurs journées de travail gratuit les journaliers vivant au jour le jour du travail de leurs bras. « Enlever forcément le cultivateur à ses travaux, comme le disait excellemment l'édit qui supprima la corvée, c'est toujours lui faire un tort réel, lors même qu'on lui paye ses journées. En vain, on croirait choisir, pour lui demander un travail forcé, des temps où les habitants de la campagne sont le moins occupés; les opérations de la culture sont si multipliées, si variées, qu'il n'est aucun temps entièrement sans emploi... Prendre le temps du laboureur, même en le payant, serait l'équivalent d'un impôt. Prendre son temps sans le payer est un double impôt; et cet impôt est hors de toute proportion lorsqu'il tombe sur le simple journalier qui n'a pour subsister que le travail de ses bras (1). »

Elle était lourde aussi parce que les travaux, qu'elle imposait aux corvoyeurs, étaient souvent pénibles. «L'escarpement des montagnes » et l'extraction de la pierre notamment étaient des plus difficiles pour des laboureurs qui, arrachés à leur charrue, n'avaient aucune habitude de ces sortes de travaux et étaient souvent victimes d'accidents(2). Les corvoyeurs n'auraient jamais dû être chargés de tirer la pierre nécessaire aux chemins, remarque-t-on dans les Observations sur la délibération des Etats sur les Grands Chemins; « il est de l'humanité de les en dispenser, parce que n'étant point au fait de travailler aux perrières et de faire jouer la mine ils risquent leur vie, s'ils s'attachent à celles qui produisent la pierre la plus dure (3). »

Elle était lourde enfin pour des raisons que nous apprend le duc d'Aiguillon, qui connaissait bien la province pour l'avoir

(1) Edit du roi supprimant la corvée, 1776. Cf. Turgot, Euvres.

(2) Cf. plus loin, au chapitre « Soulagements à la corvée », quelques exemples d'accident.

(3) A. d. I.-et-V. C. 2267.

Or c'était évidemment la pierre la plus dure que les corvoyeurs étaient d'ordinaire obligés d'extraire. On ne pouvait pas les laisser - ce qu'ils faisaient pourtant quelquefois exploiter une pierre « molle, ardoisine et facile à tirer », qui n'aurait donné que de mauvais matériaux.

parcourue plusieurs fois : « La corvée, écrit-il dans une lettre du 2 février 1787 au Contrôleur général, est bien plus onéreuse dans cette province que dans les autres, tant à cause de la dépopulation, de la dispersion des habitants, de leur éloignement des grandes routes et de la façon dont ils se nourrissent que de la mauvaise qualité du sol et des matériaux, de la rareté de ces derniers (1), de la distance des lieux où on les trouve à ceux où l'on travaille, de l'intempérie du climat et surtout du nombre prodigieux de voitures énormes qui passent continuellement par les routes de Brest, Lorient, Nantes et Saint-Malo pour le service des armements (2). »

Même exigée sans abus, la corvée était donc en Bretagne une charge particulièrement pesante.

Il serait intéressant de savoir quel fut en argent l'équivalent de cet impôt en nature; mais il est bien difficile d'évaluer en argent la corvée. Les chiffres manquent ou sont trop rares pour pouvoir déterminer sa valeur, même approximative. Les seuls que nous possédions sont d'ailleurs loin de concorder. D'après le Mémoire d'une Compagnie qui, avant 1769(3), proposa aux Etats d'entreprendre la construction et la réparation des routes de Bretagne, « le total des travaux à faire pour décharger les habitans de la campagne de la corvée sur près de huit cent lieues de longueur de routes, » aurait monté à 20.160.000 livres (4). En 1781, les travaux faits par corvée furent évalués à 1.075.599 livres (5). Selon Gohier, la corvée repré

(1) Ceci était surtout vrai de la Haute-Bretagne.

(2) Citée par M. Marion, La Bretagne et le duc d'Aiguillon, p. 74. Les fails avancés par d’Aiguillon sont confirmés par le Mémoire d'une Compagnie qui proposa aux Etats d'entreprendre la construction et la réparation de toutes les routes de la province (ce mémoire est s. d., s. n.). A. d. l.-et-V. C. 2264.

(3) Le mémoire n'est pas daté, mais il parle de huit cents lieues de routes à entretenir. Or en 1769 le réseau des grands chemins compte précisément huit cent une lieues. Le mémoire est donc probablement antérieur à celle date.

(4) A. d. I.-et-V. C. 2264. Proposition d'une compagnie aux Etats de Bretagne, s. d., s. n. Ce chiffre de 20,160,000 livres paraît exagéré. Il ne s'explique que si la proposition de la compagnie ful faite au moment où l'on venait d'ouvrir beaucoup de routes en Bretagne, et si elle tint compte des frais nécessaires pour l'achèvement de ces routes.

(5) A. d. I.-et-V. C. 2272. Lettre de l'intendant. Gratifications... au sieur Frignet.

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sentait, en 1789, un impôt de près de 2.000.000 de livres, décuplé par sa mauvaise répartition (1). A peu près à la même époque dans le Berry, « le sacrifice des corvéables, » qui fournissaient par an trois cent vingt mille journées de manœuvres et quatre-vingt-seize mille journées de voitures, n'était évalué qu'à 624.000 livres (2).

Sans doute, à mesure que le réseau des routes se développa, il fallut exiger davantage des corvoyeurs. Mais il ne semble pas qu'il y ait eu des périodes où la corvée, toutes proportions gardées, ait été plus particulièrement intolérable. Et, parmi les gouverneurs ou les intendants qui se sont succédé en Bretagne, il n'en est pas qu'on puisse rendre plus spécialement responsable des rigueurs de la corvée (3).

Pourtant on a voulu montrer dans le duc d'Aiguillon, qui fut commandant de Bretagne de 1754 à 1770, un digne rival en impopularité de La Galaizière. Sous son gouvernement « la corvée devint la bête noire des paysans, elle rendit le commandant odieux à toute la province et fit maudire son nom dans toutes les campagnes les plus reculées (4), » Son administration fut sévèrement jugée par le Parlement de Rennes, qui condamna son despotisme et qui prétendit se faire l'écho des plaintes d'un peuple exploité. « Les corvées ruinent et écrasent les laboureurs, disait le Parlement; ce genre de travail, toujours onéreux, est devenu insupportable... par les ordres violents qui arrachent le laboureur à la culture et à la récolte... (5). » Au Parlement se joignirent les Etats, qui blâmèrent les abus des employés des ponts et chaussées, la lourdeur de plus en plus grande de la corvée, les misères engendrées par les garnisons « dévorant, au nom du commandant, la substance des malheureux et celle de leur famille, ravageant leur champ et leur moisson (6), »« A peine le duc

(1) Mémoire pour le Tiers-Etat de Bretagne, p. 91. (2) Necker, Administration des finances de la France, t. II, chap. v, p. 230.

(3) Aucun ne peut être comparé à La Galaizière père, qui s'est montré si impitoyable à l'égard des corvoyeurs lorrains; cf. Boyé, op. cit.

(4) B. Pocquet, Le duc d'Aiguillon et La Chalotais, t. I, p. 313. (5) Marion, op. cit., p. 234.

(6) Réponse au grand mémoire de M. le duc d'Aiguillon, pp. 28-34, cité dar B. Pocquet, op. cit., I, I, p. 315,

d'Aiguillon avait cessé de commander en Bretagne, écrivèrentils en 1770, que les plaintes contre l'abus des corvées se sont élevées de toutes parts, il en a été présenté six cent quatrevingt-quatre à la seule séance de 1768 (1). »

Sans doute les accusations du Parlement et des Etats contre d'Aiguillon sont catégoriques, mais il ne faut pas en exagérer l'importance. Les témoignages du Parlement et des Etats ne doivent être admis qu'avec réserve; il faut toujours se méfier des imputations portées par quelqu'un contre son adversaire. Le Parlement et les Etats étaient, en 1764, en lutte ouverte avec le commandant, dont l'initiative et le ton autoritaire avaient blessé une noblesse intraitable (2) ; tous deux étaient intéressés à discréditer d'Aiguillon, à le perdre dans l'opinion publique qui se formait : le Parlement pour justifier ses attaques et ruiner l'autorité de d'Aiguillon ; les Etats pour usurper un peu plus les attributions du commandant, qu'ils auraient voulu dépouiller de l'administration des grands chemins. Tous deux ont dénoncé avec indignation les sousfrances des corvoyeurs : aucun d'eux n'a songé sérieusement à les adoucir, n'a cherché les réformes susceptibles d'y mettre fin.

D'ailleurs les accusations des Etats et du Parlement sont démenties par l'enquête sur l'administration des grands chemins faite en 1764. C'est d'Aiguillon lui-même qui demanda cette enquête. «M. le duc d'Aiguillon, dit un Mémoire du 29 octobre 1764, qui rapporte la démarche du commandant, a exposé que depuis qu'il est entré dans la province, il s'est essentiellement occupé à perfectionner l'administration des grands chemins ; qu'il a porté ses vues sur les règlements, sur les ingénieurs préposés pour donner ses ordres, sur les adjudicataires et sur les corvoyeurs... sur l'emploi préférable des deniers accordés par les Etats, et sur l'économie de la distribution...; qu'aux anciens règlements il en a substitué

(1: Réponse des Etats de Bretagne au Mémoire du duc d'Aiguillon, 1770, 05 pages imp. (B. M. R., 186, E. 2 [no 8].)

(2) Pour tout ce qui concerne l'administration de d'Aiguillon, ses démêlés avec les Etats et le Parlement, cf. Marion, op. cit., et Pocquel, op. cit.

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