Images de page
PDF
ePub

Chaulnes, dans la même année 1737; elle finit par un hommage extrêmement touchant que l'auteur rend à la mémoire de cet évêque de Luçon, fils du fameux Bussy-Rabutin, bien plus aimable que son pere, et que Voltaire avoit nommé,

son

L'ornement de la bergerie
Et de l'Église, et de l'Amour."

SS

En 1738, Gresset eut une longue et dangereuse maladie, pendant laquelle madame de Toulle, sa soeur, vint lui donner ses soins. Il lui adressa ensuite sa belle épître sur sa convalescence: madame de Toulle étoit digne de toute la tendresse et de la prédilection particuliere que toujours son frere eut pour elle.

Avec un petit volume de poésies délicates et légeres, Gresset pouvoit prendre place au Parnasse entre Hamilton et Chaulieu ; on attendoit avec impatience qu'il entrât dans la carriere où s'immortaliserent Corneille, Moliere et Racine; c'est à cette difficile épreuve qu'en France on aime à juger les grands talents

poétiques. Il commença par la tragédie d'Édouard III, représentée le 22 janvier 1740: il l'envoya par la poste à Voltaire, qui en trouva le port un peu coûteux, quoiqu'il y eût de très beaux vers. Cette tragédie fut assez bien reçue; mais, comme le remarque La Harpe : «Gresset méconnut la nature de son talent « quand ses succès le conduisirent à lui faire « entreprendre une tragédie ; il n'y a rien en « lui qui tende au tragique. »

Voici la derniere phrase de l'avertissement de Gresset sur cette tragédie : « Il faut, dit-il, u s'honorer des critiques, mépriser les satires, « profiter de ses fautes, et faire mieux. »

Gresset renonça sagement à Melpomene pour Thalie. Le 3 mai 1745 il fit représenter Sidnei , comédie en trois actes et en vers; c'est une espece de drame philosophique, écrit avec élégance, et qui se lit avec plaisir : mạiş ni Édouard ni Sidnei ne pouvoient tirer l'auteur de la foule des poëtes dramatiques; et sur le théâtre Gresset sembloit encore inférieur à lui-même, lorsqu'enfin il prit aussi sur la

scene une place supérieure par le Méchant, comédie en cinq actes et en vers, représentée pour la premiere fois le 15 avril 1747. Cette piece eut vingt-quatre représentations; on se déchaîna d'abord contre elle, on prétendit y reconnoître tout Paris; l'auteur fut accablé de brochures : les journalistes déchirerent l'ouvrage, ils le trouverent languissant ; c'étoit, selon eux, une froide copie du Médisant de Destouches. Qu'est-il arrivé? les brochures et les journaux sont oubliés, et le Méchant est resté au théâtre. C'est la piece dont on sait le plus de vers, et dont le plus de traits sont devenus proverbes. Jamais on n'a si bien pris au théâtre le ton du monde et de la conversation la plus distinguée. Ces nuances de notre langue sont difficiles à saisir pour les étrangers; aussi le grand Frédéric, qui aimoit beaucoup Gresset, avouoit à la représentation du Méchant qu'il étoit bien loin d'en saisir toutes les finesses.

Gresset avoit, en 1740, adressé à ce prince une ode sur son avènement au trône : le nouveau roi lui avoit fait une réponse que peu de rois sont en état de faire; il lui avoit envoyé à son tour une ode que l'on trouvera imprimée à la fin de cet Essai'. Frédéric né se borna pas à des compliments poétiques; il fit faire à Gresset les offres les plus brillantes pour l'engager à venir se fixer à Berlin; on croyoit même qu'il l'y avoit décidé : aussi Voltaire, dans plusieurs de ses lettres, semble regarder la chose comme faite, et ne le nomme plus que le prussien Gresset; mais celui-ci, trop attaché à la France, trop amoureux de sa Picardie, se contenta d'entrétenir de loin en loin avec Frédéric une correspondance respectueuse.

Après le succès du Méchant, Gresset fut un moment l'idole de Paris; il projetoit dès

(1) J'y ajoute deur strophes de l'ode de Gresset , dont l'une inédite vient de m'étre communiquée par M. Fayolle, à qui l'on doit une bonne édition de Gresset, en 3 vol. in-18, augmentée de beaucoup de pieces qu'il a publiées pour la premiere fois , et qui sont toutes aussi dans cette nouvelle édition.

Pe

I

lors de se retirer en province. On voit dans ses ouvrages combien il étoit attaché au pays qui l'avoit vu naître; quelque part qu'il pût être hors de la Picardie, il se croyoit presque

1. Outre ce sentiment profond qui le ramenoit vers Amiens, il croyoit qu'un homme de lettres, connu et répandu, ne peut concilier, dans le tourbillon de Paris, le recueillement du travail et les distractions du monde. C'est un embarras que Voltaire éprouvoit dans le même temps, et qu'il a peint en prose lorsque Gresset l'a peint en vers.

Ce desir de retourner dans sa patrie ne le quitta plus jusqu'au moment où il put voir son projet accompli. Rentré dans Amiens, il voulut signaler son bonheur par un bienfait. Aidé du crédit du duc de Chaulnes, alors gouverneur de la province de Picardie, il obtint l'établissement d'une société littéraire, érigée en académie des sciences, belles lettres et arts, dans la ville d'Amiens, en 1750, par des lettres

(1) Lettre à madame de Chambonin.

« PrécédentContinuer »