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de Saint-Leu vinrent complimenter le prince, et les habitants se joignirent, par de chaleureuses démonstrations, à l'hommage qu'on lui rendait ainsi; il en parut touché; mais plusieurs fois sa pensée se reporta vers ceux qu'on avait fêtés de même et qui maintenant goûtaient les fruits amers de l'exil.

Enfin, le 26, dans la matinée, le prince parut violemment agité. Des paroles assez vives furent échangées entre lui et la baronne de Feuchères, favorite qui, depuis longues années, avait pris sur lui un ascendant complet Avait-il été question du départ projeté? une autre cause de mésintelligence s'étaitelle produite tout à coup? Nul ne l'a dit; toutefois, à la suite de cette altercation soudaine, le prince, très-affecté, envoya un courrier à Chantilly pour prévenir M. de Choulot qu'il eùt à se rendre immédiatement à Saint-Leu. Le fidèle serviteur obéit en effet aux ordres de son maître, et c'est au rendezvous de la mort qu'il avait été convié de la sorte.

Le soir de ce même jour, M. de Cossé, qui avait occupé une charge élevée dans la maison de Charles X, rendit visite au prince; il fut retenu à dîner, et pendant le repas, parla des ignobles caricatures sur la famille royale que le gouvernement nouveau laissait, par une insigne faiblesse, vendre librement dans les rues. Cette conversation parut impressionner très-péniblement le duc de Bourbon. Cependant, rentré dans le salon, il s'assit comme à l'ordinaire à la table de whist avec la baronne de Feuchères, MM. de Préjean et de La Villegontier, gentilshommes de sa maison. Il perdit, ne paya pas, et en se retirant pour gagner sa chambre à coucher, fit un signe de tête inusité, une sorte de signe d'adieu à ses gens rangés dans le vestibule et surpris de la mélancolique expression de son regard.

La nuit se passa sans qu'aucun bruit vînt troubler le calme du château. Le duc de Bourbon, qui était demeuré silencieux pendant que son chirurgien ordinaire et le valet de chambre de service procédaient aux soins habituels de sa toilette de nuit, avait dit qu'on entråt dans sa chambre à huit heures le lendemain matin.

A l'heure indiquée, le valet de chambre Lecomte vint frapper à la porte, qui était fermée en dedans; mais le prince n'ayant point élevé la voix, il se retira et revint un peu plus tard accompagné du chirurgien. On frappa de nouveau : même silence. Lecomte, inquiet, court alors chercher madame de Feuchères, qui se précipite à demi vêtue vers l'appartement du duc en disant : « Il entendra ma voix, il ouvrira! » Elle appelle en effet, et n'obtient aucune réponse. L'inquiétude augmente, Manoury, auquel on a apporté un levier en fer, frappe et brise le bas de la porte, puis s'introduit dans la chambre, accompagné de Lecomte et du chirurgien. Une seule bougie brûlait, posée derrière un garde-feu à l'intérieur de la cheminée. Sa douteuse clarté permet d'apercevoir le corps du duc de Bourbon suspendu par deux mouchoirs passés l'un dans l'autre à l'espagnolette d'une des croisées. Manoury ouvre vivement celle qui lui fait face, et la porte, dont le verrou a été tiré, donne passage aux personnes qui attendaient, pleines d'anxiété, dans le cabinet de toilette. Retenue par son aumônier, la baronne de Feuchères y demeure à demi évanouie.

Le prince était, nous venons de le dire, suspendu par deux mouchoirs à l'espagnolette de la fenêtre. L'extrémité de ses pieds touchait légèrement le tapis, de telle sorte qu'un homme moins âgé et moins débile que lui eût pu facilement échapper aux angoisses de la mort. Cette attitude du corps étonna singulièrement l'assistance, peu habituée à constater des suicides de cette nature, et dès le premier moment, quelques-uns des vieux serviteurs du duc, qui, en le perdant, perdaient un bienfaiteur autant qu'un maître, n'hésitèrent pas, dans leur douleur, à attribuer à un crime la fin déplorable du dernier des Condé. Une chaise renversée et placée à quelque distance du corps paraissait avoir servi à l'accomplissement, quel qu'il fût, de ce lamentable drame.

Les autorités civiles et judiciaires dressèrent

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procès-verbal et firent détacher le corps. Le roi envoya immédiatement à Saint-Leu MM. Pasquier, de Sémonville et Cauchy, président 1, grand référendaire, et secrétaire archiviste de la Chambre des Pairs, que devaient accompagner MM. de Rumigny, son aide-de-camp, et Guillaume, son secrétaire.

Les partis hostiles au roi nouveau ne manquèrent pas, on le conçoit, de tirer avantage de ce tragique incident ; ils se firent l'écho des accusations désespérées échappées à la surprise et à la douleur de quelques-uns des serviteurs du duc de Bourbon; pour eux, la mort de ce prince fut nécessairement le résultat d'un crime.

Sur quelles bases reposait cependant cette accusation qu'on ne craignit pas de faire remonter jusqu'au chef de l'État lui-même ? Nous allons le dire en peu de mots.

Dès l'année 1827, la baronne de Feuchères avait eu la pensée de faire adopter par le duc de Bourbon un des fils de Louis-Philippe, le duc d'Aumale , qui eût alors hérité du nom de Condé. Le but de Mme de Feuchères était vraisemblablement (l'histoire doit compter avec tous les calculs humains) de se ménager, dans la situation équivoque qu'elle s'était faite, l'appui moral et matériel d'une famille si haut placée. Le duc de Bourbon, flatté de perpétuer l'illustre nom de ses ancêtres, accueillit favorablement les premières ouvertures tentées sur ce sujet délicat par la femme qu'il affectionnait. De son côté, le duc d'Orléans, père d'une nombreuse famille, très-préoccupé d'ailleurs de refaire et d'accroître la fortune qu'il devait laisser à ses enfants, accepta avec joie l'espoir du magnifique héritage qui devait assurer un jour à M. le duc d'Aumale une richesse exceptionnelle accompagnée d'un nom glorieux.

1. Le chancelier Dambray s'était retiré. 2. Né le 16 janvier 1822.

Le 30 août 1829, le duc de Bourbon signa un testament par lequel il instituait le duc d'Aumale son légataire universel, et laissait à la baronne de Feuchères pour à peu près dix millions de meubles et d'immeubles.

Maintenant, quel intérêt aurait eu cette dernière à faire, avec ou sans la participation du roi LouisPhilippe, assassiner un vieillard, son bienfaiteur ? Celui de l'empêcher, en quittant la France, de déchirer le testament favorable au duc d'Aumale, et d'en signer un autre en faveur du duc de Bordeaux ? Elle savait bien , en ce qui la touchait personnellement, que rien ne pourrait changer les dispositions du prince, toujours si tendre, si faible à son égard ; c'était donc dans un intérêt étranger, uniquement pour le plus grand avantage d'autrui, que cette femme aurait osé commettre un semblable

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