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dans l'artillerie de la garde nationale, corps d'élite où s'était réfugiée l'opinion républicaine militante. MM. Cavaignac, Bastide, Thomas, Guinard, y avaient des grades élevés, et, sur les quatre batteries qui la composaient, trois appartenaient à l'opinion radicale. Leur action favorable au mouvement eût facilement paralysé celle de la quatrième batterie, et l'on comprend quel dangereux concours l'émeute pouvait trouver dans ce noyau d'hommes jeunes, hardis, prêts à tout entreprendre pour la réalisation de l'utopie politique qu'ils caressaient avec d'autant plus d'ardeur que cette brillante chimère ils se l'étaient vu arracher, pour ainsi dire, à l'Hôtel de Ville après le combat de Juillet. Mais le gouvernement suivait de l'ail ces tendances républicaines et insurrectionnelles. M. de Pernety, colonel de l'artillerie, avait reçu des instructions, et à l'aide d'un certain nombre d'hommes dévoués, recrutés dans les quatre batteries, il s'était mis en mesure de neutraliser au besoin la possession des canons, en les enclouant à un signal donné. Nous allons voir, du reste, comment on compléta au moment décisif le système de précautions qu'on avait cru devoir appliquer à ce côté de l'émeute.

L'audience du 21 commença sous de sombres auspices. Les pairs étaient aussi nombreux

que

les premiers jours. Tous répondirent à l'appel de leur

nom, excepté le comte Mollien, retenu chez lui par une indisposition des plus graves. Les ministres, qui paraissaient pour la dernière fois devant leurs juges, témoignaient par leur contenance digne et résignée un certain abattement qui faisait comprendre que les cris de mort de la foule étaient parvenus jusqu'à leurs oreilles, triste avertissement des dangers qui les menaçaient. M. Madier de Montjau renouvela l'accusation, et M. de Martignac répliqua avec une émotion contenue qui ajoutait encore au charme de sa parole. C'était pour lui le chant du cygne. Enfin, après quelques mots par lesquels, en terminant sa tâche, M. Bérenger demandait au nom du pays « bonne et sévère justice, » les débats furent clos, et les accusés sortirent de la salle au milieu d'un imposant silence.

On les conduisit rapidement vers cette prison du Petit-Luxembourg où de si tristes heures venaient de s'écouler pour eux. Les formes exceptionnelles de la procédure adoptées par la Chambre des pairs, dans cette circonstance solennelle, permettaient de réaliser la translation immédiate des prisonniers à Vincennes, car l'arrêt ne devait être prononcé qu'en présence de leurs défenseurs, et leur serait notifié ensuite par le greffier de la Cour. M. de Montalivet, dont le dévouement et l'activité ne se démentirent pas un seul instant, avait fait

préparer une voiture où les quatre ministres montèrent. Le roi avait exprimé le désir que son jeune ministre de l'intérieur commandât lui-même l'escorte des prisonniers. Des chevaux étaient préparés pour lui et le colonel Ladvocat. Tous deux se placèrent aux portières de la voiture, et se comportèrent envers le malheur comme ils l'eussent fait envers la royauté. Le cortége partit, traversant d'abord avec une certaine lenteur les rangs de la garde nationale étonnée, mais silencieuse; deux cents cavaliers, placés sous les ordres du général Fabvier, l'attendaient sur le boulevard extérieur. Dès que

la voiture les atteignit, elle partit au galop dans la direction de la barrière du Trône, qu'elle franchit heureusement après avoir évité les faubourgs. Alors, suivant les instructions qu'il avait reçues de Louis-Philippe, M. de Montalivet lui fit rapidement parvenir un billet ainsi conçu : « Sire, nous avons franchi la moitié de l'espace; encore quelques instants de danger et nous sommes à Vincennes, et tout est sauvé. »

Cependant, avec ou sans la participation du gouvernement, on avait répandu dans les masses populaires la nouvelle d'une condamnation à mort, et ce bruit, accueilli par les démonstrations d'une satisfaction bruyante, s'était transmis de bouche en bouche jusque dans les quartiers les plus éloignés de la ville. La rumeur contraire de la translation des prisonniers à Vincennes, et de la possibilité d'une condamnation moins sévère, porta au plus haut degré l'exaspération de la foule, que quelques gardes nationaux semblaient malheureusement partager; les cris de mort se firent entendre de nouveau ; des quais et des hauteurs du Panthéon s'avancèrent les colonnes populaires, vers ce Luxembourg hérissé de baïonnettes qu'elles auraient voulu emporter d'assaut. Les républicains se précipitèrent vers le Louvre, d'où ils espéraient voir sortir l'artillerie de la garde nationale; mais les grilles en étaient fermées, et dans l'intérieur de la cour la troupe de ligne et la garde nationale, faisant face aux artilleurs, paraissaient disposés à tirer sur eux s'ils faisaient mine d'enlever leurs pièces ou de les livrer au peuple. Autour du Luxembourg, M. de Sussy, colonel de la 11° légion, fut frappé et renversé de cheval; MM. de Lafayette et Arago virent leur patriotisme méconnu, leurs efforts impuissants. Mais derrière eux la bourgeoisie armée, qui commençait à craindre le pillage, croisa énergiquement la baïonnette, et opposa un mur de fer à la populace envahissante. Celle-ci s'arrêta surprise en présence de cette attitude décidée, et se borna pendant le reste de la soirée à faire entendre d'impuissantes clameurs.

Les débats avaient été clos à deux heures. A dix heures du soir, les pairs entrèrent dans la salle de leurs séances, sombre, silencieuse, presque entièrement déserte, et là, en face des défenseurs, pâles et abattus, M. Pasquier prononça l'arrêt, qui se terminait ainsi :

« La Cour des pairs, considérant que ces actes constituent le crime de trahison prévu par l'art. 26 de la Charte de 1814; — déclare Auguste-JulesArmand-Marie, prince de Polignac; Pierre-Denis, comte de Peyronnet; Jean-Claude-Balthazar-Victor Chantelauze ; et Martial -Côme-Annibal-Perpétue-Magloire, comte de Guernon-Ranville, coupables du crime de trahison; considérant qu'aucune loi n'a déterminé la peine de la trahison, et qu'ainsi la Cour est dans la nécessité d'y suppléer; vu l'art. 7 du Code pénal, qui met la déportation au nombre des peines afflictives et infamantes; – vu l'art. 17 du même Code, qui porte que la déportation est perpétuelle; l'art. 18, qui déclare qu'elle emporte la mort civile,

vu l'art. 25 du Code civil, qui règle les effets de la mort civile; considérant qu'il n'existe hors du territoire continental de la France aucun lieu où les condamnés à la peine de la déportation puissent être transportés et retenus; condamne le prince de Polignac à la prison perpétuelle sur le territoire continental du royaume, le déclare déchu de ses titres, grades et ordres, le déclare

vu

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