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A MADAME L'ABBESSE DE ***.

CHANT PREMI E R.

Vous, près de qui les graces solitaires
Brillent sans fard, et règnent sans fierté;
Vous, dont l'esprit, né pour la vérité,
Sait allier à des vertus austères
Le goût, les ris, l'aimable liberté;

Gresset.

Puisqu'à vos yeux vous voulez que je trace
D'un noble oiseau la touchante disgrace,
Soyez ma muse, échauffez mes accents;
Et prêtez-moi ces sons intéressants,
Ces tendres sons que forma votre lyre
Lorsque Sultane *, au printemps de ses jours,
Fut enlevée à vos tristes amours,
Et descendit au ténébreux empire :
De mon héros les illustres malheurs
Peuvent aussi se promettre vos pleurs.
Sur sa vertu par le sort traversée,
Sur son voyage et ses longues erreurs,
On aurait pu faire une autre Odyssée,
Et par vingt chants endormir les lecteurs ;
On aurait pu des fables surannées
Ressusciter les diables et les dieux,
Des faits d'un mois occuper des années,
Et, sur des tons d'un sublime ennuyeux,
Psalmodier la cause infortunée
D'un perroquet non moins brillant qu'Énée,
Non moins dévot, plus malheureux que lui :
Mais trop de vers entraînent trop d'ennui.
Les muses sont des abeilles volages;
Leur goût voltige, il fuit les longs ouvrages,
Et, ne prenant que la fleur d'un sujet,
Vole bientôt sur un nouvel objet.
Dans vos leçons j'ai puisé ces maximes :
Puissent vos lois se lire dans mes rimes !
* Épagneule.

Si, trop sincère, en traçant ces portraits
J'ai dévoilé les mystères secrets,
L'art des parloirs, la science des grilles,
Les graves riens, les mystiques vétilles,
Votre enjoûment me passera ces traits.
Votre raison, exempte de faiblesses,
Sait vous sauver ces fades petitesses ;
Sur votre esprit, soumis ay seul devoir,
L'illusion n'eut jamais de pouvoir;
Vous savez trop qu'un front que l'art déguise
Plaît moins au ciel qu'une aimable franchise.
Si la Vertu se montrait aux mortels,
Ce ne serait ni par l'art des grimaces,
Ni sous des traits farouches et cruels,
Mais sous votre air, ou sous celui des Graces,
Qu'elle viendrait mériter nos autels.

Dans/maint auteur de science profonde
J'ai lu qu'on perd å trop courir le monde;
Très rarement en devient-on meilleur :
Un sort errant ne conduit qu'à l'erreur.
Il nous vaut mieux vivre au sein de nos Lares,
Et conserver, paisibles casaniers,
Notre vertu dans nos propres foyers,
Que parcourir bords lointains et barbares :
Sans quoi le coeur, victime des dangers,
Revient chargé de vices étrangers.
L'affreux destin du héros que je chante
En éternise une preuve touchante :

Tous les échos des parloirs de Nevers,
Si l'on en doute, attesteront mes vers.

A Nevers donc, chez les Visitandines, Vivait naguère un perroquet fameux, A qui son art et son coeur généreux , Ses vertus même, et ses graces badines, Auraient dû faire un sort moins rigoureux, Si les bons coeurs étaient toujours heureux. VER-VERT (c'était le nom du personnage), Transplanté là de l'indien rivage, Fut, jeune encor, ne sachant rien de rien, Au susdit cloître enfermé pour son bien. Il était beau, brillant, leste et volage, Aimable et franc, comme on l'est au bel âge, Né tendre et vif , mais encore innocent; Bref, digne oiseau d'une si sainte cage, Par son caquet digne d'être au couvent.

Pas n'est besoin, je pense, de décrire Les soins des seurs, des nonnes, c'est tout dire; Et chaque mère, après son directeur, N'aimait rien tant : même dans plus d'un cour, Ainsi l'écrit un chroniqueur sincère, Souvent l'oiseau l'emporta sur le père. Il partageait, dans ce paisible lieu, Tous les sirops dont le cher père en Dieu, Grace aux bienfaits des nonnettes sucrées, Réconfortait ses entrailles sacrées.

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