Images de page
PDF
ePub

lution de Juillet devait modifier profondément la politique de l'empereur Nicolas à l'égard de la France. Le gouvernement de la Restauration s'était, nous l'avons dit, montré très-partisan de l'alliance russe et disposé à entrer résolument dans un système d'une grande nouveauté, d'une grande hardiesse, qui eût créé pour la Russie comme pour la France une situation tout exceptionnelle en Europe. Avec la branche ainée de la maison de Bourbon ce système disparaissait, et le gouvernement nouveau allait chercher son point d'appui d'un autre côté. On savait ses prédilections plutôt anglaises que russes, et d'ailleurs la nomination du prince de Talleyrand au poste d'ambassadeur à Londres les indiquait surabondamment.

Mais en dehors de cette appréciation toute personnelle, il y avait un point de vue plus général auquel le Tsar devait nécessairement se placer : l'établissement du trône de 1830, c'était un nouveau triomphe de la Révolution en Europe; et admettre par une attitude bienveillante, par des empressements diplomatiques, un fait politique de cette nature, c'eût été en quelque sorte se faire le complice de la révolution dont on prétendait au contraire se déclarer le plus ardent adversaire.

Voici quelle fut la réponse de l'empereur de Russie à la lettre autographe de Louis-Philippe :

« J'ai reçu des mains du général Athalin la lettre

dont il a été porteur. Des événements à jamais déplorables ont placé Votre Majesté dans une cruelle alternative. Elle a pris une détermination qui lui a paru la seule propre à sauver la France des plus grandes calamités, et je ne me prononcerai pas sur les considérations qui ont guidé Votre Majesté ; mais je forme des veux pour que la Providence divine veuille bénir ses intentions et les efforts qu'elle va faire pour le bonheur du peuple français. De concert avec mes alliés, je me plais à accueillir le désir que Votre Majesté a exprimé d'entretenir des relations de paix et d'amitié avec tous les États de l'Europe. Tant qu'elles seront basées sur les traités existants et sur la ferme volonté de respecter les droits et obligations, ainsi que l'état de possession territoriale qu'ils ont consacré, l'Europe y trouvera une garantie de la paix, si nécessaire au repos de la France ellemême. Appelé conjointement avec mes alliés à cultiver avec la France, sous son gouvernement, ces relations conservatrices, j'y apporterai, pour ma part, toute la sollicitude qu'elles réclament , et les dispositions dont j'aime à offrir à votre Majesté l'assurance, en retour des sentiments qu'elle m'a exprimés. Je la prie d'agréer en même temps, etc.

« NICOLAS 1. »

1. Né le 6 juillet 1796.

A partir de cette époque, les dispositions de l'empereur Nicolas, non pour la France, mais pour le gouvernement français, furent complétement changées. Ajoutons que, vivement préoccupé de la révolution belge et des mouvements qui s'étaient produits sur plusieurs points de l'Allemagne, l'empereur réunissait sur ses frontières un corps d'armée considérable, destiné à aller combattre, fût-ce au delà du Rhin, le fantôme révolutionnaire, lorsque éclata l'insurrection polonaise, qui comprima ce premier élan et absorba naturellement toutes les forces de l'Empire.

IV

Le ministère Laffitte, composé d'éléments plus homogènes en apparence que celui qui l'avait precédé, et d'une nuance plus indiquée dans le sens révolutionnaire de Juillet , avait à lutter contre des difficultés nombreuses et diverses. Si les questions politiques se présentaient embrouillées et redoutables, la situation financière apparaissait également assez sombre; si dans le sein de la Chambre des députés, partiellement rajeunie par cent treize réélections qui allaient grossir le noyau du parti qu'on a nommé depuis parti conservateur, un con

mencement d'opposition, de résistance aux tendances révolutionnaires, semblait prêt à se manifester par le seul effet du sentiment de lassitude qui suit toujours les grandes crises, le cabinet ne devait pas non plus compter beaucoup sur l'assentiment et le concours de Louis-Philippe, en adoptant une politique d'allures un peu vives et belliqueuses; car la grande préoccupation du roi était, surtout dans ces premiers mois de règne, de ne pas « se faire d'affaires » avec les souverains de l’Europe, parmi lesquels il était venu prendre place.

M. Laffitte avait apporté au pouvoir une réputation d'habileté et de capacité qui s'évanouit promptement, laissant voir l'homme tel qu'il était en réalité, honnête, vaniteux et léger. Ses indiscrétions prenaient quelquefois les proportions de fautes véritables : « Croiriez-vous, disait-il à des membres du corps diplomatique, au moment de la formation de son ministère, croiriez-vous que nous ne pouvons pas trouver un ministre des affaires étrangères ? » Son excessive personnalité devenait aussi très-souvent pour le cabinet une cause d'embarras intimes. Il aimait le roi, mais il l'aimait égoïstement, comme on aime son ouvre, et bientôt, par des raisons toutes personnelles, cette sympathie se changea en haine. Il y a certains détails qui, pour ne pas appartenir directement à l'histoire, n'en servent pas moins à l'expliquer, à la faire comprendre. Peu de temps après la révolution de Juillet, la fortune de M. Laffitte, ébranlée comme tant d'autres et plus que bien d'autres, semblait avoir besoin d'un soutien momentané. Louis-Philippe proposa au banquier de lui acheter un domaine important, la forêt de Breteuil , et M. Laffitte accepta. Mais, orgueilleux dans sa détresse, et désirant qu'aucun soupçon ne pût s'élever sur la véritable situation de ses affaires embarrassées, il demanda que l'acte qui constatait cette vente ne fût pas soumis à la formalité ordinaire de l'enregistrement. Le roi consentit d'abord, puis, sous l'inspiration d'un conseiller intime, Louis-Philippe qui, par un premier mouvement de bienveillance, avait déserté de la sorte le culte de ses intérêts privés, redevenant promptement lui-même, prévint tout à coup M. Laffitte qu'il avait fait enregistrer l'acte de vente. Et le banquier ne pardonna jamais au roi d'avoir, par une publicité compromettante, pu contribuer à détruire dans l'opinion publique un crédit qui chancelait déjà de toutes parts.

Bien que les tendances conservatrices de la Chambre des députés fussent parfaitement évidentes pour tous les hommes habitués à l'étude des grandes assemblées, M. Laffitte n'apercevait pas encore ces symptômes précurseurs de l'orage qui allait s'élever contre son ministère, et ne jugeait pas la situa

« PrécédentContinuer »