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principe, si salutaire pourtant au lendemain d'une telle révolution ? Il y a, nous l'avons dit , deux espèces bien distinctes parmi les hommes politiques : les uns détruisent sourdement ou renversent par instinct, comme les autres conservent ou réédifient. M. Odilon Barrot n'appartenait pas à cette dernière catégorie , et Louis-Philippe le savait bien. Mais il comprenait aussi que M. Barrot ne garderait pas longtemps le poste qu'il lui confiait ainsi sous la pression des événements et des hommes de l'époque, et il n'était pas fâché de l'user un des premiers, ce qu'il a fait depuis pour bien d'autres.

Le gouvernement occulte des sociétés secrètes commençait du reste à s'établir et à fonctionner à côté du gouvernement régulier. La révolution de Juillet, que le petit groupe des partisans de la république déclarait un mouvement avorté, ne lui semblait que le premier pas du peuple parisien dans la voie de l'insurrection. Le renversement du trône de Charles X et le changement violent de dynastie n'étaient à ses yeux que des préludes, mais des préludes précieux, d'agitation et de désordres; la royauté usurpée de Louis-Philippe lui apparaissait comme la première étape de la route conduisant à la république, et c'était déjà un fait immense dans l'intérêt de la cause républicaine que cet ébranlement donné à la société monarchique par les trois journées de lutte et de barricades qui venaient de montrer toute la force révolutionnaire du peuple si impressionnable de Paris. Chose étrange! M. de Lafayette avait accepté et pour ainsi dire patronné la monarchie de 1830, et pourtant c'était de son nom et de sa popularité que s'autorisaient déjà les agitateurs; c'était aussi de sa maison que partaient les émissaires chargés d'aller porter l'insurrection à l'étranger. Le général Mina 1 fut un des premiers à organiser sous ce patronage trompeur de M. de Lafayette une tentative d'invasion en Espagne. Vainement le maréchal Gérard 2 auquel, avant de partir, Mina avait demandé une audience, lui avait-il fait jurer « de ne rien brusquer et de s'abstenir de toute entreprise jusqu'à ce que la France se fût nettement posée en face de l’Europe. » Mina, entraîné peut-être par les siens, franchit les frontières d'Espagne : deux chefs de bandes, le colonel Valdès et le général Chapalangarra

avaient devancé son mouvement. Ce dernier fut tué , l'autre défait et rejeté au delà de la Bidassoa. Mina lui-même, qui d'abord s'était emparé d'Irun, ne put résister aux troupes royales, et, vivement poursuivi, ne leur échappa qu'avec peine. Telle fut l'issue de cette expédition favorisée par les clubs de Paris, tout étonnés de voir que

1. Né en 1784, près de Pampelune; mort à Barcelone le 24 décembre 1836.

2. Le comte Gérard avait été nommé maréchal peu de jours après la révolution de Juillet.

la vieille monarchie espagnole ne rendait pas immédiatement son épée aux aventuriers envoyés pour la réduire.

Les anciens ministres de Charles X, MM. de Peyronnet, de Chantelauze, et de Guernon-Ranville, avaient été arrêtés dans leur fuite par la garde nationale de Tours. Le prince de Polignac, découvert également en Normandie, fut transféré comme eux à Vincennes. C'était une complication que le roi avait prévue, qu'il avait redoutée, et dès le premier moment, il s'imposa la tâche généreuse autant que difficile d'arracher ces quatre têtes aux fureurs du peuple surexcitées d'avance par les agitateurs républicains.

Mais un autre fait de détail, plus inattendu et plus pénible encore, vint affecter profondément Louis-Philippe en provoquant de la part de ses ennemis politiques les plus haineuses interprétations, les plus odieuses calomnies.

Le 27 août 1830, un courrier expédié à la hâte apportait au Palais-Royal la nouvelle étrange du suicide de M. le duc de Bourbon 1, du dernier des Condé. Comment un pareil fait avait-il pu se produire ? Par quel concours de circonstances avait-il été amené?

La révolution, qui venait d'exiler une fois de plus cette branche aînée de la royale famille à laquelle se rattachaient étroitement ses affections et ses souvenirs, avait douloureusement frappé le duc de Bourbon. Sa tête et son ceur, également atteints, devaient difficilement résister à une secousse qui lui rappelait trop péniblement les rudes épreuves de sa jeunesse. Un grand trouble s'était emparé de lui à la nouvelle du départ de Charles X. Quelle conduite devait-il tenir, en effet ? et la place du dernier Condé n'était-elle pas auprès de son roi malheureux ? Aussi, dès les premiers jours d'août 1830, le prince avait-il formé le dessein de quitter furtivement Saint-Leu, résidence qu'il habitait alors, et d'aller rejoindre Charles X. Ce projet, abandonné d'abord, puis repris ensuite , il l'avait confié à deux personnes de sa maison, M. de Choulot, capitaine des chasses, et son premier valet de chambre Manoury. Le baron de Surval, intendant de la maison du prince, avait également reçu l'ordre de tenir à sa disposition un million en billets de banque, et deux fois des voitures de voyage

1 Né le 13 avril 1756; mort le 27 août 1830.

durent attendre tout attelées dans des villages peu distants de Saint-Leu.

Le 11 août, dans la matinée, on remarqua que le duc de Bourbon avait une légère blessure à la tempe et qu'un de ses yeux paraissait injecté de sang. Avec la familiarité respectueuse qui lui était ordinaire, Manoury adressa une question indirecte, et le prince, visiblement embarrassé, répondit évasivement qu'il s'était heurté à un meuble placé près de son lit, explication inadmissible à laquelle on dut accorder plus tard une véritable importance.

Vers cette époque, la reine Marie-Amélie venait visiter le duc de Bourbon. Elle lui apportait de consolantes paroles ; mais elle était chargée de lui remettre, de la part du roi, les nouveaux insignes de grand'croix de l'ordre de la Légion d'Honneur, et lui avait fait comprendre qu'on désirait le voir siéger une fois à la Chambre des Pairs. L'expression sous-entendue de ce désir de Louis-Philippe tourmenta le vieillard. Aussi, lorsque la reine, dont la présence avait cependant satisfait et rassuré son esprit, se fut éloignée de Saint-Leu , appela-t-il de nouveau son confident, M. de Choulot , auquel il dit, en résumant une conversation animée : « On veut que je figure à la Chambre des Pairs ; c'est impossible! mon parti est pris : je par

tirai. »

Le 25 août, jour de la saint Louis, les autorités

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