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C'est d'autant plus frappant que c'est à cheval que les Bretons ont gagné leurs plus éclatantes victoires, dans les guerres du IXe siècle, et bien plus tard : c'est une charge de la cavalerie bretonne qui détermina la déroule des barons normands à Tinchebray et la victoire du roi d'Angleterre, Henri Jer.

On peut aussi, au point de vue de la diffusion de la langue bretonne et de son recul, tirer de ces documents d'utiles indications. Malheureusement on est obligé à beaucoup de réserve en raison des formes variées et souvent contradictoires des noms de lieux et d'hommes. Souvent, on ne peut accuser l'auteur d'avoir mal lu : rien de plus fantaisiste que l'orthographe des agents ducaux. Mais il eut fallu controler, ce qui était facile pour les noms de lieux, par des documents antérieurs ou de la même époque, et surtout consulter le cadastre actuel; s'il y a doute, il faut recourir à la prononciation populaire. Je reconnais que pour les noms bretons c'est une tâche ardue : il faut absolument avoir des notions de l'histoire du breton pour donner ou reconstituer la vraie forme. Je prends comme exemple Péaule (tome I). L'ouvrage de M. de Laigue nous donne pour le XVe siècle : Ploeaulle, Pléaulle, Péaule, et au XVI° siècle, Pliaulle. Quelle est la vraie forme : c'est Plocaul. La forme Pliaulle indique qu'on commençait à prononcer à la française, ce que prouve aussi Pénule; le groupe pl- dans la zone française devient Pl avec l mouillé, et py- (cf. Pécadeu Plecadeuc et Pyecadruc). On a aussi l'impression, la certitude même, d'après les formes des noms, que le breton était à cette époque parlé à Péaule, où il a aujourd'hui disparu.

Dans cette même paroisse, on trouve pour les mêmes noms de lieux Lescuiz, Lescuil; si on compare ce nom avec Liscuil en SaintAvé et si on sait qu'au XVIe siècle, ce nom est Lescuiz; si on compare les deux à Liscuic'h en Saint-Caradec-Trégomel, il devient évident que Lescuit et Liscuic'h sont des graphies françaises et que la forme sincère du XVe-XVI° siècle est Les-cuiz, et mieux, d'après la forme de Saint-Caradec, Les-cuilh.

Il nous est impossible d'admettre qu'il n'y ait pas quelque erreur pour plusieurs villages de Questembert. Questembert était bretonnant il n'y a pas bien longtemps, d'après son cadastre. J'ai peine à croire que le nom de village actuel Kerlius ait été écrit kerhesias; il doit y avoir Kerlesias : s d spirant : cf. Kerlias en Malguénac (Kerliasse), Kerlias en Plescop. Kerbesyen m'inspire des inquiétudes : on le trouve écrit Kerezren, Krredren, Kerlezdren, aujourd'hui Keredren. Je serais porté à croire qu'il faut lire au lieu de Kerlezdren, Ker-hezdren, Kerezren est une graphie de la même forme. Le K’ere. dren actuel remonte à Ker-hedren arec z spirant : cf. Pezdron, Pezron et Pédron = *Petronem. L'auteur nous dit que Kerembart est sans doute Malbréhal : cela me parait aventuré. Le nom de Questembert ou Kesterbert est breton; il se compose de Kest et de *emberth : em article pour en devant b, et berth, riche, abondant; vannetais berh, gallois berth. Il est des Kest (ou Caest) dissimulés; ainsi Castel-Gall en Lignol, se prononce Kesler-Gal.

Assez souvent l'auteur a lu o pour e : à Séglien, je remarque un Le Poulichot; le nom existe encore dans cette commune et dans toute la région) : c'est Le Poulichet. A Saint-Tugdual (1), Poncaer doit être lu Pen-caer; en 1460, Rosenzweig a lu pour ce village Penhair, ce qui indique la prononciation; les Paner et Panner actuels remontent à Pon-caer par Pen-her. K'ermenech est une mauvaise lecture pour Ker-menechi, plus tard Ker-vinihi, d'où on a tiré Ker. minizy. Les Ker-vinihi ne sont pas rares. Quant à Minihi, c'est la forme actuelle de Menechi qui existe aussi en Galles (cart. de Llandav) et remonte à monachia; c'est la zone de protection du monastère et son asylum. Kermenezic, en 1513, est une première tentative étymologique. Le village actuel de Miniguen, dans cette commune, est pour Minihi-Guen : il y a en effet un Saint-Guen en Saint-Tugdual. Le Kerminihy et le Minihy-Guen sont liés au même culte. On voit ce qu'il serait possible de tirer tant au point de vue historique qu'au point de vue hagiographique et linguistique d'une étude minutieuse des noms de lieux. J'ai peine à croire que Panner ait été écrit Pentrez en 1536. Le nom de prêtre Helgoussanh doit être lu Helgouisark; c'est aujourd'hui Helgouarc'h =

= vieux breton laelcomarch.

A Plumeliau, en 1427, on lit Kersperlanc, et en 1513 Kersperlec. Or c'est aujourd'hui Kersperlec. Kesperlanc doit être lu vraisemblament Kersperleuc. Bolbezou ne peut être le village actuel de Boderberen : Bolbezou (buisson ou habitation aux bouleaur) a été simplement traduit; c'est aujourd'hui, au cadastre, La Boulaye. Si M. de Laigue s'était donné la peine de comparer sa propre publication, p. 561, à la page 559, il y aurait lu que Botbezou, en 1418, appartenait à Ollivier Maillart et qu'en 1513 La Boullaye estoit aultrefois à noble homme Ollivier Maillart et dempuis à Guillaume,

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(1) La forme l'udal de 1448 est la vraie forme : on prononce dans le pays Zan-ludal. Tugdual est un barbarisme pour Tudgual, forme du Xe siècle.

son filz aisné, et à présent à Jacquette Maillart, fille aisnée dudit Me Guillaume.

Je pourrais multiplier indéfiniment ces exemples. Malgré ces défauts, cette publication ne peut manquer de rendre de grands services. Je fais les veux les plus sincères pour qu'elle soit promptement continuée.

J. LOTH.

PIERRE DE VAISSIÈRE, Lettres d' « aristocrates ». La Révolution

racontée par des correspondances privées, 1789-1794, Paris, lib. Perrin, 1 vol. in-8° de XXXVIII-626 pages. Prix, 7 fr. 50.

M. P. de Vaissière est l'auteur d'un livre sur les Gentilshommes campagnards de l'ancienne France qui a obtenu un légitime succès; dans son nouvel ouvrage il suit la petite noblesse française pendant l'épreuve de la Révolution. Toutes les correspondances qu'il publie sont extraites des fonds révolutionnaires des Archives Nationales; presque toutes sont des pièces à conviction produites contre les « aristocrates » poursuivis devant le tribunal révolutionnaire : l'origine de ces lettres, la pensée qu'elles ont été utilisées par Fouquier-Tinville pour frapper les auteurs ou les destinataires, leur donnent un intérêt d'autant plus poignant que les notes érudites de M. de Vaissière ne laissent ignorer ni pourquoi telle correspondance s'arrête brusquement, ni les suites tragiques qu'entraina telle phrase insignifiante. Toutefois ce n'est pas seulement la sympathie que ce livre inspire pour des victimes inconnues qui fait son intérêt et sa valeur : il ne renferme pas, ainsi que le reconnaît l'auteur, de « révélations sensationnelles »; il n'apprend aucun fait nouveau et cependant il est curieux de constater à quel point les exploits commis par les voleurs, les apaches », préoccupèrent les Parisiens en 1789 et 1790, ou de suivre le persistant soupçon des intrigues compliquées et insaisissables du duc d'Orléans; le témoignage de tel menbre des assemblées de la noblesse sur la nomination des députés de Paris aux Etats Généraux, le récit par plusieurs gardes du corps du fameux banquet et des journées des 5 et 6 octobre sont des documents précieux. Mais plus grand nombre de ces lettres présente un tout autre intérêt : c'est l'histoire intime d'une caste qui vivait d'une vie en grande partie factice, ignorante de l'état d'esprit de ses contemporains, et qui, surprise par des catastrophes inattendues, annihilée par l'incapacité de son chef, ne sut que souffrir et succomber avec courage.

Au début de la Révolution, les gentilshommes furent assez souvent sympathiques au nouvel ordre de choses, comme M. Brulart de Sillery, qui était de la faction d'Orléans, ou bien sceptiques comme M. Pestre, baron de Seneffe. Quand les événements se précipitèrent, quelques-uns prirent parti, tels M. Desilles de la Fosse-Hingant (en Saint-Coulo.ub) dont on sait le rôle dans la conspiration de la Rouërie, et René-Florian Le Mintier, premier écuyer du prince de Condé, qui, docile aux ordres de son chef, alla combattre au delà du Rhin. Mais le plus grand nombre se contenta d'essayer de vivre et de se faire oublier : le comte de Quélen, chef d'escadres en retraite, manifestait, dans une lettre écrite le 15 juin 1789 à son ami M. Conen de Saint-Luc, des velléités de dérouiller la vieille épée que depuis quatre ans il avait mis au croc, mais en fait, s'il la dérouilla, du moins ne s'en servit-il pas car il vécut à Paris dans une salutaire obscurité jusqu'en 1802. D'autres furent progressivement entrainés à de pénibles contradictions. Mme Trublet de Nermont, bien que catholique très zélée, conseillait à son ami M. Desilles, d'acheter des biens du clergé. Le 9 avril 1791, elle s'élevait avec une belle énergie contre la motion d'ensevelir André Desilles, le héros de Nancy, à l'église Sainte-Geneviève, qui abritait déjà le corps de Mirabeau. ... Mirabeau, monstre le plus complet qu'aucune femme ait jamais porté, mauvais fils, mauvais mari, làche en amour, saus principes comme sans honneur... Si elle (la motion) eut pris, sans attendre votre aveu, je m'y serais en votre nom formellement opposée. Un corps qui a logé une ame comme celle de votre fils ne doit jamais être mis à côté de Mirabeau... ». Et toutefois, huit jours plus tard, Mme de Nermont confessait à M. Desilles qu'elle avait assisté au service fait à Saint-Eustache pour le « monstre Mirabeau ». Ce qu'elle souffrit pendant cette cérémonie qu'elle savait sacrilège, sa lettre le laisse deviner; elle s'y était rendue cependant parce qu'il fallait « y aller ou partir pour le pays étranger, laisser ma maison au pillage; c'était tous nos effets à perdre... ». Or, Mme de Vermont, femme d'ordre, ne voulait pas abandonner son bien : petite-fille d'un irlandais jacobite, Porter, réfugié à Saint-Malo, elle savait le soit qui de tout temps fut réservé aux émigrés : « Qui nous a assurés que les puissances nous veuillent mieux servir que la France et TEspagne n'ont voulu servir les Stuarts ? Et les biens qui ont été confisqués de ceux qui les ont suivis n'ont jamais rentré à leur propriétaire... »). On ne doit pas reprocher à tous ces malheureux les concessions qu'ils firent pour échapper à la mort. Comme le dit très bien M. de Vaissière, ils ne firent qu'adopter l'attitude passive et résignée dont leur maitre leur donnait l'exemple,

Aucun de ces gentilshommes dont nous lisons les lettres n'appartenait monde des gens de lettres, mais tous étaient des gens de goût et de bonne compagnie; et c'est une agréable surprise, après avoir lu beaucoup de documents de l'époque révolutionnaire écrits dans l'odieux pathos que l'on sait, de trouver ces lettres correctes et simples, tout empreintes de la grace de la jolie langue française du XVIIIe siècle. Quelques-unes sont énergiques, celles de Mme Trublet de Nermont, par exemple; Germain de Romance, marquis de Mesmon, dont la triste histoire est particulièrement émouvante, car il fut aussi malheureux sous l'ancien que sous le nouveau régime, est ordinairement tendre et mélancolique; Joseph de Pestre, comte de Seneffe, est volontiers familier, et il trouve une comparaison vraiment trop triviale pour peindre la brusque envie qui prit à l'Assemblée de détruire le régime féodal dans la nuit du 4 août; Jean Gravier, marquis de Vergennes, est ennuyé et méticuleux, tout embarrassé de sa gestion d'une grosse fortune terrienne; A.-J. Conen de Saint-Luc est un sympathique jeune officier, témoin attristé de la désorganisation de son régiment, qui pense aux ennuis de sa mère molestée par les municipaux de Motreff et autres bourgades basbretonnes.

Toutes ces lettres vibrantes encore d'émotion révèlent le caractère et l'esprit de leurs auteurs; elles les feraient complètement et clairement revivre si la publication des dossiers étudiés par M. de Vaissière avait été plus complète et si les pièces qu'il a retirées de ces dossiers n'avaient été réparties dans son livre en un certain nombre de petits paquets classés suivant l'ordre chronologique. La publication intégrale aurait exigé plusieurs volumes et le plan adopté par l'éditeur était peut-être le seul qu'il fut possible d'adopter : il comporte cependant certains inconvénients. Ainsi les lettres de Mme Trublet de Nermont se trouvent dispersées aux chapitres XIV, XXIII et XXV; à peine a-t-on fait connaissance avec l'auteur et ses amis qu'un nouveau chapitre nous amène des figures nouvelles que nous apprenons à connaître pendant quelques pages pour les abandonner ensuite, sauf à les retrouver trois ou quatre chapitres plus loin. L'auteur a négligé les lettres qui rapportent des faits d'un intérêt purement local. Il a voulu apporter une contribution nouvelle à l'histoire de la Révolution à Paris et plus particulièrement montrer l'état d'esprit de la noblesse de Paris et des provinces devant le spectacle qui se passait dans la capitale; il a admirablement réalisé le dessein qu'il avait formé. Il reste à souhaiter que son exemple soit suivi et que des érudits provinciaux nous montrent, à l'aide de

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