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DE MON TEMPS

LIVRE PREMIER

I. Considérations générales. — II. Les ordonnances de Juillet et leurs

causes. – III. Triomphe de la révolution. Le duc d'Orléans lieutenant général du royaume. – IV. Il se rend à l'Hôtel de Ville. Scène révolutionnaire. Ouverture de la session au palais Bourbon. Discours du lieutenant général. Dépôt des abdications de Charles X et du dauphin. – V. Expédition de Rambouillet. L'émeute gronde autour de la Chambre des Députés. Le duc d'Orléans proclamé roi des Français. La chambre des Pairs et le discours de M. de Chateaubriand. Séance royale du 9 août 1830.

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Lorsque, dans le silence de l'étude, l'homme s'attache à rechercher les causes et les effets des transformations politiques que l'histoire a mission de reproduire, lorsque par l'appréciation consciencieuse, approfondie, des faits généraux qui ont signalé la vie des peuples il s'efforce de jeter quelque lumière sur les actes et sur les tendances du passé avec l'honorable mais vaine ambition d'être utile aux générations présentes, son esprit demeure tout d'abord effrayé d'une vérité que ces investigations font apparaître devant lui désolante, inexorable: l'infirmité humaine est si grande que les enseignements des faits accomplis, des fautes commises, n'empêchent jamais les mêmes fautes de se commettre, des faits semblables de se produire, et l'homme de jouer fatalement, constamment le même rôle avec la seule différence de la scène et du costume. Son impuissance est si radicale, en dehors de la matière qui semble son unique empire, que toutes ses conceptions politiques portent plus ou moins le cachet de l'imperfection, de l'instabilité, et qu'après avoir accompli des miracles dans le domaine des sciences exactes, après avoir su rapprocher les distances, vaincre les éléments, donner des ailes à la pensée, il s'agite dans le même cercle depuis la formation des sociétés à la recherche d'une perfectibilité gouvernementale qu'il n'atteindra malheureusement jamais.

Depuis l'origine du monde trois grandes formes de

gouvernement régissent les peuples ; le despotisme pur et simple, la monarchie plus ou moins tempérée, la république. C'est entre ces trois formules d'autorité que l'homme a constamment dû choisir, et c'est aussi, presque toujours, il faut bien le dire, pour arriver à ce choix qu'il a répandu le sang, et fait couler les larmes de ses semblables. Quel grand intérêt poursuivait-il donc ? Que recherchait-il ainsi au milieu des ruines, à travers les champs de bataille ? Un gouvernement qui convint à ses besoins, qui eût ses sympathies, qui le protégeât de la façon la plus efficace. La meilleure formule gouvernementale est en effet celle qui, tout en donnant à une nation la plus grande somme de prospérité, sait le mieux sauvegarder les intérêts de sa dignité et de sa grandeur. Eh bien, il est triste de l'avouer, ces efforts immenses vers un but de perfectionnement politique, souvent impuissants, rarement couronnés d'un entier succès, semblent chez certains peuples se renouveler périodiquement comme ces fléaux destructeurs providentiellement destinés à ravager éternellement le monde. Des calamités de toute nature les accompagnent inévitablement, et l'étude de l'histoire, en constatant toutes ces misères dues à l'infirmité de l'homme, en fournissant la preuve trop évidente qu'il n'est malheureusement pas en son pouvoir de jamais rien produire de complet, l'amoindrit sans doute, mais l'excuse en même temps et force à l'indulgence précisément à cause de ses éternelles faiblesses.

Court-il après la liberté ? il n'atteint trop souvent que la licence. Plus sage ou plus expérimenté, confie-t-il ses destinées au fécond principe d'autorité ? bientôt il le mine sourdement jusqu'à ce qu'il l'attaque en face. Ses agitations, ses révolutions, ses guerres ont ordinairement des prétextes qui font pitié. Il admire ce qu'il devrait repousser, il repousse ce qui ferait sa félicité et sa gloire. En présence de ses erreurs, de ses crimes, comme en face de ses prospérités ou de ses splendeurs éphémères, il est impossible de ne pas confesser humblement qu'il n'y a point, qu'il ne saurait y avoir de grandeur absolue dans l'humanité.

Serait-ce donc une raison pour ne point étudier, pour ne pas retracer les vicissitudes politiques, les révolutions matérielles et intellectuelles des peuples? Nous ne le pensons pas ; mais, ainsi que nous venons de le dire, c'est précisément à cause de ses éternelles faiblesses que l'homme aura toujours droit à l'indulgence de ses semblables. Ajoutons que l'indulgence n'a jamais exclu la vérité, et que, chez l'historien, la sincérité c'est le courage.

II

Les dernières fumées du combat de Juillet venaient de se dissiper, ses derniers bruits allaient s'évanouir. L'insurrection de toute une capitale contre sept mille hommes, environ, d'une troupe

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