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que le duc d'Orléans accepterait cette belle mission que lui léguait la monarchie fugitive. Il y avait dans la maison du prince un grand exemple de dévouement à un roi mineur. La situation était plus difficile, sans doute; les temps ne se ressemblaient pas; mais le devoir était le même et la gloire serait plus grande.

Le prince dans lequel Charles X plaçait ainsi sa dernière espérance devait cependant tromper son attente. Louis-Philippe d'Orléans', très-réellement affligé de l'issue trop soudaine, trop radicale de la révolution qui venait de se produire, mais trèspréoccupé de sa situation personnelle, de celle de sa famille, de l'avenir de cette fortune princière nécessairement compromise par le bouleversement politique qui venait de s'opérer, et dont il n'entendait pas faire un bien national, Louis-Philippe d'Orléans, caractère singulièrement partagé entre les instincts familiers et les tendances élevées, ne voulut pas, n'osa pas accepter le legs peut-être périlleux que lui confiait une dynastie mourante. Il ne comprit pas que sauver la couronne du duc de Bordeaux, c'était le seul moyen de consolider en France le trône de la maison de Bourbon tout entière. Pour assumer la responsabilité qu'on lui offrait, pour jouer un pareil rôle, il eût fallu être un grand homme. Le duc d'Orléans n'était point un grand homme ; c'était tout simplement un prince cauteleux et habile.

1. Né le 6 octobre 1773; mort le 26 août 1850.

III

11 était impossible du reste qu'en de telles circonstances, au milieu des intrigues des partis , après cette opposition de quinze années dont il était la tacite mais complète expression, le duc d'Orléans, trop habile (nous venons de le dire) pour conspirer ouvertement, trop ambitieux pour se refuser à une occasion propice, ne devint pas le point de mire des hommes disposés à admettre un changement de dynastie, et ces hommes étaient, nombreux.

Les vieux diplomates de 1815 qui se souvenaient des hésitations des souverains étrangers relativement aux deux branches de la maison de Bourbon, tout aussi bien que les jeunes écrivains dont l'initiative hardie avait contribué à l'ébranlement du vieux trône du roi Charles X, étaient d'accord sur ce point. Mais quelle dynastie appellerait-on à l'honneur de gouverner la France ? Assurément il y avait des bonapartistes parmi les défenseurs improvisés de la Charte de 1814 ; cependant quelques

députés influents décidèrent cette délicate question. Hôtes ordinaires du Palais-Royal, ils n'eurent qu'une seule pensée : se rendre auprès du prince qui les avait toujours accueillis, approuvés, soutenus dans les épreuves de la vie politique, qui avait toujours paru sympathiser avec eux, dont la main leur avait toujours été tendue. « Méfiez-vous des filets de Saint-Cloud » avait écrit M. Laffitte au futur lieutenant général du royaume, qui dans les premières heures du triomphe populaire lui semblait plein d'hésitation, de trouble, de réticences. M. Thiers se chargea de formuler le veu du groupe parlementaire qui, trouvant peut-être trop aristocratique et trop militaire la combinaison qui eût ramené le fils de Napoléon I", le duc de Reischtadt, sur le trône de France , et, d'un autre côté, s'effrayant des faiblesses possibles de M. de Lafayette, avait irrévocablement jeté les yeux sur le duc d'Orléans et poussait l'égoïsme jusqu'à vouloir le contraindre à prendre cette couronne en supposant que sa pensée n'admît pas une telle hardiesse. MM. Thiers et Scheffer 1 d'abord, et un peu plus tard MM. Dupin et Persil, se rendirent à Neuilly. Mais le prince avait abandonné sa résidence ordinaire et s'était réfugié au Raincy; la duchesse troublée de ces visites reçut assez mal les envoyés de

1. C'était le peintre de ce nom, commensal de la maison d'Orléans.

l'hôtel Laffitte et de la Chambre des députés. « Comment nous avez-vous si mal jugés ! » disaitelle avec amertume. « Eh mon Dieu ! s'écriait Madame Adélaïde 2, qu'ils fassent de mon frère un président, un chef de gardes nationales, tout ce qu'ils voudront, mais surtout qu'ils n'en fassent pas un proscrit. » Et ce langage de la seur dévouée de Louis-Philippe résumait complétement la pensée intime du prince lui-même.

Ce fut seulement, en effet, lorsqu'il comprit qu'on lui offrait (comme cela se disait alors) le choix entre la couronne et un passe-port, que

LouisPhilippe d'Orléans prit le parti de se rendre à Paris et de se mêler aux hommes de cette révolution qu'il n'avait pas faite, sans doute, mais à laquelle son attitude passée le désignait naturellement pour chef.

Dans la nuit du 29 au 30 juillet, accompagné d'un seul aide de camp, M. de Berthois, il vint donc à pied du Raincy au Palais-Royal, franchissant les barricades et répondant par le cri de « Vive la Charte ! » au « Qui vive » des sentinelles populaires. Le général Sébastiani , M. Laffitte, le prince de Talleyrand, et deux autres membres de la Chambre des députés mandés par le prince, s'y trouvaient déjà réunis. Ce jour-là même, après

1. Née le 23 août 1777; morte le 31 décembre 1847.

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s'être entendus avec les pairs de France présents à Paris, les députés avaient décidé qu'une commission prise dans le sein de la Chambre se rendrait auprès du prince et lui remettrait la déclaration par laquelle ils reconnaissaient a que le seul moyen de rétablir l'ordre et la paix était d'appeler le duc d'Orléans au rang de lieutenant général du royaume ». La députation dont faisaient partie MM. Sébastiani et d'Harcourt s'étant présentée au Palais-Royal dans la soirée du 29 juillet, et n'y ayant pas trouvé le prince, s'était empressée de lui 'envoyer une lettre pour lui donner avis de la délibération de la Chambre. C'est après avoir reçu ce message que le duc d'Orléans était entré dans Paris.

Le prince interrogea longtemps M. de Talleyrand 1 sur les dispositions probables des grandes puissances européennes. Il avait une confiance immense dans l'incontestable habileté du vieux Protée diplomatique, dans sa connaissance approfondie des hommes et des choses de l'Europe, et il est certain que son expérience des cabinets étrangers le rendait précieux en un pareil moment. A de telles circonstances il faut de tels hommes : tout en eux, qualités ou vices, les désigne à l'attention d'un gouvernement nouveau et marque nécessairement leur place.

1. Né en 1754; mort en 1838.

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