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Chez l'une ou chez l'autre, en effet, il importait de trouver un point d'appui , et, si l'on ne pouvait espérer leur double concours, au moins fallait-il éclairer promptement la situation, afin de se créer un système rationnel d'alliances.

C'est ce que voulut faire Louis-Philippe dès que son gouvernement fut formé et commença à fonctionner. Nous insisterons ultérieurement sur les éléments, excellents pour la plupart, qu'il trouva réunis sous sa main et à l'aide desquels il put réaliser cette tâche difficile. Des commissaires provisoires avaient été désignés à l'Hôtel de Ville pour occuper les ministères ; mais le choix d'un cabinet définitif était une affaire d'une importance naturellement bien plus grande. Sa composition offrit les singuliers contrastes que comportaient les diverses obligations d'une situation si anormale.

Ainsi, par ordonnance du 11 août 1830, furent nommés : M. Dupont ( de l’Eure ) au département de la justice; le général Gérard à celui de la guerre;

le comte Molé aux affaires étrangères ! ; le comte Sébastiani à la marine; le duc de Broglie au département de l'instruction publique, avec la présidence du conseil d'État ; M. Guizot à celui de l'intérieur, et le baron Louis aux finances.

1. Le maréchal Jourdan, nommé dans le premier moment ministre des affaires étrangères, n'avait fait, pour ainsi dire, que traverser ce département.

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MM. Jacques Laffitte, Casimir Périer, Dupin aîné et le baron Bignon furent ministres sans portefeuilles.

Assurément, en toute autre circonstance, il eût semblé étrange de voir le nom de M. Dupont (de l'Eure), du vétéran révolutionnaire, uni sur une liste ministérielle, à des noms qui représentaient surtout le pouvoir, l'autorité monarchiques tels que ceux de MM. Molé, Guizot et de Broglie; là présence dans le même conseil de MM. Laffitte et Casimir Périer pouvait également donner lieu à de singulières remarques. Mais, nous l'avons dit, la situation imposait des obligations impérieuses, et d'ailleurs à cette époque de la révolution de Juillet, les dissidences d'opinion qui plus tard devaient se produire avec tant d'éclat entre le parti du mouvement et celui de la résistance, n'existaient pas encore ouvertement. Au sortir d'une lutte commune, d'un péril commun, les nuances tranchées ne se laissent qu'entrevoir. Seulement, parmi les individualités qui entouraient la royauté nouvelle, les unes appartenaient à des hommes d'État, les autres à des hommes de parti. On naît agitateur ou conservateur, adversaire du pouvoir ou défenseur de l'autorité, et il est rare que l'on ne subisse pas jusqu'à la fin de sa carrière les exigences du tempérament politique dont on a été doté dès le principe. Les hommes d'État sont créés pour consolider ou reconstruire, comme les hommes de parti pour détruire et renverser. Bon nombre de ces derniers voulaient circonvenir, conseiller le nouveau roi, et ce ne fut pas pour Louis-Philippe, habile appréciateur des caractères, une médiocre difficulté que d'écarter peu à peu de sa politique ces hommes dont les entraînements eussent pu devenir si dangereux. On a appelé cela de l'ingratitude; ce n'était que de la prudence.

Dès que le ministère et les grandes administrations furent formés, le roi, avons-nous dit, se préoccupa exclusivement de la question extérieure. La révolution de 1830 devait avoir en Angleterre un retentissement d'autant plus profond que ce grave événement se produisait à une époque où un refroidissement évident existait entre le cabinet de Londres et celui des Tuileries. La fière attitude prise vis-à-vis de la Grande-Bretagne par le gouvernement de la Restauration n'était point, en effet, celle que les Anglais avaient espérée. Deux faits surtout avaient singulièrement froissé les susceptibilités de l'Angleterre : la guerre d'Espagne entreprise en dépit de ses efforts, et les refus constants opposés par MM. de Polignac et de Laval, ambassadeurs de France, aux exigences produites par le cabinet de Saint-James touchant le droit de visite réciproque qu'il réclamait dans le but de réprimer la traite des noirs; question si délicate sur laquelle nous devrons insister plus tard. Mais une circonstance bien autrement importante n'avait pas tardé à accroître cette irritation : on venait de mentionner pour la première fois d'une façon officielle le désir du gouvernement français de diriger une expédition contre Alger. Remontons un peu dans cette question, pour bien préciser l'attitude du gouvernement anglais vis-à-vis de la France au moment de la révolution de Juillet.

Après trois années d'un blocus inutile , et lorsque de nouveaux outrages étaient venus successivement aggraver l'insulte grossière que notre consul avait reçue jadis du dey d'Alger, le gouvernement français, vivement préoccupé d'ailleurs des embarras toujours croissants qu'il rencontrait à l'intérieur, s'était résolu à diriger, sans plus de retard, une expédition contre ce nid de pirates, et à jeter dans la balance des partis quelques grains de la glorieuse poussière de Carthage.

La proposition faite par Méhémet-Ali de se charger, moyennant un subside en argent et en vaisseaux, d'attaquer les Algériens par mer et par terre, et de venger ainsi l'honneur français, fut donc définitivement repoussée; la France dut se préparer à défendre elle-même sa propre cause.

Dès lors, un échange fort actif de notes diplomatiques s'engagea entre Londres et Paris. Lord

Stuart de Rothsay, ambassadeur en France , reçut du comte d'Aberdeen l'ordre de poser à M. de Polignac1 cette question catégorique : « Dans le cas où l'expédition préparée contre la régence d'Alger obtiendrait un plein succès, quelles seraient les intentions ultérieures du gouvernement français? » Et M. de Laval fut chargé de communiquer à lord Aberdeen la réponse suivante : « Si la lutte qui se prépare amenait la dissolution du gouvernement actuel d'Alger, le roi , dont les vues sont entièrement désintéressées, se concerterait avec ses alliés pour aviser au nouvel ordre de choses qui devrait être établi pour le plus grand avantage de la chrétienté et dans le triple but qu'on s'est proposé. »

Lord Aberdeen déclara que le cabinet anglais croyait parfaitement aux vues désintéressées de la France; il pensait toutefois qu'on ne se proposait pas seulement d'obtenir une réparation du dey d'Alger, mais encore de lui infliger un châtiment, et s'étonnait d'ailleurs de ce que, dans le cours de cette négociation, il n'eût pas été une seule fois question de la Porte-Ottomane, dont le dey d'Alger n'était , à tout prendre, que le vassal. Le ministre anglais cherchait enfin à provoquer de la part de M. de Polignac une déclaration précise

1. Né le 14 mai 1780; mort le 29 mars 1847.

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