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libérale de la Chambre des députés, une autre autorité, plus sérieuse peut-être et certainement plus redoutable, s'était élevée à l'Hôtel de Ville, où toute la portion radicale des révolutionnaires de juillet était venue chercher asile et dresser le camp retranché de la république. MM. Casimir Périer, de Lobau, de Schonen, Audry de Puyraveau et Mauguin composaient le gouvernement provisoire que M. de Lafayette dominait de sa popularité encore vivace. M. de Lafayette, pâle agitateur , conspirateur honnête homme, pédagogue des rois, dont toute la vie fut consacrée à copier le rôle de Washington sans jamais pouvoir atteindre cette présidence qui avait couronné l'æuvre du général américain, M. de Lafayette , entouré d'un état-major de jeunes hommes, pour la plupart inconnus alors, mais dont la révolution de 1848 devait, dix-huit ans plus tard, mettre les noms en lumière, flatté, encensé par eux, trònait dans l'atmosphère d'anarchie républicaine qui convenait si particulièrement à son tempérament politique, jusqu'à ce que son fallacieux entourage se crût assez fort pour renverser l'idole qu'il circonvenait habilement de son culte et de ses hommages.

Il fallait détrôner cette souveraineté éphémère, mais rivale; il importait d'opérer le plus promptement possible une fusion plus ou moins sincère entre ces deux pouvoirs d'origine diverse. MM. Laffitte, Sébastiani, Casimir Périer, effrayés de l'attitude que semblait affecter l'Hôtel de Ville, conseillèrent d'aller regarder de près ce fantôme qui de loin prenait peut-être des proportions mensongères. L'acte ne manquait pas de hardiesse. Le duc d'Orléans, qui en avait aisément compris l'importance, en avait aussi deviné les périls. Mais il était personnellement très-brave, et la démarche fut décidée.

1. Né en 1757; mort en 1834.

Lorsqu'on apprit au palais Bourbon que le prince devait se rendre à l'Hôtel de Ville pour y recevoir en quelque sorte la consécration populaire, on envoya M. Bérard pour lui faire savoir que les députés voulaient l'y accompagner. Un tableau du peintre Horace Vernet a représenté cette scène qui, par plus d'un côté, rappelait les scènes de la Ligue. Ce fut de la place du PalaisRoyal que partit le cortége, si toutefois on peut donner un tel nom à cet étrange assemblage de députés enrubanés, de combattants de Juillet parés des dépouilles militaires des gardes royaux ou des suisses, d'hommes du peuple vociférant, de gardes nationaux en petit nombre accompagnant d'un regard triomphateur le prince à cheval, en costume de lieutenant général, et dont l'attitude attestait tout à la fois la fermeté et la tristesse. Singulier et philosophique spectacle, bien fait pour dégoûter de ces grandeurs révolutionnaires que l'on ne recueille que dans le désordre, et qu'il faut toujours aller chercher dans le sang, souvent dans la boue.

La foule était immense; les quais jusqu'à la place de Grève étaient couverts de gens armés dont les intentions semblaient douteuses. Un complot républicain existait déjà. Il est vrai qu'au milieu de la population parisienne les républicains ne formaient qu'un groupe imperceptible. Mais un coup de fusil habilement tiré d'une de ces ruelles étroites et obscures qui débouchaient alors sur la ligne qu'allait traverser le prince, pouvait subitement remettre tout en question.

Le duc d'Orléans s'avançait lentement, se retournant de temps à autre pour échanger quelques paroles avec M. Laffitte qui, hors d'état de marcher, par suite d'une blessure au pied gauche, se faisait porter dans une chaise. D’assez nombreux vivats accompagnèrent le prince pendant quelque temps. Bientôt ils devinrent plus rares, et aux approches de l'Hôtel de Ville ils cessèrent tout à fait. La place de Grève était couverte d'une foule sourdement hostile que des meneurs républicains excitaient par des propos sinistres, et il fallait un courage plus qu'ordinaire pour la traverser de sang-froid, au milieu des baïonnettes populaires dont elle était pour ainsi dire hérissée. Le duc d'Orléans, pâle, mais décidé, monta les degrés du vieux palais parisien, au haut desquels parut M. de Lafayette souriant et plein de courtoisie. M. de Lafayette avait écrit aux membres de la commission municipale : « Mes chers collègues, on m'apprend que M. le duc d'Orléans se rend à l'Hôtel de Ville. Sa visite étant aussi bien pour vous que pour moi, je vous prie de vous réunir à moi pour le recevoir. » Il conduisit le duc d'Orléans avec une politesse empressée dans la grande salle de ce palais populaire qu'il connaissait mieux que lui, et qui, à toutes les époques troublées de notre histoire, avait vu de si terribles scènes se dérouler entre ses vieilles murailles. Quelques cris hostiles de «A bas les Bourbons ! plus de rois ! » s'étaient fait entendre pendant que le cortége montait l'escalier de l'hôtel , ils se renouvelèrent lorsqu'il pénétra dans la salle où se trouvaient réunis des élèves de l'École polytechnique , des hommes du peuple et des étudiants encore armés. Le prince gardait toujours la contenance la plus calme et la plus digne. On lut la déclaration de la Chambre des députés, et, lorsque cette lecture fut achevée, Louis-Philippe dit en mettant la main sur son cæur : « Comme Français, je déplore le mal fait au pays et le sang qui a été

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versé. Comme prince, je suis heureux de contribuer au bonheur de la nation. » Des applaudissements, mêlés de quelques murmures sourds, compagnèrent ces paroles. Un homme inconnu la veille des journées de Juillet, mais qui pendant le combat, et revêtu d'un uniforme de général emprunté au vestiaire de quelque théâtre, avait acquis tout à coup une grande popularité, le général Dubourg s'écria en s'adressant au prince : « Vous savez quels sont nos droits, si vous les oubliez nous vous les rappellerons ! - Monsieur, je suis honnête homme, répondit LouisPhilippe avec vigueur; qui donc est assez hardi ou assez peu patriote pour douter ici de ma bonne foi ? »

En ce moment M. de Lafayette entraîna le prince vers une des fenêtres qui s'ouvraient sur la place de l'Hôtel de Ville. Un drapeau tricolore fut apporté; Louis-Philippe s'en saisit : armé de ce talisman il parut sur le balcon, accompagné du vieil agitateur et pressé dans ses bras devant la foule qui criait : « Vive Lafayette ! Vive le duc d'Orléans ! » Le gouvernement du Palais-Royal venait, en ce moment décisif, d'absorber à son profit le gouvernement de l'Hôtel de Ville.

Et si Louis-Philippe d'Orléans, revenant vers sa famille inquiète à travers les barricades à peine détruites, avait: par une sorte de seconde vue, pu

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