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une force imposante et appliqués plutôt à multiplier, à rendre plus efficace l'action de cette force, qu'à obtenir par eux-mêmes des résultats décisifs. Leur usage ici répond à ces ressources auxiliaires qu’une armée ou un corps d'armée a toujours à sa disposition; il y répond à un degré plus rapide, plus énergique, plus décisif, si l'on veut, mais toujours dans la proportion de l'accessoire.

Or qu'arriverait-il si toute la force effective consistait en bateaux à vapeur ? Quelle figure feraient-ils devant une flotte à voiles ? Comment supporteraient-ils le choc de sa formidable artillerie; car, mieux armés pour la fuite et l'improviste, ils sont aussi plus vulnérables. On n'a pas encore assisté au combat de deux bâtiments à voiles et à vapeur, placés dans des conditions correspondantes à celles qu'adopte dans ses calculs M. le prince de Joinville, et nous avouons, pour notre compte, que nous ne nous faisons pas une idée nette du résultat. Que serait-ce donc si les progrès de l'art venaient à fournir à la navigation à voiles le inoyen de s'approprier quelques-uns des avantages des bateaux à vapeur, sans perdre aucun des siens, et nous y touchons.

C'est qu'en effet, si l'on est à peu près fixé sur les effets destructeurs que l'on pourrait tirer des nouveaux moyens d'attaque que la marine à vapeur met au service de la guerre, on n'a encore que des données fort vagues sur le point de savoir comment se régularisera son action. On connaît déjà comment elle peut nuire, on ignore encore comment elle saura protéger, cette autre et non moins importante partie de la science de la guerre. Elle remet, à la vérité, en question la plupart des problèmes résolus pour la navigation à voiles, ou plutôt, en apportant de nouveaux termes au problème, elle exige une solution nouvelle, mais elle ne l'a pas produile. Ei quand personne n'oserait calculer dans quelle proportion elle se combinera aux anciens éléments, l'on voudrait déjà qu'elle les absorbât. C'est bien ici le cas de dire que c'est une affaire qui commence, et l'on voudrait

déjà en brusquer le dénoûment dans le sens désespéré du résultat le plus extrême. Mais si l'expérience allait démentir toutes les prévisions; si, après avoir sacrifié nos vaisseaux, brisé nos cadres et licencié nos équipages, perdu nos traditions, on reconnaissait le besoin de reprendre cette cuvre immense, l'ouvrage de tant de siècles, que répondrait l'auteur de la Note au Génie éploré de la France, lui criant, comme autrefois Auguste à Varus : « Rends - moi mes légions ! »

Et pourtant jusqu'ici nous n'avons envisagé l'avenir probable de la marine à vapeur que sur le théâtre restreint qui lui est assigné pour domaine exclusif

. Mais tandis que, renfermée dans la Manche et la Méditerranée, elle réserve à ce point du globe le spectacle de ses luttes acharnées, que devient le reste du monde maritime? Mis, d'un commun accord, hors de sa portée, restera-il sans maître; ou plutôt n'aura-t-il pas pour maître superbe et souverain absolu la nation qui aura eu la sagesse de conserver une marine à voiles, et de ne pas oublier que le trident est un sceptre.

M. le prince de Joinville a prévu l'objection, et il se hâte de la prévenir. Mais, acculé par son principe à une impossibilité matérielle, il est forcé d'en poursuivre l'application sur un autre terrain. C'est ici que viennent se révéler les conséquences exagérées auxquelles il est conduit; que commence en quelque sorte le châtiment du vice de son argumentation, et nous entrons à pleines voiles dans les contradictions.

D'abord c'est à la marine à voiles qu'il a recours pour suppléer au défaut d'haleine de la marine à vapeur; c'est cet instrument méprisé, délaissé, qu'il appelle à compléter, scul, la tâche dont celle-ci n'a pu accomplir une partie qu'avec son secours. Ainsi, à l'une le privilége de désoler les côtes et de réduire l'action navale à un assaut de ruses ct de dévastations; à l'autre, l'ouvre réellement maritime, c'est-à-dire la mission de montrer partout le pavillon national

et de faire sentir au loin le bras du pays : telle est la part des deux marines, telle que la Note elle-même l'établit.

Dans ce but, elle propose « l'établissement de croisières fortes et bien entendues sur tous les points du globe, et l'affectation à ce service de 2 2 frégates au moins de premier

rang. )

Ici, nouvelle distinction à faire entre les raisons invoquées par l'auteur de la Note pour justifier l'armement des grandes frégates et le but final auquel il les destine. Les unes sont excellentes et parfaitement fondées, l'autre pèche par

la base, comme on va le voir. Pour démontrer l'efficacité de ces divisions de frégates, la Note, entre autres arguments, s'appuie principalement sur le grand parti qui a été tiré d'expéditions semblables dans les guerres précédentes, et en appelle aux glorieux souvenirs des campagnes de l'Inde.

Tout cela est vrai dans l'état ancien et actuel des choses, mais l'auteur de la Note oublie ici son liypothèse et perd de vue son point de départ.

Si nos frégates ont laissé dans l'Inde de si glorieux souvenirs, c'est qu'elles n'avaient pas à y lutter contre des forces trop inégales. Pourquoi? Parce que nos flottes, en Europe ou ailleurs, occupaient suffisamment la marine anglaise pour retenir dans ses rangs le gros de ses forces. Elle ne pouvait dès lors en détacher, pour faire tête à Labourdonnaye, à Suffren, à Duperré, qu'un nombre et une espèce de bâtiments en rapport avec les engagements partiels qui se livraient dans ces mers éloignées, et qui ne pouvaieńt avoir d'influence décisive sur le résultat de la partie principale, qui se jouait entre les flottes.

Mais changez tout cela, détruisez les vaisseaux de la France, supprimez son armée de ligne pour lui substituer vingt bateaux à vapeur, véritables instruments de maraude, et autant de bâtiments d'escadre légère, et la flotte anglaise, n'ayant plus besoin de surveiller la nôtre, de se tenir prête

à s'opposer à ses tentatives, pourra porter ses forces où les appelleront les besoins, et mettre un vaisseau bord à bord avec chacune de nos frégates.

Cette éventualité est-elle prévue par le soin que prend la Note d'exiger des frégates de la plus grande dimension. Mais ici prenons garde; car, entre une frégate de la plus grande dimension et un petit vaisseau, la différence n'est pas forte, et nous nous rapprochons furieusement de ces instruments auxquels nous avons, dans le principe, retiré notre confiance.

De deux choses l'une : les divisions de frégates seront trop faibles ou assez fortes pour prêter le côté à l'ennemi.

Dans le premier cas, elles seront donc réduites à fuir sans cesse, à se cacher devant un adversaire supérieur, et, incapables de se défendre elles-mêmes, comment pourraient-elles protéger nos possessions et notre commerce? Est-ce donc là le rôlc humiliant que leur destine M. le prince de Joinville ? Nous ne le pensons pas.

Elles seront donc installées et composées en vue de soutenir le coinbat, et alors nous retombons dans les conditions de la guerre actuelle. Nous voilà obligés d'opposer force à force, vaisseaux d vaisseaux, frégates à frégates, et, pour que nos escadres détachées dans les mers éloignées n'aient pas affaire à des adversaires trop supérieurs, il faut bien que nous ayons une flotte qui puisse occuper et tenir en arrêt les grosses ressources de l'ennemi.

Et, dès lors, nous rentrons pleinement dans toutes les nécessités d'un grand état naval, ce qui est directement contraire au principe posé par l'auteur de la Note.

Car, il est bon de le remarquer, dans la position d'infériorité numérique où nous nous trouvons incontestablement vis-à-vis de l'Angleterre, l'existence de notre flotte n'a pas seulement la victoire en vue. Sans décliner la chance de la lutte , elle est surtout un moyen de défense, puisqu'il est vrai qu'avec des forces très-inférieures on parvient, nonseulement à tenir l'ennemi en échec, mais à l'obliger de dé

ployer des efforts disproportionnés qui le ruinent et le découragent.

Mais ce n'est pas assez qu'une sage prévoyance et le soin de sa conservation commandent impérieusement à la France l'entretien de la flotte qui lui assigne le second rang sur les mers, d'autres considérations, puisées dans un ordre d'idées plus élevé, lui défendent un acte de désistement qui serait une désertion de ses devoirs dans le monde. Nous espérons le démontrer.

Après avoir établi que l'incertitude règne encore sur les proportions définitives dans lesquelles l'action de la marine à voiles se combinera avec celle de la marine à vapeur, sur le théâtre restreint où cette dernière est matériellement circonscrite, nous avons vu qu'elle laisse forcément à la marine à voiles le vaste domaine de l'Océan, c'est-à-dire l'auvre essentiellement maritime. Suivant l'auteur de la Note, dans la combinaison qu'il propose, à l'effet de suppléer à cette insuffisance de la marine à vapeur, nous l'avons montré recourant à la marine à voiles, et nécessairement conduit par les conséquences de son principe, ou bien à annihiler complétement l'action navale de la France, ou à rentrer dans toutes les conditions du système actuel de guerre; c'est-à-dire, à entretenir une force défensive (politique modeste), de même nature que celle de l'ennemi, et par conséquent à conserver les vaisseaux ou des frégates de force à leur prêter le côté.

Ceci tend seulement à prouver que, quel que soit le changement qu'apportera définitivement dans les guerres maritimes l'intervention de la navigation à vapeur, il en résulte bien pour la France l'obligation de s'approprier le nouvel élément de puissance; mais qu'en raison de sa portée restreinte, il ne saurait suppléer à la marine à voiles, qui retrouve au large sa raison d'être ce qu'elle est aujourd'hui. Cette démonstration s'appuie sur la nature des choses.

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