Images de page
PDF
ePub

de Penmarch semble certaine. Le chanoine Moreau et les autres historiens bretons n'ont pas avancé autre chose et M. Vallaux ne fait que les justifier en décrivant « l'antique prospérité » des pêcheries du Cap-Caval. Quand dom Taillandier parle des « 500 bateaux », des « 10,000 matelots bien armés » du bourg de Penmarch, j'accorde à M. Vallaux que ces chiffres ne reposent sur rien. Mais s'il est difficile d'évaluer exactement la population du pays de Penmarch, on ne peut nier que cette population n'ait été beaucoup plus nombreuse aux XV et XVIe siècles qu'aux suivants, que chacune des petites agglomérations qui s'y pressent, Saint-Guenolé, Kérity, Tréoultré, Guilvinec, Beuzec, que chacun des hameaux qui, d'après dom Taillandier, s'y coudoyaient, n'aient progressivement diminué. M. Vallaux constate que « les commerçants émigrèrent... quand la production des pêcheries du Cap-Caval s'arreta tout à fait », que « les familles nobles... abandonnèrent et vendirent leurs terres ou ne résidèrent plus » (p. 31). Les ruines, dont la région était encombrée, n'étaient pas localisées en un seul endroit sur l'emplacement du bourg actuel de Penmarch ou de Kérity, mais disséminées « sur tout le territoire du Cap-Caval » (p. 34).

Au lieu d'attribuer au chanoine Moreau, à dom Taillandier, à Ogée et à Cambry leur part respective dans la formation d'une erreur qu'ils n'ont pas commise et qu'ils n'autorisaient pas Fréminville et Souvestre à commettre, M. Vallaux aurait plutôt dû admettre avec eux, dès l'abord et plus nettement qu'il ne l'a fait dans ses dernières pages (1), que les ruines du pays ou territoire de Penmarch «« annoncent une très grande population » et témoignent de la prospérité passée de ce territoire. Le sujet ainsi posé, il convenait ensuite de rechercher les causes et d'expliquer la fin de cette prospérité. M. Vallaux indique bien après ceux qu'il a critiqués prospérité était fondée sur les pêcheries et les sècheries de poissons, que « le négoce et la pêche élaient étroitement liés »; il aurait pu le montrer plus fortement. Mais ce qu'il a surtout négligé, c'est l'étude des causes qui ont amené la décadence des pêcheries du

que cette

(1) Les deux parties de cette élude ne sont pas clairement reliées. Après avoir abordé l'hypothèse d'un mouvement positif du sol et conclu que les « modifications locales ne suffisent point à expliquer la ruine de l'hypothétique ville de Penmarch... », M. V. écrit en effet : « C'est dans l'histoire des pêcheries et du commerce de Cap-caval que nous trouverons la solution vainement demandée à la géographie physique » (p. 20). On pourrait croire que celle seconde partie a pour but d'expliquer la ruine de l'hypothétique ville de Penmarch; il n'en est rien car elle est consacrée « à la ruine du Cap-caval ou pays de Penmarch ».

Cap-Caval. Il en signale brièvement deux : l'exploitation du banc de Terre-Neuve, qu'il a notée dans Fréminville, et « l'état de guerre maritime avec l'Espagne » qu'il regarde comme la principale. Sans doute « les ravages des Espagnols », dont il parle sans les décrire ni les prouver, ont pu contribuer à ruiner les pêcheries du pays de Penmarch, mais n'exagère-t-il pas leur importance ? La décadence du pays de l'enmarch, semble-t-il, est surtout due : 1° à l'introduction en France des morues de Terre-Neuve; 2° à celle des harengs du Nord; 3° au développement de la pêche sardinière.

1° « La morue qui venait de Terre-Neuve fit aux merlus séchés de Penmarch une rude concurrence », dit M. Vallaux (p. 22). Il eût sans doute insisté davantage sur les effets funestes de cette concurrence s'il avait admis – ce qu'il n'avait aucun motif de rejeter a priori que le commerce du pays de Penmarch était alimenté non seulement par les congres, les juliennes et les merlus, mais pour une part importante par des morues péchées sur ses côtes. Le correspondant d'Expilly (1) et de la Gazette du Commerce (2), un sieur Girard de Quimper, avance qu'il y avait, à 15 lieues au large de Penmarch, un banc de morues. L'inspecteur des pêches, Masson du Parc, près de 40 ans plus tôt, écrit que les Penmarchais pêchaient autrefois un « grand nombre de morues fort abondantes à leurs costes... à présent... dépeuplées (3) ». D'après Girard, cette pêche de la morue fut « le principe d'un droit annuel de 7 l. 10 sous par chaque bateau », perçu par les seigneurs du Pont « obligés d'entretenir une frégate armée pour [la] protéger ». Si elle était assez importante, avant la découverte de Terre-Neuve, pour fournir toute la France de morues, pourquoi Penmarch n'a-t-il pu résister à la concurrence de TerreNeuve ? Ce n'est pas seulement parce que les morues, comme les merlus d'ailleurs, sont devenues moins abondantes sur ses côtes, mais encore parce qu'elles étaient plus « petites » et que, ne pouvant " se garder comme la morue de Terre-Neuve », elles ont surtout servi à la consommation du pays (4).

2° La concurrence des harengs du Nord a pu à son tour enlever

(1) Expilly, op. cit., l. V, article Penmarch.

(2) Gazette du Commerce, année 1765, n° 27, p. 214 et n° 32, p. 255, Lettre de Quimper.

(3) Archives de la Marine, C5 21, Procès-verbal de la visite concernant la pêche dans l'amirauté de Quimper..., octobre 1728.

4) Bibl. Arsenal, mss. 2724, Abrégé de l'histoire des pêches que l'on fait à la mer et le long des coles... par le chevalier de Dieppe (XVIIIe siècle, dédié à Rouiller, intendant du commerce),

au commerce penmarchais une partie de ses débouchés français. Les Zélandais pratiquaient la pêche du hareng dès le milieu du XIIe siècle, mais cette pêche ne se développa qu'après qu'on eût trouvé la manière de saler et d'encaquer le hareng, c'est-à-dire à la fin du XIVe siècle, précisément à l'époque où les poissons séchés de Penmarch étaient le plus répandus. Les Hollandais, qui au début du XVIIe siècle, employaient, dit-on, chaque année, 1,000 vaisseaux et 50,000 hommes à la pêche du hareng, les Anglais, les Suédois et les Danois n'ont-ils pas supplanté les Penmarchais comme ils supplantèrent Dunkerque (1) ?

3° Enfin n'est-il pas curieux de constater que si la pêche des congres, des merlus et des morues décline sur les côtes du Cap-Caval et des régions voisines (2) à partir du XVI° siècle, celle de la sardine au contraire se développe dans le diocèse de Quimper ? Au début du XVII° siècle, on compte déjà dans la baie de Douarnenez plus de 300 chaloupes et 1,200 matelots sardiniers, à Concarneau 150 chaloupes, et un procès-verbal de visite des pêches de l'amirauté de Quimper (3) en 1728, affirme que la pêche des congres, des merlus et autres poissons destinés à être séchés, est moins importante que celle de la sardine. Si le « Penmarch moderne » est né de « l'industrie sardinière » (p. 34), celle-ci semble avoir aidé à la ruine de l'ancien pays de Penmarch.

Ainsi, pour avoir consacré la meilleure partie de son étude à la formation et à la critique d'une légende qu'il suffisait d'écarter en quelques mots, M. Vallaux n'a pu qu'effleurer le vrai sujet. Malheureusement la lecture de son petit livre ne nous donne pas seulement l'impression qu'il a lâché la proie pour l'ombre, elle fait naître aussi des doutes sur l'étendue de sa documentation et sur la valeur de sa critique. J'ai déjà remarqué que ses premières pages – formation de la légende reposent tout entières sur une erreur d'interprétation générale des anciens auteurs. Cette erreur initiale en a provoqué d'autres. P. 8, il accuse Fréminville d'avoir écrit « le poème du Penmarch légendaire, vrai chef-d'oeuvre d'imagination et p. 10

(1) Arch. de la Marine, C5 28. Pêche de la morue et du hareng, Dunkerque, 1684 : « Il y a 200 ans », à Dunkerque, on vendait pour 400,000 ducats de poisson par an, mais depuis la concurrence hollandaise et anglaise a supplanté Dunkerque.

(2) Au port de La Roche, près Machecoul, la pêche a diminué des trois quarts; à Audierne, on n'y emploie plus que 5 bateaux au lieu de 30 (Arch. Marine, C5 21, Procès-verbaux de visite concernant la pêche..., amirautés de Nantes et Quimper, 1728).

(3) Arch. Marine, C5 21.

il s'en fie à la « sagacité » de M. Trévédy qui remarque que le privilège de papegaut conféré par Henri II, le 15 juin 1556, aux habitants de Penmarch et qui, suivant Fréminville, démontrait l'ancienne importance du lieu, était souvent accordé à de petits bourgs « fort peu peuplés ». M. Vallaux, pas plus que M. Trévédy, ne s'est aperçu que Fréminville avait copié l'article déjà mentionné d'Expilly et qu'il l'avait mal copié; pour Expilly ce n'est pas en effet la concession du papegaut qui prouve l'importance du lieu, mais la permission, accordée au vainqueur du papegaut, de débiter « 45 tonneaux de vin », débit dont ne jouissait pas les plus grandes villes de la province. P. 24, après avoir décrit les « formalités... rigoureuses » imposées aux pêcheurs de Penmarch, M. Vallaux apprécie « à leur juste valeur les assertions du chanoine Moreau et de dom Taillandier qui nous représentent Penmarch comme une sorte de république se gouvernant elle-même ». Mais Moreau et dom Taillandier n'ont rien prétendu de semblable; ils ont dit que les Penmarchais, fiers de leur force, en s'isolant dans la lutte contre la Fontenelle au lieu de s'unir à leurs voisins, avaient paru vouloir « faire une république à part (1) ». M. Vallaux se permet aussi de trop fréquentes suppositions : p. 15, « le seul port mentionné par Toussaint de Saint-Luc, en 1664, sur cette côte, est sans le moindre doute celui de Kérity, quoiqu'il ne soit pas expressément nommé ». P. 24, « les pêcheurs de Saint-Guenolé étaient les plus fortement taxés, ce qui semble indiquer que ce port était le principal centre de la pêche »; la médiocrité des droits imposés aux vacanteurs (marins naviguant au commerce) ne prouve pas forcément que « la prospérité du pays reposait avant tout sur la pêche et non sur le commerce ». P. 26, quoi qu'il en dise, il y a « témérité à penser » que les pêcheurs de Tréoultré « demeurèrent sourds à toutes les menaces » destinées à les faire payer les droits de pêche. Il a laissé échapper des contradictions : après avoir prouvé (p. 24) que « la prospérité du pays reposait avant tout sur la pêche et non sur le commerce... », il voit (p. 28) dans les « transactions avec le grand port de la Loire » un des « principaux emplois, le plus important peut-être

(1) Je cite, avec M. V., le texte complet du chanoine Moreau :

« Les habitans de Penmarch, lors en grand nombre, et qui se glorifiaient de leur force, car ils pouvaient bien fournir deux mille cinq cents arquebusiers, comme voulant faire une république à part, pensant seulement à leur particulière conservation, sans se soucier de leurs voisins, et pour se prévaloir et défendre contre la Fontenelle, comme à la vérité il leur éloit tout naturel, ils font deux forts audit Penmarch... »

de la flottille penmarchaise » et les marins de Cap-Caval lui apparaissent (p. 29) comme « les rouliers des mers qui transportaient les produits nantais sur toute la côte ouest et nord de Bretagne, de Quimper à Saint-Malo, et quelquefois plus loin ». A le voir porter (p. 24) « un nouveau coup à la légende qui nous montre Penmarch rempli de l'or des trafiquants » on pourrait penser qu'il nie l'ancienne importance commerciale de la région, mais plus loin il montre que « le négoce et la pêche étaient étroitement liés », que « les pêcheurs étaient en même temps trafiquants et commerçaient au loin... », (p. 27), qu'à Kérity-Penmarch « les noms de rue du Marché-auxBlés et de rue des Orfèvres prouvent l'existence de commerces qui ne pouvaient guère prospérer que dans une bourgade de caractère urbain » (p. 30) et que « la classe des négociants se dispersa peu à peu » à partir du XVIe siècle (p. 31). Enfin comme il n'a pas pris soin de nous entretenir des sources de son sujet, on ne sait si ces sources lui ont manqué ou bien s'il a limité ses recherches aux quelques cartons, qu'il cite, de la série E des archives départementales du Finistère et des Côtes-du-Nord et de la série C des archives d'Ille-et-Vilaine. N'aurait-il rien trouvé dans le fonds de la juridiction de la seigneurie de Penmarch (Arch. dép. Finistère, série B) et aux archives de la Chambre de Commerce de Nantes ?

J. LETACONNOUX.

R. DE LAIGUE, La noblesse bretonne aux XV° et XVIe siècles. II,

Rennes, Plihon.

Le 2e volume mérite les mêmes éloges que le premier et aussi, au moins en partie, les mêmes critiques.

J'ai indiqué, lors de l'apparition du 1er volume, qu'on pouvait tirer des nombreux documents publiés de précieuses indications sur l'état social de la Bretagne aux XVe et XVI° siècles. Un point ressort avec évidence de la lecture du 2e comme du 1er volume : ce sont les difficultés qu'il y avait au XV° siècle à recruter la gendarmerie ou cavalerie. On ne s'étonne plus du triste état de la gendarmerie et de sa conduite assez piètre à la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier. Mai montée, mal équipée, elle fut enfoncée sans peine par la gendarmerie française, tandis que les troupes de pied bretonnes mettaient en déroute, au premier choc, l'ajle française qui leur était opposée.

« PrécédentContinuer »