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crime, risquer tout à la fois sa fortune immense et sa vie ? Tant d'abnégation personnelle, tant d'imprudence, ne se rencontrent que dans les fictions. Le raisonnement admettrait un crime profitable; il repousse la pensée d'un pareil meurtre sans profit.

Quant au roi Louis-Philippe, l'avantage qu'il pouvait retirer pour son fils de cet héritage opulent, bien que grevé de dettes énormes, pouvait-il entrer un seul instant en balance avec la déconsidération immense qui vint frapper son trône de fraîche date, grâce aux habiles mais déloyales rumeurs des partis ?

La chambre du prince était intérieurement fermée à ce point que pour y pénétrer il fallut en briser la porte; l'enquête des autorités locales, l'instruction judiciaire commencée par M. Bernard ( de Rennes), continuée plus tard par M. Persil, conclurent au suicide; il en fut de même du rapport des chirurgiens Marc, Pasquier et Marjolin, chargés de faire l'autopsie du corps. Enfin on trouva dans la cheminée des papiers déchirés, entièrement écrits de la main du prince, et dont les lambeaux, réunis devant de nombreux témoins, présentèrent l'ensemble suivant , étrange mais frappante révélation de la situation d'esprit du vieillard :

« Saint-Leu appartient au roi Philippe. Ne pillés ni ne brûlés le château ni le village; ne

faites de mal à personne, ni à mes amis, ni à mes gens. On vous a égarés sur mon compte, je n'ai qu'à mourir en souhaitant bonheur et prospérité au peuple français et à ma patrie.

« Adieu pour toujours.

« L.-H.-J. DE BOURBON ,

« Prince de Condé. »

P.S. « Je demande à être enterré à Vincennes, près de mon infortuné fils. »

Certes ces preuves étaient bien faites pour persuader tous les hommes de bonne foi. Mais que deviennent la bonne foi, la conscience, en présence de l'esprit de parti? On se fit une arme de guerre de la mort du duc de Bourbon, et on se servit de cette arme redoutable pour frapper, dès le début, la royauté de 1830.

A Dieu ne plaise que nous prétendions nous faire ici l'avocat d'une mauvaise cause; que nous cherchions, dans un intérêt quelconque, à ternir même indirectement la mémoire vénérée du duc de Bourbon. Mais l'histoire ne doit jamais abdiquer ses droits. De consciencieuses investigations nous ont donné la conviction inébranlable que la mort du prince n'a pas été le résultat d'un crime. Les haines des partis se sont assez assouvies , il est temps que la vérité historique se fasse jour.

Dans un entrainement ambitieux, que l'infirmité humaine explique , Louis-Philippe pouvait bien usurper une couronne : prince, il a de trèsfaibles côtés ; simple citoyen, il s'est toujours montré en réalité ce que ses ennemis n'ont jamais voulu admettre : un honnête homme incapable de rêver la violence, de tramer l'assassinat.

Assurément si, dans le drame intime de SaintLeu, un argument eût pu nous toucher pour écarter la pensée d'une mort volontaire, c'eût été celui-ci, bien qu'il appartienne plus au sentiment qu'à la logique : « Un Condé ne se pend pas. »

Non, sans doute, un Condé ne se pend pas ; mais c'est alors que, libre de préoccupations pénibles, il jouit pleinement de toutes les facultés de son esprit.

IV

Les partis, un moment étourdis par l'issue rapide de cette révolution singulière, commençaient donc à relever la tête et à conspirer la ruine du pouvoir nouveau. La conséquence naturelle d'une émeute victorieuse est d'en préparer de nouvelles. C'est l'inflexible logique à laquelle doit se soumettre tout pouvoir issu d'un soulève

ment populaire, la pire de toutes les origines pour un gouvernement sérieux.

Les adversaires de la royauté de 1830 allaient se trouver désormais divisés en trois catégories : les partisans de la légitimité, qu'on nommait, suivant leurs tendances particulières, Carlistes ou Henriquinquistes, les Bonapartistes et les Républicains. Revenus de leur premier étonnement; comprenant, par l'attitude des départements du midi et de l'ouest de la France, que le mouvement parisien par lequel le trône de la branche aînée des Bourbons venait d'être si brusquement renversé n'avait produit ce dernier résultat que grâce à la centralisation politique accordée à la capitale, ils cherchaient simultanément à raviver l'esprit provincial, à grouper autour de certains centres d'action les forces actives du parti royaliste, et à jeter du ridicule sur les hommes et les actes du pouvoir nouveau; chaque jour la presse légitimiste redoublait d'audace et d'ardeur.

Les républicains, qu'il fallait dès lors subdiviser en socialistes et en politiques, n'avaient pas, comme les premiers, à s'occuper de leur organisation. Elle existait en principe dans les sociétés secrètes, qui avaient sapé sourdement l'édifice monarchique de la Restauration. La société Aide-toi, le Ciet t'aidera avait, dans ses luttes antérieures avec le pouvoir, acquis une grande notoriété. Autour

d'elle se groupèrent d'autres associations plus dangereuses encore parce que leur but, désormais bien déterminé, était le renversement du gouvernement monarchique au profit d'un établissement républicain plus ou moins radical. C'est ainsi que se formèrent l'Association des Écoles, la Société de l'Ordre et des Progrès ; mais surtout la trop fameuse Société des Amis du Peuple, dont l'action se retrouve dans toutes les tentatives insurrectionnelles qui se produisirent durant les dernières années du règne de Louis-Philippe. Cette dernière avait absorbé la loge maçonnique qui s'intitulait Loge des Amis de la Vérité.

Dès le lendemain de la révolution de Juillet, ces associations diverses commencèrent à fonctionner, et la Société des Amis du Peuple, dont le local était situé rue Montmartre, donna, par la vivacité et la nature de ses discussions passionnées, de véritables inquiétudes au gouvernement. Tous les soirs des rassemblements nombreux se formaient dans la rue Montmartre, en face de la maison où le club fondé par la Société avait établi son siége. C'était, pour ainsi dire, une émeute en permanence, et un jour arriva bientôt où le roi LouisPhilippe se préoccupa assez vivement de cette affaire de détail pour en parler au procureur général, M. Bernard ( de Rennes), et lui indiquer comme nécessaire, indispensable, l'application de

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