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et que ce n'est qu'au moment que j'ai vu l'action des lois paralysée et l'exercice de l'autorité royale totalement anéanti, que j'ai cru de mon devoir de déférer au veu national, en acceptant la couronne à laquelle j'ai été appelé. C'est sur vous, Sire, que la France a surtout les yeux fixés. Elle aime à voir dans la Russie son allié le plus naturel et le plus puissant. J'en ai pour garantie le noble caractère et toutes les qualités qui distinguent Votre Majesté impériale. Je la prie d'agréer les assurances de la haute estime et de l'inaliénable amitié avec laquelle je suis,

« Monsieur mon frère, « De Votre Majesté impériale, le bon frère,

Louis-PHILIPPE. >>

Cette lettre était habile. On aurait pu sans doute y relever quelques assertions volontairement inexactes ; ainsi, il n'était pas vrai de dire, entre autres choses : « Les vaincus eux-mêmes m'ont cru nécessaire à leur salut. » Mais, en admettant ces artifices de langage, cette lettre indique merveilleusement la position que voulait prendre le nouveau roi vis-à-vis des grandes puissances absolutistes, et toutes les concessions qu'il était prêt à faire aux vieux principes monarchiques dans le but et l'espoir d'être promptement admis à occuper

.

régulièrement parmi les souverains la place qu'il venait revendiquer au nom d'une insurrection victorieuse. Nous dirons plus tard comment l'empereur Nicolas répondit à ces avances.

Le général Belliard et le comte de Lobau furent chargés de porter, le premier à Vienne, le second à Berlin, la notification de l'avénement de LouisPhilippe. A Berlin comme à Vienne ils furent bien accueillis. Le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche s'étaient entendus avec la cour de Russie dès

que

la nouvelle de la révolution de Juillet leur était parvenue , et leur réponse, à peu près identique, fut qu'ils ne se sépareraient point en cette circonstance de leurs cosignataires des traités de Vienne, mais que la reconnaissance du nouveau roi ne leur paraissait pas douteuse, parce que l'existence de ces traités ne leur semblait pas compromise. A Vienne, à Berlin et à Londres, on insista du reste sur la nécessité pour le gouvernement de LouisPhilippe d'opposer une digue au torrent révolutionnaire, tout en exprimant la crainte de le voir lui-même entraîné par ce courant violent et rapide qu'il est toujours si difficile et si dangereux de remonter.

Le général Belliard avait été chargé de toucher deux points très-délicats dans ses entretiens avec le prince de Metternich : le premier concernait le duc de Reichstadt; le second la branche aînée des Bourbons. Charles X avait, en effet, demandé à l'Autriche un asile que les liens de famille ne permettaient

pas de refuser, et, quant au fils de Napoléon, le parti bonapartiste, qui s'était laissé surprendre par la rapidité des événements à l'issue desquels il avait contribué en prenant part au combat, commençait à nouer des intelligences à Vienne où il venait d'envoyer de nombreux émissaires. Le duc de Reichstadt en était entouré, et pendant ce temps le roi Joseph Bonaparte 1 écrivait des ÉtatsUnis au général Lafayette pour demander tout à la fois l'abolition de la loi de bannissement qui avait frappé sa famille, et un appel au peuple français sur le choix du souverain nouveau qu'il entendait se donner, ajoutant qu'il protestait « contre toute élection faite par des corps politiques n'ayant pas obtenu de la nation les pouvoirs qu'elle seule avait le droit de donner. »

Les deux réponses du cabinet autrichien furent également favorables : d'une part, il s'engagea à surveiller et réprimer au besoin les intrigues légitimistes qui tendaient à provoquer une troisième restauration de la branche aînée des Bourbons sur le trône de France; de l'autre, il promit de s'opposer loyalement à toute tentative qui aurait pour but de relever les espérances du parti bonapartiste en mettant en avant le nom ou la personne du duc de Reichstadt. Il imposait seulement une condition, condition très-naturelle assurément, c'est que le nouveau gouvernement français ne chercherait en aucune façon à troubler en Italie la domination autrichienne.

1. Né en 1768; mort en 1844.

MM. de Montesquiou à Rome et à Naples, de Montebello à Madrid, de la Moskowa à Stockholm, de Marmier et de Bouillé dans l'Allemagne centrale, reçurent également un accueil qui indiquait combien les cabinets européens, contrairement à leur politique d'autrefois, politique, il est vrai, si fatale à leurs intérêts matériels, étaient disposés maintenant à accepter égoïstement les faits accomplis, pourvu que les gouvernements nouveaux respectassent leurs anciens droits. Ces choix étaient heureux en ce sens qu'ils offraient à l'Europe de véritables garanties de conservation et d'ordre monarchique.

Lord Stuart de Rothsay remit ses lettres de créance le 31 août 1830, et dans les trois mois qui suivirent cette date, toutes les puissances reconnurent le gouvernement de Juillet en accréditant des envoyés auprès de Louis-Philippe, excepté toutefois le duc de Modène et la Russie, qui, par ses lenteurs, voulut exprimer le peu de sympathies que lui inspirait, indépendamment de son origine, le gouvernement dont les premiers empressements avaient ouvertement été pour la Grande-Bretagne.

Succès réel des débuts du règne de Louis-Philippe, mais incomplet comme toute ceuvre de la prévoyance et de la politique humaines.

II

La jeune génération, qui s'était faite libérale surtout parce que la Restauration n'avait pas su se l'approprier par des emplois ou des faveurs, offrait au gouvernement de Juillet un noyau d'hommes hardis, intelligents, nouveaux comme lui-même. Ce fut pour lui une très-favorable chance, chance peu commune, et qu'il sut, du reste, exploiter avec habileté, sûreté de coup d'œil, connaissance des aptitudes individuelles.

Parmi ces hommes qui , pour la plupart, avaient fait leurs premières armes dans la presse, et dont on appliqua les qualités diverses à l'administration active ou consultative du pays, on distinguait MM. Thiers, Mignet , Tanneguy Duchatel, de Salvandy, de Kératry, Villemain, Bertin de Vaux, Saint-Marc Girardin, Charles Renouard, nommés conseillers d'État ou maitres des requêtes; Arnault, de Norvins , Amédée Thierry, Mazères, Romieu, Léon Thiessé, Gauja , préfets ou sous-préfets dans

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