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vieux Montaigne, et quant et quant la plus orgueilleuse. »

La colonne de droite, ayant toute sa cavalerie en tête, traversa le faubourg et atteignit la porte de Flandre. Ne rencontrant pas de résistance, le commandant fut assez imprudent pour pénétrer dans la rue étroite qui, partant du canal de Charleroi, conduit au centre de la ville. Mais à peine ses hussards eurent-ils passé la porte de Flandre, qu'ils furent assaillis par un déluge véritable de cendres chaudes, d'huile bouillante, de chaux vive, de pierres, et par une fusillade meurtrière. Les chevaux tombaient mutilés, les hommes tués ou blessés par des mains invisibles. Les hussards, que démoralisait ce système de défense singulier et terrible, se jetèrent sur l'infanterie, et l'entraînèrent avec eux de l'autre côté du canal, où l'artillerie hollandaise était restée en batterie. Un grand nombre d'officiers et de soldats avaient succombé dans cette attaque, sous les bizarres projectiles de l'arsenal ordinaire des insurrections.

En face de la porte de Schaerbeek se trouvaient le prince Frédéric et le lieutenant général Constant de Rebecque. Le prince voulait éviter toute collision, et pensait d'ailleurs, sur la foi des adresses mensongères qui avaient été envoyées à son quartier général, que ses troupes n'allaient rencontrer aucune résistance sérieuse. Le général Constant de

Rebecque, accompagné de quelques officiers d'étatmajor, prenant aussitôt la tête de la colonne s'avança vers la porte, croyant être accueilli, ainsi que le prince, par des démonstrations amicales; son erreur ne tardą pas à lui être prouvée par la vive fusillade dirigée contre lui. Les colonnes hollandaises s'ouvrirent alors, et démasquèrent une batterie de six pièces de canon qui riposta avec avantage à la mousqueterie des barricades et des maisons. Bientôt les ouvrages extérieurs furent enlevés; mais le feu des assiégés continuait d'une façon très-meurtrière pour les assiégeants, et les retranchements élevés devant la porte résistaient aux boulets de petit calibre des pièces hollandaises. Un détachement de sapeurs fut alors envoyé pour démolir le mur du fossé, et ce fut par cette brèche qu'une brigade d'infanterie, que protégait le feu de quatre pièces de canon installées sur la terrasse du Jardin Botanique, pénétra dans la ville. Aussitôt elle se forma en colonne sur le boulevard, et après une lutte assez sanglante, se jeta dans la rue Royale, où elle refoula tout ce qui se trouvait sur son passage jusqu'à la hauteur du Parc, qu'elle occupa ainsi que les palais qui l'avoisinent. Une deuxième brigade d'infanterie, ayant voulu exécuter la même maneuvre et tenter de prendre le même chemin, fut repoussée par le peuple, et forcée de suivre la ligne des boulevards pour gagner

le Parc, où elle s'enferma ainsi que la première.

Les troupes royales occupaient avant dix heures du matin les portes de Schaerbeek, de Louvain et de Namur, le Parc, les palais et la totalité des faubourgs; mais il devenait évident que le peuple était décidé à opposer une vive résistance à l'exécution du plan arrêté par le roi. Le général Trip en était , pour son propre compte, tellement convaincu , qu'aussitôt après avoir pris position sur le point qui lui avait été assigné, il adressa au prince Frédéric un rapport, dans lequel il établissait qu'il serait impossible d'occuper désormais le reste de la ville sans assiéger en quelque sorte chaque quartier, et sans dévaster la plupart des édifices importants de cette malheureuse cité, condamnée, par le mode de défense de ses habitants, à une ruine certaine et complète. A partir de ce moment, l'attaque hollandaise perdit toute son énergie.

Ce fut alors que le prince Frédéric, voulant avant tout conserver intacte sa réputation de modération et de prudence, ne pouvant d'ailleurs se résoudre à renoncer à cette trompeuse espérance qui venait de le placer dans une position si cruelle et si fausse, céda aux conseils du général Constant de Rebecque, et décida que les troupes garderaient les positions qu'elles avaient conquises, sans chercher à s'avancer davantage, et que l'on s'efforcerait d'entrer en négociations avec les chefs du peuple. Par ses

ordres, le lieutenant-colonel Gumoens fut envoyé comme parlementaire aux autorités révolutionnaires, afin d'obtenir que quelques-uns des hommes placés à la tête du mouvement vinssent au quartier général discuter avec le prince les moyens les plus convenables pour arrêter l'effusion du sang. Le parlementaire hollandais ne fut pas heureux dans sa mission. Brutalement assailli par la

populace, il serait peut-être devenu sa victime, si Mellinet et Niellon ne l'eussent arraché des mains de ceux qui l'avaient arrêté. Quelques heures se passèrent avant que Gumoens pût entrer en pourparler avec les chefs, qui semblaient vouloir négocier. Lorsqu'il leur eut expliqué l'objet de sa mission, ils chargèrent trois délégués de se rendre auprès du prince Frédéric; mais ceux-ci ne voulurent pas remplir leur mandat sous le feu des combattants, et le projet dut être abandonné.

MM. d'Hoogvorst et de Coppyn se montrèrent meilleurs citoyens : dès que la nuit fut venue, le feu s'étant ralenti entre les troupes et le peuple, ils s'avancèrent, un drapeau blanc à la main, vers le quartier général du prince, établi dans une maison voisine du Jardin Botanique. Admis en sa présence, ils lui exposèrent courageusement la situation morale de Bruxelles, et aussi toutes les dispositions que le peuple avait prises en vue d'une résistance désespérée. « Monseigneur , dit M. d'Hoog

vorst, il n'y a d'autre moyen d'obtenir une trêve et d'arrêter l'effusion du sang, que de publier le plus promptement possible une proclamation annonçant en termes positifs : 1° une amnistie générale, c'està-dire sans aucune exception; 2° la certitude d'une séparation administrative; 3° la promesse que les troupes reprendront la position qu'elles occupaient avant le 21 septembre. »

Le prince ne voulut pas prendre sur lui la responsabilité d'un acte semblable, sans avoir préalalablement reçu des instructions de La Haye. La discussion fut longue; elle dura toute la nuit, et M. d'Hoogvorst multiplia les arguments favorables à sa proposition. Cette importante entrevue ne cessa qu'aux premières lueurs du jour et aux premiers bruits du tocsin.

Désormais, l'attaque des troupes royales devait se changer en défense. Les volontaires liégeois, commandés par M. Rogier, et qui dans la matinée de la veille étaient sortis de Bruxelles, alors qu'il y avait doute sur la possibilité de la résistance, s'étaient hâtés de rentrer dans la ville, et les insurgés wallons accouraient en grand nombre par toutes les issues que les Hollandais avaient imprudemment négligé de garder. Une commission administrative provisoire s'était établie; elle se composait de MM. d'Hoogvorst, de Coppyn, Vanderlinden, Rogier et Joly. Beaucoup de citoyens,

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