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numérique l'emporte à la fin. Diebitsch, maître du bois, y loge son artillerie et foudroie la seconde ligne polonaise commandée par Skrzynecki, tout en lançant le comte de Witt et sa cavalerie à la poursuite des fuyards, qui se dirigent vers le faubourg de Praga. Chlopicki accourt à l'aide de la division Skrzynecki ébranlée par le feu des batteries russes. Il se met à la tête des grenadiers polonais et charge l'ennemi avec fureur; mais la réserve du prince Khakhofskoï a opéré sa jonction avec le corps d'armée de Diebitsch; les colonnes polonaises sont refoulées, et Chlopicki, renversé par un éclat d'obus, est emporté loin du champ de bataille.

Les issues de Praga se trouvaient alors encombrées par les fuyards et les voitures chargées de blessés; dans la plaine, la cavalerie de Diebitsch et son artillerie légère avaient entamé plusieurs carrés d'infanterie polonaise, qui se repliaient en bon ordre. Déjà les hussards russes et le régiment des cuirassiers du prince Albert s'approchaient de la barrière de Grochow; le feld-maréchal pouvait donc croire à une victoire certaine et décisive; mais l'aspect de la bataille changea soudainement; un grand nombre d'ouvriers sortis de Varsovie avaient déblayé les avenues de Praga, pendant que Malachowski mettait le feu à quelques maisons du faubourg pour démasquer les batteries placées à la tête du pont. Le désordre cesse aussitôt; l'infan

terie polonaise, voyant les barrières libres, se reforme et oppose une résistance terrible à la cavalerie lancée contre elle. Les cuirassiers du prince Albert , admirable régiment que l'on avait surnommé l’invincible, s'étaient presque avancés jusqu'au faubourg. Engagés au milieu d'un terrain détrempé, ils se voient tout à coup enveloppés dans un cercle de feu. Prondzynski dirige contre cette cavalerie d'élite des fusées à la congrève qui portent dans ses rangs le désordre et la mort; les lanciers polonais la chargent avec fureur, et elle disparaît anéantie.

La nuit était venue : Diebitsch, qui perdait plus de dix mille hommes, se retira derrière les bois qu'il avait si chèrement conquis. Skrzynecki avait proposé au prince Radziwill de reprendre l'offensive, et de poursuivre l'armée russe. Le généralissime ne partagea pas cet avis. L'armée insurrectionnelle

passa donc sur la rive gauche de la Vistule; un seul pont la mettait en communication avec Varsovie, et ce pont pouvait, en effet, être emporté par les glaces. Telle fut l'issue de la bataille de Grochow.

Peu de jours après, le feld-maréchal se retranchait non loin de Wawer, et disposait ses campements d'hiver dans le palatinat de Lublin.

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V.

Cependant le congrès belge allait avoir à décider une question non moins grave que celles de l'indépendance et de la délimitation nouvelle du pays. Il avait décrété l'adoption de la forme monarchique; il lui fallait maintenant élire un roi. Au point où en était la révolution, l'élection du chef de l'État devenait, en effet, la mesure la plus nécessaire, la plus capable de mettre fin aux intrigues des factions, aux agitations des partis. Le 19 janvier, après plusieurs jours de débats parlementaires sur la question d'urgence, l'époque de l'élection définitive fut fixée par le congrès au 28 du même mois; il fut également résolu que la légation belge à Paris prendrait l'avis du cabinet français a sur différents points commerciaux et politiques qui auraient rapport au choix du chef de l'État. » Dans la même séance, le congrès avait rejeté une proposition analogue relative aux relations avec l'Angleterre; procédé dont le cabinet anglais ne voulut pas se plaindre, afin de ménager les hommes dont peutêtre il aurait besoin plus tard.

Dès que la question de l'élection du souverain fut à l'ordre du jour, une incroyable multitude de

la

compétiteurs se révéla à l'Europe surprise. Au lendemain de l'orage révolutionnaire qui venait de renverser des trônes, c'était à qui ambitionnerait un trône ! Il est vrai que beaucoup de ces candidats improvisés l'étaient complétement à leur insu; mais dans tous les cas, et les journaux d'alors en firent

remarque, il s'en fallait de peu que le nombre des prétendants n'égalât celui des députés qui devaient faire l'élection.

Parmi ces nombreuses candidatures, l'une des plus sérieuses était encore celle du prince d'Orange; seulement ses partisans tendaient au but qu'ils s'étaient proposé par des voies souterraines, et semblaient ne pas vouloir avouer hautement la cause qu'ils défendaient; grande faute qui devait faire douter de la nationalité de ce parti, bien qu'il fût si national encore.

Quant à l'Angleterre elle paraissait en ce moment bien disposée en faveur du prince; mais cette protection à demi dissimulée, cette sourde coopération, furent plutôt nuisibles qu'avantageuses à sa cause.

Pendant ce temps, M. Lebeau avait proposé, comme candidat au trône, le duc de Leuchtenberg 1, fils du prince Eugène Beauharnais; candidature qui paraissait devoir être soutenue tout à la fois par la fraction libérale du congrès et par une

1. Né le 2 octobre 1817; mort le 20 octobre 1852.

portion du parti catholique. L'autre portion, beaucoup plus nombreuse, se ralliait aux partisans de la réunion à la France, pour porter le duc de Nemours. De son côté, le gouvernement français désavouait toute vue ambitieuse et avait franchement adhéré au protocole n° 14, par lequel les puissances avaient entendu exclure de la candidature au trône belge « tout prince des familles régnantes dans les cinq États dont les représentants étaient assemblés dans la conférence de Londres », protocole que le congrès repoussa comme renfermant des conditions attentatoires à la liberté de ses votes. Toutefois, M. Bresson avait , par une note datée du 11 janvier 1831, fait savoir au comte de Celles, président du comité diplomatique, que « le roi des Français et son gouvernement pensaient que l'élection du duc de Leuchtenberg jetterait la Belgique dans de grands embarras; que ce prince ne serait sans doute pas reconnu par les grandes puissances, et dans aucun cas par la France. »

Les orangistes cachaient, pour ainsi dire, leur candidat derrière l'archiduc Charles d'Autriche, et si ce prince, placé sous l'exclusion prononcée par le protocole no' 14, obtint, au moment de l'élection, un nombre de votes assez considérable, c'est

ue plusieurs membres du congrès, prévoyant que le duc de Nemours et le duc de Leuchtenberg ne régneraient ni l'un ni l'autre sur la Belgique, ne

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