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voulurent pas augmenter le chiffre de la majorité.

Cependant les intrigues se croisaient; M. Lebeau, plaidant la cause de son candidat, disait : « Il n'y a que trois combinaisons possibles : le prince d'Orange, le duc de Nemours ou le duc de Leuchtenberg. Le premier doit entraîner la guerre civile, le second une guerre générale et immédiate; mais, avec le troisième, la guerre est tout au plus croyable. Deux causes peuvent encore produire une conflagration : l’une est certaine, c'est l'union directe ou indirecte avec la France; l'autre est problématique : ce serait une guerre entre les principes de la liberté et ceux de l'absolutisme. » Du reste les hommes politiques du congrès jugeaient, pour la plupart, assez faussement les choses, parce qu'ils les jugeaient avec passion, et rien ne vint plus tard confirmer les prévisions ou justifier les théories qu'ils produisirent pendant les débats relatifs à l'élection.

Ce fut le 11 janvier 1831 que M. Bresson adressa au comte de Celles la note que nous avons mentionnée plus haut, et l'habile diplomate ajouta « que le roi ayant, à plusieurs reprises, manifesté son intention de ne consentir ni à l'union de la Belgique à la France, ni à l'élection du duc de Nemours, toute persistance dans ces questions déjà décidées ne pouvait avoir d'autres résultats que d'agiter la Belgique et de menacer la paix de l’Europe, que le roi était si désireux de maintenir. »

Nous avons dit qu'il existait un parti qui voulait la réunion de la Belgique à la France. M. Gendebien en était en quelque sorte le chef, et était encouragé dans cette combinaison par plusieurs des coryphées du mouvement en France, tels que MM. de Lafayette et Lamarque. Le gouvernement français aurait aisément pu profiter de cette tendance réunioniste, mais il n'en fit rien et agit loyalement vis-à-vis des autres puissances, quoi qu'en aient dit des publicistes étrangers, à propos de l'élection du duc de Nemours.

Seulement il y avait en cette occasion un danger à écarter et une garantie à donner à l'Europe, et le roi Louis-Philippe profita de ce double avantage que les circonstances lui offraient.

Le danger à éviter, non pas uniquement pour la France, mais pour l'Europe entière, c'était la guerre que l'élection du duc de Leuchtenberg aurait très-probablement amenée en faisant de la Belgique le centre de l'opinion napoléonienne, qui ne devait triompher que plus tard et dans des circonstances toutes particulières. La garantie à donner à l'Europe, c'était le refus d'une couronne et la preuve d'un entier désintéressement. Or voici ce qui se passait à Bruxelles en ce moment :

Le congrès entendait jouir entièrement de son libre arbitre et ne suivre que sa volonté. Les associations patriotiques déclaraient hautement une résolution analogue. Les partisans du duc de Nemours étaient nombreux; mais soixante et onze députés avaient, disait-on, pris l'engagement de soutenir le duc de Lenchtenberg, et des agents envoyés en Bavière devaient obtenir son adhésion. Un officier français, attaché à la famille du prince Eugène, étant venu de Munich à Bruxelles, où sa présence momentanée contribuait à accroître les espérances du parti, plusieurs journaux adoptèrent cette cause avec enthousiasme. Les mots « Vive Leuchtenberg ! » étaient tracés sur les murailles. On voyait le portrait du duc publiquement exposé dans les rues et attaché à tous les arbres de la liberté. Dans les théâtres et dans les cafés, des chansons, composées en son honneur, étaient chantées au milieu des applaudissements. Enfin des corporations, précédées de bannières, se rendaient quotidiennement aux alentours de la salle du congrès et demandaient son élection.

Quant à l'envoyé britannique, lord Ponsonby, sa politique semblait tout à fait incertaine et mystérieuse. Tantôt l'Angleterre paraissait vouloir soutenir le prince d'Orange, et tantôt se rejeter sur le duc de Leuchtenberg. Lord Ponsonby entretenait avec M. Lebeau des relations étroites, tandis que ses rapports avec M. Bresson devenaient de plus en plus froids, et, comme il arrive toujours en pareil cas, la malveillance de quelques hommes augmentait encore cette mésintelligence. Un jour on vint dire à M. Bresson que lord Ponsonby avait déclaré, en présence de plusieurs personnages politiques, que l'Angleterre reconnaîtrait immédiatement le duc de Leuchtenberg, si ce prince était choisi par le congrès; mais que ses instructions lui enjoignaient de quitter Bruxelles dans les vingtquatre heures si le duc de Nemours était élu. M. Bresson dut aussitôt demander à lord Ponsonby des explications catégoriques sur ce fait, que l'ambassadeur anglais nia de toutes ses forces, ajoutant qu'il avait des instructions pour combattre l'élection des deux candidats, « dont aucun ne pouvait être accepté". »

Ce fut alors que le général Lawæstine, qui avait passé à Bruxelles les quinze ans de la Restauration, et se trouvait lié avec la majeure partie de l'aristocratie belge, fut chargé de porter des dépêches à M. Bresson. Celui-ci, voulant faire connaître de vive voix à son gouvernement l'état réel des choses et la nature de la lutte qui allait s'engager, se rendit à Paris, d'où il adressa à M. de Lawæstine la lettre suivante de M. Sébastiani, en réponse à une de ses dépêches précédentes :

1. L'Angleterre espérait à cette époque le succès du prince d'Orange, et ne pensait pas encore au prince Léopold de SaxeCobourg.

« Monsieur, je m'empresse de répondre à votre lettre du 21. Le conseil du roi, dans sa réunion de ce matin, a été unanime sur la nécessité de déclarer au gouvernement provisoire, que le cabinet français considérerait le choix du duc de Leuchtenberg, pour le trône des Belges, comme un acte d'hostilité envers la France. Dans le cas où le congrès, malgré une déclaration si formelle, ferait cette élection, vous quitterez Bruxelles aussitôt. »

M. Bresson, qui n'avait passé que vingt-quatre heures à Paris, put bientôt juger lui-même de l'effet produit sur les esprits par cette communication péremptoire. Cet effet fut très-grand; plusieurs des députés qui avaient adhéré à la proposition en faveur du duc de Leuchtenberg , revinrent sur leur opinion première, et les esprits indécis, qui quelquefois font les majorités, se rangèrent du côté du duc de Nemours.

La discussion avait commencé le 28 janvier, et continua jusqu'au 3 février. La veille de l'élection, M. Bresson fit connaître au congrès cette seconde lettre du comte Sébastiani, qui confirmait de la façon la plus positive le refus de la France d'adhérer au protocole que le congrès avait repoussé :

« Monsieur, si, comme je l'espère , vous n'avez pas communiqué au gouvernement le protocole du 27 janvier, vous vous opposerez à cette commu

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