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Le 24. des rassemblements se formèrent encore, et leur audace devint telle que les bourgeois barricadèrent leurs portes. Une troupe de jeunes gens bien vêtus, que la foule entourait et semblait protéger, s'était dirigée vers l'hôtel du prince de Gavre, grand chambellan de la reine. Aussitôt, le cri de «A bas les Hollandais ! » se fit entendre de nouveau, et, à ce signal, une volée de pierres fut lancée dans les fenêtres illuminées dont les vitres se brisèrent : la foule applaudit, et se retira sans qu’un soldat se fût montré.

Le lendemain, des rassemblements plus considérables encore occupaient, quelques heures avant l'ouverture de la salle, la place et les alentours du grand théâtre où devait être donnée une représentation de la Muerte de Portici. Dès que les portes s'ouvrirent, la foule entra si nombreuse que plusieurs centaines de personnes se retirèrent, n'ayant pu trouver de siéges, même dans les couloirs. Ce singulier public, qui évidemment était venu chercher là des émotions révolutionnaires, faisait suffisamment connaître ses projets par sa turbulence et ses clameurs. Des acclamations accueillirent le lever de la toile, et, l'animation des acteurs répondant à l'exaltation de l'assistance, aucune des allusions patriotiques n'échappa aux applaudissements de la foule. Pendant les entr'actes, le foyer, les escaliers et le péristyle du théâtre étaient en

combrés

par
des

groupes qui répétaient les phrases du libretto, en s'excitant mutuellement. Le finale de la pièce fut accueilli d'une façon si bruyante que les explosions du Vésuve qui la terminent ne parvinrent pas à dominer le tumulte. En ce moment le volcan n'était plus, en effet, sur la scène, il était réellement dans la salle.

Enfin, la foule électrisée s'élança hors des portes en s'écriant : « A bas les Hollandais ! Vive la France ! Au bureau du National ! » Ce dernier cri fut accueilli par des hourras, et le peuple se précipita vers l'imprimerie du journal, où tout fut dévasté en quelques minutes. Une autre clameur se fit entendre: «Mort à Libri-Bagnano! A bas le traître ! » Le rassemblement se portant alors vers la maison de l'éditeur du National, y brisa et détruisit tout. Fort heureusement, Libri-Bagnano, averti de l'approche de ces furieux , était parvenu à s'échapper. Dans cette maison, il ne resta rien d'intact que

les quatre murs; mais les saturnales de la populace excitée ne devaient pas s'arrêter là.

En vain quelques hommes de la police et de faibles détachements d'infanterie cherchèrent-ils à s'opposer à ce désordre; le nombre des révoltés les contraignit à se retirer, et le vin bu dans les caves de Libri donnant aux pillards un nouveau courage, ceux-ci envahirent les boutiques des armuriers, et se dirigerent, en tirant des coups de

fusil, vers l'hôtel du directeur de la police. Mme de Knyff s'y trouvait seule avec ses enfants; réveillée en sursaut par les cris de l'émeute qui se ruait sur l'hôtel, elle n'eut pas le temps de fuir, et se vit contrainte d'assister à la dévastation de ses appartements; ses voitures mêmes, traînées sur la grande place, furent brûlées sous les yeux

du poste militaire, qui ne s'y opposa pas.

L'audace de la populace semblait s'accroître avec ses succès ; bientôt la foule armée se divisa en deux troupes, dont l'une se dirigea vers la demeure du procureur du roi Schuerman, et la dévasta, pendant que l'autre courait au Sablon, où était situé l'hôtel du ministre de la justice Vàn Maanen. Les portes de cet hôtel ayant été promptement forcées, les révoltés procédèrent méthodiquement à la destruction et au pillage. Puis tout à coup un cri s'éleva , auquel des bravos répondirent : « Brûlons la demeure du tyran! » Et le feu fut aussitôt mis aux quatre coins de l'hôtel. En vain des pompiers et quelques gendarmes se montrèrent-ils en ce moment. Le peuple, irrité d'être interrompu dans son œuvre de vengeance, déchargea ses armes sur eux, et après les avoir chassés forma une farandole immense devant les décombres fumants.

Bruxelles semblait en ce moment abandonnée à cette bande de ligueurs; nulle part les troupes

ne s'étaient montrées assez nombreuses pour

rétablir l'ordre et se faire respecter; des postes avaient été désarmés; l'hôtel de M. Van der Fosse, plusieurs manufactures venaient encore d'être incendiés, et dans cette nuit terrible de pillage et d'anarchie, nul ne pouvait prévoir où s'arrêterait la fureur de l'émeute. Les citoyens honnêtes paraissaient terrifiés; ils suppliaient les généraux hollandais de rétablir l'ordre à quelque prix que ce fût; mais ceux-ci semblaient eux-mêmes succomber sous le poids d'une telle responsabilité. On savait qu'un détachement de chasseurs envoyé contre les pillards n'avait point fait usage de ses armes, d'après l'ordre de son lieutenant belge, qui lui-même avait obéi aux injonctions de la populace, et ce funeste exemple pouvait être suivi par une grande partie des troupes.

A la pointe du jour, les révoltés commencèrent à détruire les insignes de la royauté. La révolte devenait révolution. Les généraux de Bylandt et Wauthier comprirent alors qu'il était temps de la combattre sérieusement. Malheureusement, le peuple était devenu d'autant plus audacieux que la faiblesse des autorités lui avait jusque-là paru plus grande; les troupes envoyées dans les rues y furent reçues à coups de fusil ; le général Wauthier se vit arracher la décoration qu'il portait; un autre officier supérieur fut désarmé ; bientôt la démoralisation des soldats vint assurer le triomphe du peuple, et après quelques combats devant l'hôtel incendié de M. Van Maanen, les troupes se concentrèrent autour du palais, dans la partie supérieure de la ville.

Effrayés des progrès du tumulte et des affreux désordres qui en étaient la conséquence, plusieurs des habitants notables de Bruxelles, tels que MM. Félix de Mérode , d'Hoogvorst, de Stassart, de Sécus, Duval de Beaulieu , de Chasteler, et d'autres encore, se réunirent, dans la matinée du 26, au poste de la garde communale, et de concert avec ses officiers, procédèrent immédiatement à l'organisation d'une garde bourgeoise. On fit un appel au patriotisme des citoyens, qui recevaient des armes à mesure qu'ils se présentaient, et bientôt de nombreuses patrouilles de cette milice bourgeoise parcoururent les rues, tandis que d'autres détachements prenaient possession des postes que les troupes avaient abandonnés.

De son côté, la presse prêchait dans les termes les plus modérés l'obéissance au roi et le respect des lois : « Nous conjurons, disait le Courrier des Pays-Bas, nous conjurons les hommes qui possèdent quelque influence sur les classes laborieuses d'intervenir promptement. Que les ouvriers trouvent du travail, fût-il inutile; tous ceux qui ne concourront pas au retour de l'ordre seront coupables.

Mais il est difficile de s'arrêter sur cette pente

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