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dominer; nous n'avons pas renversé un despotisme pour en subir un autre ! » Et une voix répondait à cette plainte véhémente par ce mot qui accusait bien moins l'indignation que la faiblesse : « Il faut nous retirer. » Le calme se rétablit peu à peu; on attendait impatiemment le rapport de la commission, dont la rédaction avait été confiée à M. Dupin. M. Dupin vint à neuf heures et demie du soir en faire la lecture, et quelques députés, pressés d'en finir avec une situation équivoque ( celle de constituants sans mandat), demandèrent la discussion immédiate. Mais sur les vives observations de Benjamin Constant, la Chambre vota l'ajournement au lendemain. Une telle discussion ne pouvait, en effet, paraître escamotée, et la détermination était assez grave pour qu'on ne semblât pas la prendre avec trop de légèreté.

Le 7 août, à huit heures et demie du matin, M. Laffitte, l'un des vice-présidents, occupait le fauteuil. L'ouverture de la séance, d'abord indiquée pour dix heures, avait été avancée afin d'éviter autant que possible les scènes de la veille, et les députés avaient dû en être avertis par une convocation envoyée pendant la nuit à leur domicile. Après quelques paroles de protestation adressées au président par MM. de Cormenin et Demarçay, la discussion s'engagea sur le rapport de la commission présenté la veille. M. de Conny

parla le premier, en rappelant le principe de la légitimité inscrit dans cette Charte pour laquelle le peuple de Paris avait combattu, et en évoquant le spectre de la guerre civile et de la guerre étrangère. « Je ne veux pas insulter au malheur, lui répondit Benjamin Constant, mais je dis qu'une réconciliation est impossible sur tant de milliers de cadavres. » M. Hyde de Neuville vint exprimer à son tour de courageux et amers regrets. M. Berryer insista sur l'incompétence de la Chambre, qui, sans mandat spécial, allait, en déclarant le trône vacant de fait et de droit, usurper le pouvoir d'élire le roi en France. « Je rappellerai, dit M. de Corcelles, que dans des circonstances analogues à celles où nous nous trouvons, le Parlement anglais avait aussi un enfant dont la légitimité était invoquée; il pensa pourtant qu'il convenait de prendre un chef héréditaire de la main du peuple. Je conclus à ce que la discussion soit fermée. »

Elle le fut bientôt, en effet, et sans avoir présenté aucun caractère de grandeur. La circonstance était belle sans doute, mais les hommes, surpris, en quelque sorte, par sa soudaineté, ne surent pas s'élever jusqu'à elle. La déclaration formant la première partie de la proposition de M. Bérard fut aussitôt votée avec la rédaction suivante, dont l'habileté était incontestable : « La Chambre des députés prenant

en considération l'impérieuse nécessité qui résulte des événements des 27. 28 et 29 juillet, et de la situation générale où la France s'est trouvée placée à la suite de la violation de la Charte constitutionnelle; considérant en outre que, par suite de cette violation et de la résistance héroïque des citoyens de Paris, le roi Charles X, S. A. R. Louis-Antoine Dauphin, et tous les membres de la branche aînée de la maison royale sortent en ce moment du territoire français, déclare que le trône est vacant en fait et en droit, et qu'il est indispensablement besoin d'y pourvoir. » On passa ensuite à la discussion des articles de la Charte revisée. Quelques-uns avaient une importance qui eût nécessité sans doute un plus long examen; mais, nous le répétons, on était pressé d'en finir et la révolution ne voulait pas qu'on la fît attendre.

Ainsi la religion catholique ne fut plus la religion de l'État, mais simplement celle de la majorité des Français; on supprima l'article 14 de la Charte; on devint électeur à vingt ans, éligible à trente ; les nominations de pairs faites sous le règne du roi Charles X furent déclarées nulles. Enfin on adopta en principes, sauf à les formuler plus tard en lois séparées : la responsabilité ministérielle; l'application du jury aux délits politiques; la réorganisation des gardes nationales; de nouvelles institutions départementales et municipales ; le vote annuel du

contingent de l'armée ; la réélection des députés fonctionnaires ; les conditions d'une nouvelle loi électorale, et la liberté de l'enseignement.

L'ensemble de la proposition Bérard fut voté par 219 voix contre 33. Deux cent dix-neuf suffrages fondèrent la monarchie de 1830. Ah! mieux eût valu pour elle s'adresser courageusement aux assemblées primaires ; la base était trop étroite pour qu'on pût espérer élever ainsi un édifice de bien longue durée. Monarchie d'expédients, ce vice originaire devait influer sur toute son existence ; et pourtant, hâtons-nous de le dire, ce n'est point à lui qu'il faut imputer sa chute.

Tout était consommé; la Chambre décida qu'elle se transporterait immédiatement et à pied au PalaisRoyal pour remettre au duc d'Orléans la déclaration qu'elle venait de voter. Les députés parés de rubans tricolores, et formant entre deux haies de la garde nationale une colonne de quatre de front, se dirigèrent donc vers le Palais-Royal aux accords de la Marseillaise. M. Laffitte lut la déclaration : le duc d'Orléans dit en lui répondant que, rempli des souvenirs qui lui avaient toujours fait désirer de n'être jamais appelé au trône, exempt d’ambition et ha-. bitué à la vie paisible qu'il menait dans sa famille, il ne pouvait dissimuler les sentiments qui agitaient son cour en cette grande conjoncture. Mais que l'amour de son pays les dominait tous. Qu'il

comprenait ce qu'il lui prescrivait et saurait l'accomplir.

Ce même jour, à neuf heures du soir, la Chambre des Pairs s'assemblait sous la présidence de M. Pasquier. Cent quatorze pairs étaient présents à cette séance. Vouée aux outrages démocratiques, laissée dans un isolement irrévérencieux par la Chambre des députés toute puissante, et qui sans son concours avait disposé du trône, la pairie décimée et désormais sans prestige ne pouvait plus que difficilement sauvegarder sa dignité menacée. Elle y parvint cependant et dut en grande partie ce résultat à l'attitude de l'homme si expérimenté qui la présidait en l'absence du chancelier Dambray. L'aspect de la Chambre était triste ; elle ressentait l'injure qui lui avait été faite; et d'ailleurs pour un grand nombre de pairs la contrainte qui semblerait peser sur le vote dans une question aussi grave que celle d'un changement de dynastie était une chose profondément douloureuse. La séance s'ouvrit. Le duc de Choiseul demanda qu'on procédât au scrutin sans discussion; mais le duc de Broglie combattit cette proposition et son avis prévalut. Tous les regards se tournèrent alors du côté où siégeait M. de Chateaubriand". On n'ignorait pas, en effet, que le grand écrivain avait préparé une éloquente protes

1. Né le 4 septembre 1768; mort le 24 juin 1848.

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