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Narew avec la majeure partie de ses forces, dut s'élancer à leur rencontre. Un désordre indescriptible régnait dans la ville, dont les rues étaient obstruées par des chariots renversés en forme de barricades. Les Russes avaient déployé sur les mamelons boisés qui dominent la rive gauche du fleuve quatre-vingts pièces de canon, et le feu de cette formidable artillerie commençait à incendier les maisons d'Ostrolenka. Skrzynecki se précipita sur leurs colonnes qui étaient parvenues à passer le pont. Il conduisit lui-même et successivement tous ses bataillons à l'ennemi. Kaminski tomba mortellement frappé. Langemann eut un cheval tué sous lui dans ces charges furieuses qui produisirent bientôt une effroyable mêlée. On combattait corps à corps, le plus souvent à l'arme blanche, et près de trois cents officiers polonais trouvèrent la mort dans cette lutte acharnée. Enfin, après sept heures de combat, après une charge où les lanciers polonais, engagés dans les marécages de la plaine, furent presque tous anéantis, l'armée de Diebitsch fut définitivement rejetée à travers un monceau de cadavres sur la rive gauche de la Narew, et le terrain ensanglanté resta au pouvoir des Polonais. Lugubre et douloureuse victoire, qui leur coûtait trop cher pour qu'ils pussent en profiter. Plus de sept mille des leurs jonchaient en effet cet inutile champ de bataille.

Le lendemain Skrzynecki assemblait un conseil de guerre, et après une longue délibération des chefs de l'armée insurrectionnelle, décidait qu'on se replierait immédiatement sur Varsovie. Lubienski dut protéger la retraite, et le corps de Gielgud, fort de douze mille hommes, que le fleuve séparait du

gros de l'armée polonaise, reçut l'ordre de se jeter en Lithuanie.

De son côté, Diebitsch, qui avait commis la faute immense de courir au secours de la garde impériale faiblement menacée, au lieu de profiter de l'éloignement du généralissime pour marcher sur Varsovie sans défense, Diebitsch, disons-nous, ne poursuivit pas l'armée polonaise comme il aurait pu si aisément le faire avec les forces nombreuses dont il disposait encore. Abattu et découragé, il ne tarda pas à se retirer dans son camp de Pultusk, où le choléra fit presque immédiatement une invasion cruelle.

Le comte Orloff, aide de camp de l'empereur, fut alors chargé par le tsar d'une mission pour son armée de Pologne. Il s'agissait de rendre la confiance à cette armée, dont le moral était profondément atteint, et de stimuler chez le feld-maréchal une ardeur que les premières difficultés de cette campagne semblaient avoir changée en découragement.

Mais désormais les jours du vieux soldat étaient

comptés; une violente attaque de choléra le terrassa tout à coup à la suite d'un banquet, le 10 juin 1831, et le lendemain le général Toll prenait provisoirement le commandement de l'armée russe. Quelques jours plus tard, le 29 juin, la mort frappait également au moment où il allait se rendre à SaintPétersbourg, le grand-duc Constantin que sa douce compagne, la duchesse de Lowicz devait, au bout de peu de mois seulement, suivre dans la tombe. Quelle que fût la gravité d'un tel incident, il passa presque inaperçu au milieu des préoccupations qui toutes se portaient vers les champs de bataille où la Pologne allait engager ses dernières phalanges. Le rôle politique et militaire du cézarevitch paraissait terminé, d'ailleurs, depuis qu'il s'était éloigné de Varsovie.

Le feld-maréchal Paskiewitch Erivanski fut désigné par l'empereur pour commander en chef son armée de Pologne. Il arriva au camp russe, le 24 juin 1831. Désormais une guerre d'initiative allait succéder à une guerre de système, et, malgré tout son héroïsme, l'insurrection polonaise devait succomber dans une lutte où la force et l'habileté se trouvaient réunies contre elle. Cependant elle avait cherché à opérer une diversion en Lithuanie. Les généraux Dembinski, Gielgud, Chlapowski, à la tête d'un corps de douze mille hommes et de quelques canons, s'étaient jetés dans cette pro

vince, et la parcouraient en tout sens ainsi que

la Samogitie , s'efforçant d'y alimenter le feu de l'insurrection qu'une noblesse ardente, ombrageuse, y avait soudainement allumé.

Un profond découragement ne tarda pas à s'enparer des insurgés ; la mésintelligence qui régnait entre les généraux polonais était assurément bien capable de l'entretenir. A partir de ce moment, la lutte cessa d'être sérieuse en Lithuanie , où la noblesse l'avait cependant engagée avec cet enthousiasme irréfléchi sans doute , mais poétique, qui jetait au milieu des combats la jeune comtesse Émilie Plater, une héroïne de vingt ans ! Quant au général Dembinski, il devait, après une retraite pénible et souvent entrecoupée de combats, parvenir à gagner les impénétrables solitudes de la forêt de Bialowies; le 3 août 1831, il rentrait dans Praga, ramenant les débris de ses légions décimées.

Revenons à Varsovie. Après la bataille d'Ostrolenka , le prince Czartoryski avait convoqué le conseil des quintumvirs, pour lui communiquer les dépêches qu'il venait de recevoir du généralissime. La majorité du conseil décida que Skrzynecki, loin de porter la responsabilité des pertes de l'armée et des malheurs de la patrie, devait, au contraire, être considéré comme ayant bien mérité de la cause nationale. Une députation fut chargée d'aller à sa rencontre et de le féliciter ; honneur antique qui

pouvait avoir un résultat tout autre que celui qu'on en attendait. Le généralissime parut, en effet, comme enivré de cet hommage. Il voulut renverser la forme gouvernementale adoptée , et demanda l’établissement d'une dictature. A une faible majorité le quintumvirat fut maintenu , mais son autorité morale était désormais détruite. Mécontent de ce triomphe imparfait, le généralissime en rechercha un autre dans le but de se concilier les masses : le corps russe du général Rudiger occupait le palatinat de Lublin ; il forma le projet de l'anéantir; malheureusement, au moment où il se portait vers les Russes à la tête de la réserve, tandis que le général Jankowski recevait l'ordre de les prendre en flanc, une fausse alerte donnée par Skarzynski fit croire au généralissime que Varsovie pouvait être menacée, et l'engagea à repasser immédiatement la Vistule. Jankowski attaqua seul et sans espoir. La fortune n'était plus évidemment du côté de la Pologne !

Cependant le peuple de Varsovie , que les déclamations des chefs avaient surexcité, le peuple qui voyait rentrer dans les faubourgs les troupes de Jankowski mécontentes et humiliées, s'indigna de ce qu'il nommait avec fureur une odieuse trahison. Le généralissime, effrayé de cette agitation soudaine, promit de faire mettre en jugement les généraux qui auraient manqué à leurs devoirs; et comme Jankowski déclarait qu'ayant reçu l'ordre formel

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