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modifier ou confisquer entièrement la Charte ellemême, n'avait pas en réalité la signification qu'on lui prêtait; il était détruit d'ailleurs par l'article 15. aux termes duquel le pouvoir législatif devait être exercé collectivement par le roi et les Chambres. Donc les ministres, les conseillers de la couronne, avaient commis un acte de haute trahison, et devaient en porter la peine.

« Ce n'est pas, disait M. Persil, que nous allions jusqu'à prétendre que, s'il se présentait quelque grand danger, le roi n'eût pas le droit de s'emparer momentanément de tous les pouvoirs de l'État ; mais nous disons que ce ne serait pas en vertu de l'article 14, qui suppose l'usage des moyens légaux, mais en vertu de la nécessité, qui ne reconnaît ni temps, ni lieux, ni conditions. » Aveu qu'on aurait pu tourner contre l'accusation elle-même, car qui donc après tout pouvait , sinon le chef de l'État, être juge de cette nécessité, qui ne reconnaît ni temps, ni lieux, ni conditions? Charles X s'était trompé, il est vrai, et cette nécessité n'existait pas; mais, enfin, il avait cru être dans son droit comme dans son devoir, et de plus il s'était vu personnellement puni de cette irréparable faute. Son inviolabilité, garantie par la Charte comme la responsabilité de ses ministres, n'avait pas été respectée , et l'on venait maintenant rendre responsables les conseillers de sa couronne tombée ? argument

auquel, il faut bien le dire, l'accusation ne pouvait pas répondre, et auquel elle ne répondit pas.

Après ce réquisitoire assez amer, mais aussi habile que possible eu égard à la fiction constitutionnelle sur laquelle il était basé, réquisitoire qui aurait pu se résumer par cette seule et éternelle raison : la raison du plus fort, M. de Martignac prit la parole. Les sympathies publiques entouraient cet homme de bien qui venait de la sorte remplir un loyal et pieux office en faveur d'un adversaire malheureux. M. de Martignac, revêtu d'un frac noir sur lequel brillaient les insignes de grandcroix de la Légion d'honneur, portait déjà dans ses traits amaigris, sur sa pâle figure, les indices trop visibles d'une fin prochaine. Sa douce éloquence s'empara bien vite de l'attention de l'auditoire, et quelques-uns de ses arguments eurent assez de force pour demeurer irrefutables. « Il n'y a de responsabilité pour les ministres, disait-il, que là où il y a une couronne à l'abri de tous les orages et de toutes les révolutions; puisque vous avez renversé le prince, brisé son trône, les ministres ne sont pas plus responsables que l'officier qui, par ordre supérieur, a fait feu sur le peuple. Ensuite, quels juges donnez-vous aux accusés ? retrouvent-ils, dans l'état actuel des institutions, les garanties que la Charte leur avait promises, en soumettant leur responsabilité au jugement d'un

tribunal dont les éléments sont aujourd'hui décomposés? »

Un beau mouvement oratoire termina cette sympathique plaidoirie. « Vous jetez, dit l'orateur, les fondements d'un trône nouveau, ne lui donnez pas pour appui une terre détrempée avec du sang et des larmes. Le coup que vous frapperiez ouvrirait un abime, et ces quatre têtes ne le combleraient pas ! »

M. de Peyronnet prit la parole dans la séance suivante. Sa courte et brillante harangue, prononcée avec une grande dignité, avait pour but de raconter sa vie et d'en tirer des arguments favorables à l'indulgence qu'il réclamait de l'opinion publique tout aussi bien que du tribunal suprême auquel il s'adressait. Il rappela qu'il avait provoqué deux amnisties; que, grâce à lui, un grand nombre de condamnés politiques avaient été arrachés à l'échafaud. « Prisonnier dans un événement militaire, ajoutait-il, s'il me faut une rançon, messieurs, elle est payée d'avance , j'ai rendu à l'ennemi trois cents têtes des siens pour la mienne. » Il ne s'était pas enrichi au service du roi; il insista sur cette modicité de fortune qui avait engagé le roi Louis XVIII à doter lui-même les enfants de son ministre , et dit en terminant : « Non, je n'ai point imité l'exemple du comte de Melford; non, je n'ai pas déshonoré mon malheur par des lâchetés.

Je pouvais fuir le 29 et le 30 ; il en était encore temps. Une retraite m'a été offerte, et je ne l'ai pas acceptée. Je n'étais plus ministre cependant, et n'en avais plus les devoirs; mais, à défaut de ceux-là, il me restait ceux de l'honneur. Je ne me suis éloigné que sur l'ordre du roi, sur son ordre formel et réitéré; quand il n'y avait plus d'espérance, pas même celle de mourir à côté de lui; quand la fuite, devenue presque impossible, n'était pour moi qu’un danger de plus. Le sang a coulé, voilà le souvenir qui pèse à mon cæur. Paix à ceux qui ont succombé, paix et consolation à ceux qui ont survécu. Quelque dur qu’ait été mon sort, quelques grandes qu'aient été les injustices que l'on m'a faites, aucun sentiment ne peut surmonter en moi celui de la sympathie et de la pitié ; rien ne peut m'empêcher de verser des larmes sur le sang qui a été versé. J'en devrais davantage si j'avais été cause de ces malheurs; j'en dois encore beaucoup, quoique je ne me les reproche point. Que les amis et les ennemis acceptent également ce triste et légitime tribut que je leur paie à tous, et que je leur paierais encore quand même ils le repousseraient. Un malheureux, frappé comme moi, n'a guère plus que des larmes, et l'on doit peut-être lui tenir compte de celles qu'il ne garde pas pour lui-même. »

L'éloquence du client laissait peu de choses à

dire à l'avocat. M. Hennequin le comprit, et se borna , dans une plaidoirie habilement sobre, à insister sur certains points de détails que M. de Peyronnet avait dû négliger pour ne pas nuire à l'effet général de son discours. Après lui, vint le défenseur de M. de Chantelauze, M. Sauzet , dont le début à Paris était attendu avec une certaine impatience, début éclatant qui devait promptement transformer le jeune avocat en homme politique et l'amener sur les bancs du palais Bourbon.

M. Sauzet sut, même après MM. de Martignac et de Peyronnet, émouvoir et charmer son grave auditoire par l'élégance peut-être un peu prétentieuse d'une parole écoutée avec sympathie. Son succès fut immense, moins grand encore à Paris qu'en province, car la province s'enthousiasma pour le jeune orateur. Il y a des hommes qui ont ainsi un jour, une heure qu'ils ne retrouveront jamais ensuite dans tout le cours de leur vie; mais ce jour, cette heure ont suffi à leur renommée en incrustant, pour ainsi dire, leurs noms dans l'histoire. Seulement il est quelquefois bien curieux de relire, à un quart de siècle de distance, ces discours qui ont ému toute une assemblée, auxquels toute une génération a applaudi. Voici la péroraison de M. Sauzet; elle porte singulièrement sa date : « Mais si quelques murmures secrets et légitimes se faisaient encore entendre... il me resterait

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