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Où souvent tu dictas des lois,
Avec la Seine inconsolable,
Pleurent une seconde fois
La perte trop irréparable
D'Aristippe, d'Anacréon,
D'Atticus; et de Fénélon:
Pour moi, de ma douleur profonde
Trop pénétré pour la chanter,
N'admirant plus rien en ce monde,
Où je ne puis plus t'écouter,
Sur l'urne qui contient ta cendre,
Et que je viens baigner de pleurs,
Chaque printemps je veux répandre
Le tribut des premieres fleurs;
Et puisqu'enfin je perds le maître
Qui du vrai beau m'eût fait connoître
Les mysteres les plus secrets,
Je vais à tes sombres cyprès
Suspendre ma lyre, et peut-être
Pour ne la reprendre jamais.

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ÉPÍTRE VI.

A MA SOEUR
SUR MA CONVALESCENCE.

Toi, que la voix de ma douleur
A fait voler vers moi du sein de ta patrie,
Et qui, portant encor dans ton ame attendrie

Du spectacle de mon malheur

La douloureuse rêverie,
Après mon péril même en conserves l'horreur,

Renais, rappelle la douceur
De ton alégresse chérie,

Ma Minerve, ma tendre sæur.
Mais quoi! suis-je encor fait pour nommer l'alégresse,

Et pour en chanter les appas,
Moi qui, depuis deux mois de mortelle tristesse,
Ai vu sur ma demeure étinceler sans cesse

La faux sanglante du trépas ?

Par les songes du sombre empire, Enfants tumultueux du bizarre délire,

Mon esprit si long-temps noirci

Pourra-t-il retrouver sous ses épais nuages Les pinceaux du plaisir, les brillantes images, Et lever le bandeau qui le tient obscurci?

Quand sur les champs de Syracuse
Un volcan vient au loin d'exercer ses fureurs,

Aux bords désolés d'Aréthuse
Daphné cherche-t-elle des fleurs?
Dans de mâles et sages rimes

Si de l'inflexible raison
Il ne falloit qu'offrir les stoïques maximes,
Ici plus que jamais j'en trouverois le ton:
Je sors de ces instants de force et de lumiere

Où l'éclatante vérité,
Telle que le soleil au bout de sa carriere,
Donne à ses derniers feux sa plus vive clarté;
J'ai vu ce pas fatal où l'ame, plus hardie,

S'élançant de ses tristes fers,
Et prête à voir finir le songe de la vie,

Au poids du vrai seul apprécie
Le néant de cet univers.
Éclairé sur les voeux frivoles

Et sur les faux biens des humains,
Je pourrois à tes yeux renverser leurs idoles,
Les dieux de leur folie, ouvrage de leurs mains,

Et, dans mon ardeur intrépide,
De la vérité moins timide

Osant rallumer le flambeau,
Juger et nommer tout avec cette assurance

Que j'ai su rapporter du sein de la souffrance,

Et de l'école du tombeau.
Réduit, comme je fus, par l'arrêt inflexible

Et de la Douleur et du Sort,
A demander aux dieux le bienfait de la mort,
Je te dirois aussi que cette mort horrible

Pour le vulgaire malheureux,
Pour un sage n'est point ce spectre si terrible
Sur qui les vils mortels n'osent lever les yeux;
Et qu'après avoir vu la misere profonde

Des insectes présomptueux,

De tous les êtres ennuyeux
Dont le ciel à chargé la surface du monde,

Et qui rampent dans ces bas lieux,

Au premier arrêt de la Parque,
Sans peine et d'un pas ferme on passeroit la barque,
Si la tendre amitié, si le fidele amour,

N'arrêtoient l'ame dans leurs chaînes,
Et si leurs plaisirs tour-à-tour,
Plus vrais et plus vifs que nos peines,
Ne nous faisoient chérir le jour.

Mais de cette philosophie
Je ne réveille point les lugubres propos:

Tu n'es faite que pour la vie;

Et t'entretenir de tombeaux,
Ce seroit déployer sur la naissante aurore
Du soir d'un jour obscur les nuages épais,

Et donner à la jeune Flore

Une couronne de cyprès. Qu'attends-tu cependant? tu veux que ma mémoire, Retournant sur des jours d'alarmes et d'ennuis,

T'en fasse la pénible histoire:
· Sur quels déplorables récits

Exiges-tu que je m'arrête!
C'est rappeler mon ame aux portes de la mort.
J'y consens; mais bannis l'effroi de la tempête,

Je la raconte dans le port.
Sur ses rameaux brisés et semés sur la terre

Par la foudre ou l'effort des vents,
Un chêne voit enfin d'autres rameaux naissans,
Et, relevé des coups d'Eole et du tonnerre,

Il compte de nouveaux printemps.
Le jour a reparu. Rien n'est long-temps extrême.

Tel étoit mon affreux tourment;
J'ai souffert plus de maux au bord du monument

Que n'en apporte la mort même.
La douleur est un siecle, et la mort un moment.

Frappé d'une main foudroyante,
Et frappé dans le sein des arts et des amours,

De la santé la plus brillante
Je vis en un instant s'éteindre les beaux jours:
Ainsi d'un ruisseau pur la Naïade éplorée,
Dans une froide nuit, par le fougueux Borée
De ses plus vives eaux voit enchaîner le cours.

Dans cette langueur meurtriere,
Comptant les pas du Temps trop lent aux malheureux,

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