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l'esprit de la Charte et de nos institutions, qu'il était impossible d'obtenir, il aurait suffi d'un peu de prudence et de modération, pour que ce gouvernement pût aller longtemps comme il allait. Mais depuis le 8 août 1829, la nouvelle composition du nouveau ministère m'avait fort alarmé. Je voyais à quel point cette composition était odieuse et suspecte à la nation, et je partageais l'inquiétude générale sur les mesures que nous devions en attendre. Néanmoins, l'attachement aux lois, l'amour de l'ordre, ont fait de tels progrès en France, que la résistance à ce ministère ne serait certainement pas sortie des voies parlementaires, si, dans son délire, ce ministère lui-même n'eût donné le fatal signal par la plus audacieuse violation de la Charte et par l'abolition de toutes les garanties de notre liberté nationale, pour lesquelles il n'est guère de Français qui ne soit prêt à verser son sang. Aucun excès n'a suivi cette lutte terrible.

« Mais il était difficile qu'il n'en résultat pas quelque ébranlement dans notre état social; et cette même exaltation des esprits, qui les avait détournés de tant de désordres, les portait en même temps vers des essais de théorie politique qui auraient précipité la France et peut-être l'Europe dans de terribles calamités. C'est dans cette situation, Sire, que tous les yeux se sont tournés vers moi. Les vaincus eux-mêmes m'ont cru nécessaire à leur salut. Je l'étais encore plus, peutêtre, pour que les vainqueurs ne laissassent pas dégénérer la victoire. J'ai donc accepté cette tâche noble et pénible, et j'ai écarté toutes les considérations personnelles qui se réunissaient pour me faire désirer d'en être dispensé, parce que j'ai senti que la moindre hésitation de ma part pourrait compromettre l'avenir de la France et le repos de tous nos voisins. Le titre de lieutenant général, qui laissait tout en question, excitait une défiance dangereuse, et il fallait se hâter de sortir de l'état provisoire, tant pour inspirer la confiance nécessaire que pour sauver cette Charte si essentielle à conserver, dont feu l'empereur, votre auguste frère, connaissait si bien l'importance, et qui aurait été très-compromise si on n'eût promptement satisfait et rassuré les esprits.

« Il n'échappera ni à la perspicacité de Votre Majesté ni à sa haute sagesse, que, pour atteindre ce but salutaire, il est bien désirable que les affaires de Paris soient envisagées sous leur véritable aspect, et que l'Europe, rendant justice aux motifs qui m'ont dirigé, entoure mon gouvernement de la confiance qu'il a droit d'inspirer. Que Votre Majesté veuille bien ne pas perdre de vue que, tant que le roi Charles X a régné sur la France, j'ai été le plus soumis et le plus fidèle de ses sujets, et que ce n'est qu'au moment que j'ai vu l'action des lois paralysée et l'exercice de l'autorité royale totalement anéanti, que j'ai cru de mon devoir de déférer au veu national, en acceptant la couronne à laquelle j'ai été appelé. C'est sur vous, Sire, que la France a surtout les yeux fixés. Elle aime à voir dans la Russie son allié le plus naturel et le plus puissant. J'en ai pour garantie le noble caractère et toutes les qualités qui distinguent Votre Majesté impériale. Je la prie d'agréer les assurances de la haute estime et de l'inaliénable amitié avec laquelle je suis,

« Monsieur mon frère, « De Votre Majesté impériale, le bon frère,

«Louis-PHILIPPE. »

Cette lettre était habile. On aurait pu sans doute y relever quelques assertions volontairement inexactes ; ainsi, il n'était pas vrai de dire, entre autres choses : « Les vaincus eux-mêmes m'ont cru nécessaire à leur salut. » Mais, en admettant ces artifices de langage, cette lettre indique merveilleusement la position que voulait prendre le nouveau roi vis-à-vis des grandes puissances absolutistes, et toutes les concessions qu'il était prêt à faire aux vieux principes monarchiques dans le but et l'espoir d'être promptement admis à occuper

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régulièrement parmi les souverains la place qu'il venait revendiquer au nom d'une insurrection victorieuse. Nous dirons plus tard comment l'empereur Nicolas répondit à ces avances.

Le général Belliard et le comte de Lobau furent chargés de porter, le premier à Vienne, le second à Berlin, la notification de l'avénement de LouisPhilippe. A Berlin comme à Vienne ils furent bien accueillis. Le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche s'étaient entendus avec la cour de Russie dès

que

la nouvelle de la révolution de Juillet leur était

parvenue, et leur réponse, à peu près identique, fut qu'ils ne se sépareraient point en cette circonstance de leurs cosignataires des traités de Vienne , mais que la reconnaissance du nouveau roi ne leur paraissait pas douteuse, parce que l'existence de ces traités ne leur semblait pas compromise. A Vienne, à Berlin et à Londres, on insista du reste sur la nécessité pour le gouvernement de LouisPhilippe d'opposer une digue au torrent révolutionnaire, tout en exprimant la crainte de le voir lui-même entraîné par ce courant violent et rapide qu'il est toujours si difficile et si dangereux de remonter.

Le général Belliard avait été chargé de toucher deux points très-délicats dans ses entretiens avec le prince de Metternich : le premier concernait le duc de Reichstadt; le second la branche aînée des

Bourbons. Charles X avait, en effet, demandé à l'Autriche un asile que les liens de famille ne permettaient pas de refuser, et, quant au fils de Napoléon, le parti bonapartiste, qui s'était laissé surprendre par la rapidité des événements à l'issue desquels il avait contribué en prenant part au combat, commençait à nouer des intelligences à Vienne où il venait d'envoyer de nombreux émissaires. Le duc de Reichstadt en était entouré, et pendant ce temps le roi Joseph Bonaparte 1 écrivait des ÉtatsUnis au général Lafayette pour demander tout à la fois l'abolition de la loi de bannissement qui avait frappé sa famille, et un appel au peuple français sur le choix du souverain nouveau qu'il entendait se donner, ajoutant qu'il protestait ( contre toute élection faite par des corps politiques n'ayant pas obtenu de la nation les pouvoirs qu'elle seule avait le droit de donner. »

Les deux réponses du cabinet autrichien furent également favorables : d'une part, il s'engagea à surveiller et réprimer au besoin les intrigues légitimistes qui tendaient à provoquer une troisième restauration de la branche aînée des Bourbons sur le trône de France; de l'autre, il promit de s'opposer loyalement à toute tentative qui aurait pour but de relever les espérances du parti bonapartiste

1. Né en 1768; mort en 1844.

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