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d'élite abandonnée à elle-même, avait eu l'issue naturelle qu'elle devait avoir malgré la vivacité de la lutte. Le rôle de la rue était terminé, celui des conseils politiques allait commencer.

Pendant ce temps le roi Charles X1 moralement écrasé par l'explosion de cette fureur populaire qu'on ne lui avait pas même laissé croire possible, par cette victoire soudaine qu'il eût pu disputer cependant avec les forces matérielles dont il disposait encore, cédait sans résistance à l'adversité nouvelle qui venait de le frapper comme un homme habitué de longue date à l'exil et pour qui l'infortune n'a plus ni amertumes ni mystères.

Tout surpris que son abdication et celle de son fils, le Dauphin, n'eussent pas suffi pour arrêter la révolution parisienne; plus étonné peut-être que, grâce à la mission confiée par lui à M. le duc de Mortemart, la royauté mineure de Henri V2 n'eût pas été proclamée en même temps que la régence de M. le duc d'Orléans, Charles X s'éloignait lentement, entouré de cours loyaux, de gardes dévoués, dernière pompe de cette vieille royauté qui s'écroulait devant les passions un instant déchaînées d'une génération nouvelle.

Mais pourquoi le roi Charles X était-il tombé ? La violation de la Charte octroyée en 1814 par

la

1. Né le 9 octobre 1759; mort le 6 novembre 1836. 2. Né le 29 septembre 1820.

maison de Bourbon était elle flagrante ? Les ordonnances de Juillet constituaient-elles un parjure comme on l'a dit si souvent depuis 1830 ? Y avait-il rupture violente du pacte fondamental qui unissait la famille royale à la nation française ? Le doute était au moins permis.

Le roi Charles X était, suivant nous, parfaitement dans son droit en signant les ordonnances de Juillet. L'article 14 de la Charte constitutionnelle renfermait, on le sait, le passage suivant : « Le roi est le chef suprême de l'État... il fait les règlements et ordonnances nécessaires pour l'exécution des lois et la sûreté de l'État. » La question était donc de savoir si la sûreté du royaume exigeait réellement l'adoption de mesures exceptionnelles telles que les ordonnances. Évidemment Charles X et les ministres qui l'entouraient le pensaient ainsi; mais là était leur mutuelle erreur: un antagonisme déplorable s'était produit entre la Chambre et le ministère; l'autorité royale pouvait et devait rester en dehors du conflit suivant les fictions constitutionnelles; l'opposition n'était pas assez avancée, assez agressive pour que la couronne dût se croire sérieusement menacée par elle, et si Charles X fût entré nettement dans la voie soi-disant libérale de l'opposition des deux Chambres; si, acceptant, comme les souverains le font en Angleterre, la politique qui lui était indiquée par les colléges électoraux, Charles X eût renvoyé ses ministres et composé un cabinet pris dans le sein même de cette opposition relativement modérée, la bourgeoisie, effrayée de l'attitude nouvelle de la royauté, eût été la première à mettre un frein au libéralisme envahissant. Un ministère Casimir Périer, Guizot, Mortemart, sans paraître une menace pour l'autorité royale, eût assurément rempli toutes les exigences de l'opposition d'alors, sauf à celle-ci à se voir, au bout d'un certain temps, dépassée et attaquée par un parti plus avancé qu'elle-même; condition ordinaire, inévitable, des gouvernements constitutionnels. Mais, nous le répétons, la bourgeoisie effrayée n'aurait pas manqué d'intervenir et de se placer tout d'abord entre la révolution et le trône, situation qui eût pu se prolonger assez pour que le roi Charles X allât reposer à SaintDenis, auprès de son auguste frère. Les deux fautes du monarque dont l'avénement au trône avait été accueilli avec un véritable enthousiasme furent donc : d'abord, de croire que la sécurité de l'Etat, que la solidité du trône fussent menacées par l'opposition libérale des hommes de 1830; en second lieu, de supposer que la résistance de la population parisienne , population éminemment belliqueuse, facile à passionner et travaillée par les partis depuis 1815, que cette résistance, disonsnous, ne fût pas assez grande pour triompher aisément des baïonnettes de quelques milliers de soldats dévoués.

Voilà les deux véritables fautes du roi Charles X. Les ordonnances étaient inutiles en ce sens que la royauté des Bourbons pouvait parfaitement vivre et prospérer sans elles; mais, si on se décidait à risquer ce moyen extrême, il fallait assurer la victoire par

l'action de forces militaires suffisantes combinée avec l'adoption de mesures sévères destinées à maintenir dans les départements la sécurité publique.

Maintenant, le roi Charles X était-il personnellement dans des conditions qui lui perinissent de bien juger une situation semblable ? Se trouvait-il placé à un point de vue qui lui en facilitât la perception exacte? Non ; il aurait fallu pour cela qu'il appartînt à la génération nouvelle, et qu'au lieu d'être né avant 1789, c'est-à-dire en deçà de la révolution française, il fût né au delà et appartint au siècle nouveau; il eût fallu que, doué du tempérament des souverains anglais, il eût rencontré une nation habituée à l'usage de cette liberté constitutionnelle, de ce système parlementaire, innovation étrangère fatalement importée chez nous; il eût fallu, en un mot, que Charles X, au lieu d'être l'homme de son temps, le prince imbu des traditions de la vieille monarchie française, oublieux du sanglant passé d'une révolution amenée par les Assemblées, sourd aux instigations de ses conseillers les plus intimes, les plus chers, eût les idées libérales de 1830, pensât comme MM. Laffitte et Barrot, et passât sans transition de la Quotidienne au National.

C'eût été trop demander sans doute ; Charles X, souverain dont la loyauté n'est point contestable, dont le caractère présente une certaine analogie avec celui de deux de ses aïeux, Louis XIII et Louis XV, sauf une nuance chevaleresque de plus, Charles X, qui ne pouvait, après tout, être un homme nouveau, dut croire, lui gentilhomme d'autrefois, le trône sérieusement menacé par le libéralisme d'une chambre bourgeoisement révolutionnaire. Son esprit monarchique et religieux s'effrayant de ces tendances qui lui rappelaient de terribles souvenirs, il s'écria de bonne foi : « Plutôt que de monter en charrette, j'aime mieux monter à cheval, » et il signa les ordonnances qui allaient être son arrêt d'exil. Charles X n'eut qu'un tort, mais tort impardonnable en pareille occurrence : il fallait savoir être le plus fort; il fut vaincu.

Une de ses grandes et justes préoccupations, c'était la conséquence immédiate et naturelle de son abdication ; c'était la proclamation de son petit-fils avec la régence du duc d'Orléans : jusqu'au dernier moment Charles X crut, en effet,

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