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trône, s'il n'avait pas eu les chrétiens qu'il foulait aux pieds pour l'alimenter. Ainsi tombèrent Ninive, Suze, Ecbatane, Babylone; mais il n'en devait pas être de même d'un peuple qui, quoique asservi, conservait son langage et ses mœurs.

Tandis que les Grecs, séparés des Turcs par leur croyance, se retrempaient dans le malheur, ils étaient plus intéressants à étudier que la chronique de Paros; car leur physionomie nationale tenait lieu d'inscriptions pour reconnaître le passé et pour lire dans l'avenir: on y retrouvait les traits des Hellènes, et il suffisait d'envisager les montagnards, qu'on ne domine jamais dans aucun pays du monde, pour en conclure que les destins de la Grèce changeraient un jour. Échappés à tous les conquérants, les enfants du Pinde et du Parnasse chantaient encore les victoires de Miltiade, de Pyrrhus et d'Alexandre, quand ils apprirent qu'il existait une nation nombreuse, baptisée par un de leurs évêques, chrétienne comme eux, commandée par un monarque qui n'avait pas dédaigné de redevenir homme, pour délivrer son peuple des ténèbres de l'ignorance et de la barbarie. Au nom de Pierre le Grand , la Hellade aperçut d'autres cieux et un nouvel horizon ! Les insulaires de l'Archipel osèrent, nouveaux Argonautes, porter leurs regards vers la mer de Colchos : ils découvraient le labarum dans un lointain mystérieux, quand le nouveau Constantin qu'ils attendaient, Pierre Jer, accablé par les Turcs, sur les bords du Pruth, trop heureux d'obtenir sa liberté d'un vizir, au prix de quelques-unes de ses conquêtes, les laissa sans avenir. Une seule peuplade chrétienne parvint alors à attacher sa destinée à l'empire des czars : les habitants du Czerna Góra , ou Monténégro, tribu slave, qui donna à ses coreligionnaires le premier exemple d'une scission publique avec la Porte Ottomane.

Plus d'un demi-siècle s'était écoulé depuis cet événement, quand on vit paraître dans la Grèce des émissaires de l'impératrice Anne, ou plutôt de son ministre Munick, qui parlaient aux chrétiens de patrie, de religion et de liberté. Le cabinet de Pétersbourg préludait ainsi secrètement à une guerre qu'il souhaitait, quoiqu'il feignit de la redouter. Il s'y était préparé, en se liguant avec Charles VI, empereur d'Allemagne, pour combattre les Ottomans. Des raisons d'État semblaient prescrire à la France de s'opposer à cette entreprise ; mais Louis XV, et le cardinal de Fleury, son ministre, répugnaient tellement à une alliance avec les Turcs, qu'ils ne contribuèrent à les secourir que par des conseils tardifs, et l'envoi de quelques officiers , que les barbares ne surent pas employer utilement. La Grèce resta spectatrice des convulsions de la Turquie, auxquelles le traité d'Aixla-Chapelle mit fin. Mais depuis ce temps, frappé de caducité, l'empire ottoman sembla dévolu à l'anarchie. On n'entendit plus parler que de rébellions au sein de la capitale et des provinces ; et la secte des Wahabis', qui avait paru dans l'Arabie, fit craindre un bouleversement jusque dans le dogme des mahométans que les réformateurs attaquaient, en niant l'apostolat de Mahomet.

La Grèce, au contraire, renaissait insensiblement. J. OEconomos, religieux de l'ordre de saint Basile, venait, avec l'autorisation de la Porte, de fonder un collége à Cydonie , pauvre village de l'Asie mineure , qui ne tarda pas à devenir une ville florissante. Le gymuase de Janina acquérait des dotations ? pour l'entretien de ses professeurs et d'un certain nombre d'élèves. Chios fondait une académie ; mais quelle main devait régir et diriger tant de membres épars et dissemblables d'une société opprimée? quelle voix pouvait être entendue des peuplades guerrières de l'Épire, de la Thessalie, de la Macédoine, et de ces enfants de Tubalcain qui épurent dans leurs fournaises ardentes les métaux du mont Pangée ? Où se trouvaient les nouveaux Orphées capables d'adoucir des mœurs agrestes, de tempérer des passions exaspérées par des siècles d'injures, et de faire descendre les lions du mont Olympe dans les vallons, pour en faire un peuple homogène digne de reconquérir sa liberté, sans qu'on entrevit le moyen d'y parvenir ? Nous l'avons dit, ces modérateurs devaient sortir du sein de la religion, suprême espérance de toutes les infortunes.

Depuis le temps de la conquête, l'église orthodoxe s était restée dépositaire d'un pouvoir très-étendu sur les fidèles de la communion grecque. C'était vers cette mère que s'adressaient leurs soupirs, et jamais ils ne cessèrent d'y trouver d'inépuisables consolations. Le pa

· Mohammed Ebn-Abdoul-Wabab, auteur de la réforme, naquit au village d'ElA'yeyneh, l'an de l'hégire 1116, correspondant à 1696 de notre ère. Ce fut l'an de l'hégire 1189 (1748) que ses sectateurs commencèrent à prendre une attitude menacante dans l'Arabie.

Voyez l'appendice au tome II de l'Histoire de l'Égypte, sous le gouvernement de Mohammed Ali; par F. Mangin. Paris, 1823.

? En vertu de fonds déposés dans les banques de Vienne et de Moscou par KapeJanis et les frères Zozimas.

L'église d'Orient prend ce titre, comme celle d'Occident celui de catholique.

triarche oecuménique, monarque spirituel, entouré d'un synode, correspondait, par l'entremise de ses exarques “, avec les archevêques, métropolitains, évêques, hégoumènes , qui formaient le chainon de la hiérarchie régulière avec le clergé séculier. Celui-ci s'appuyait en troisième ligne, par ses logothètes 3, ses sacellares et ses anagnostes , sur les chefs des vieillards, préposés à l'administration publique ; de façon qu'il existait une aristocratie chrétienne sous le glaive du despotisme, qui n'était régie que par des admonitions et des censures ecclésiastiques.

Les chrétiens se trouvaient de cette manière, comme aux premiers siècles de l'Église, séparés des adorateurs de Moloch, que quelques-uns d'eux approchaient cependant pour assister à leurs conseils. La Porte Ottomane, sortie avec ses sultans des flancs du Caucase, avait dû recourir aux Grecs pour la direction de sa haute diplomatie, que quelques familles privilégiées, réunies dans un quartier de Constantinople qu'on nomme le Phanal, étaient en possession d'exploiter, de la même manière à peu près que les Cophtes administrent encore de nos jours les finances des modernes Pharaons. Ainsi les Grecs n'avaient point perda, comme les juifs, le trône et l'autel ; l'Église n'était pas, comme la synagogue, le temple des exilés pour les chrétiens à qui la patrie et le vrai Dieu se présentaient de toutes parts. Ils étaient un peuple, mais subjugué, tributaire. Un vainqueur prévoyant aurait pensé qu'il ne pouvait pas toujours le régir par le droit de conquête, sans s'exposer à ce que des hommes initiés à ses affaires, devinssent les auxiliaires de la Russie qui feignait de leur tendre les bras. A la vérité, le phanal ne pouvait rien sans l'Église : celle-ci, essentiellement soumise, n'apprenait à son tour aux fidèles qu'à mourir pour la croix; et, pour leur faire oublier leurs devoirs politiques, il fallait quelque sacrilége éclatant contre la maison du Seigneur. L'édifice social semblait donc durable encore pour longtemps. Quelle main pouvait l'ébranler? celle d'un homme fameux par ses attentats, étonnant par sa persévérance dans le mal, qui ne commit jamais une bonne action que pour arriver à des fins criminelles.

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Oderint, dùm mctuant.

* Ali Tébélen, qui paraît sur la scène de la Grèce, se prétend sorti d'une famille ancienne de l'Asie mineure, dont le chef, appelé Issa ou Jésus *, passa en Épire avec les hordes de Bajazet Ildérim; mais il n'allègue aucun titre pour justifier son origine. D'après les recherches auxquelles je me suis livré pour découvrir son extraction, il paraît être indigène plutôt qu'Asiatique, et descendre des Schypetars ou Albanais chrétiens qui embrassèrent le mahométisme postérieurement à la conquête des Albanies par les Turcs. Ce fait semble positif; et sa généalogie, qui remonte à la fin du seizième siècle, serait indifférente, sans la célébrité à laquelle il est arrivé par son ambition.

Mouctar, grand-père d'Ali, périt, dit-on, dans l'expédition des Turcs contre Corfou, que la valeur du maréchal de Schullembourg sauva de la fureur des infidèles ; et il laissa en mourant trois fils, dont le plus jeune fut Véli, père du satrape de Janina, l'un des sujets principaux de cette histoire *.

L'Épire, à cette époque qu'on peut rapporter à l'année 1717, n'était point soumise à l'autorité d'un vizir absolu. La Porte, pour contenir les Schypetars devenus mahométans, avait créé des armatolis, ou gendarmes chrétiens, chargés de la police du pays, qui étaient aux ordres immédiats des ses pachas de race osmanlique. Chaque canton, et souvent même chaque ville, formait une sorte de république autonome divisée en pharès, ou partis; et de grands feudataires contre-balançaient, au milieu de ces associations, l'autorité des envoyés de la Porte Ottomane. L'Osmanli, quel que fût son caractère public, était suspect aux Epirotes, et tous se réunissaient au besoin, afin d'empêcher les empiètements et surtout l'inamovibilité de ces proconsuls annuels *, qu'ils faisaient déposer à leur gré. Mais à peine libres des craintes que les pachas leur inspiraient, les inconstants Schypetars tournaient leurs armes, peuplades contre peuplades, armatolis contre armatolis. Cet état d'anarchie dont les guerres coûtaient peu de sang, avait l'avantage, malgré les froissements qu'il occasionnait, d'entretenir un esprit belliqueux parmi les Épirotes, et surtout de les rendre attentifs au maintien de leurs libertés, dont ils étaient extrêmement jaloux. Les chrétiens, partout ailleurs esclaves, en prenant rang parmi les armatolis et les gardes à la solde des seigneurs, étaient affranchis du tribut servile du caratch, ne connaissaient le sultan que de nom, et jouissaient d'une considération particulière auprès des Turcs qu'ils faisaient parfois trembler. Ils avaient, par leur courage, conservé le patrimoine de leurs ancêtres, obtenu des cantons libres la faculté de nommer seuls des capitaines pour les commander, et des franchises fondées sur des capitulations octroyées par les sultans. Tel était l'état politique de l'Épire, terre antique de liberté, d'anarchie et de bravoure, où les Romains, ses premiers dévastateurs, campèrent, comme on y voit maintenant les Turcs, qui ne s'y sont jamais établis en maîtres. Il était réservé à un de ses enfants de donner des fers à la patrie des belliqueux descendants de Pyrrhus et d'Alexandre le Grand. Véli-bey, comme perdu dans la foule des tenanciers de la couronne, et ses frères, nés dans la petite ville de Tébélen, possédaient, à l'époque dont il est question, un revenu annuel de six mille piastres, somme qui représentait alors vingt mille francs de notre monnaie *. C'était un grand revenu dans ce temps-là pour des particuliers, les denrées étant à vil prix ; mais insuffisant pour des beys qui avaient des hommes d'armes à leur service, des chevaux à entretenir, de nombreux serviteurs à nourrir; et la famille fut bientôt divisée par

" Ce morceau d'histoire ayant été imprimé du vivant d'Ali-pacha, qui en a eu connaissance, je le conserve comme je l'ai publié, en laissant dans quelques endroits la narration au temps présent, telle que je l'ai écrite.

* Issa Resoul, le prophète Jésus : c'est le titre que Mahomet donne à J.-C., dont il nie la divinité. Plusieurs Turcs portent ce nom, ainsi que ceux des patriarches : Abraham, qu'ils nomment Ibrahim; Salomon, Suleyman ; David, Daoud ; Joseph, Jousouf; etc. Ils comptent de plus dans leurs légendes deux cent vingt-quatre mille prophètes.

* On prétend que Mouctar Tébélen, abandonné sur le mont S.-Salvador, où il était préposé à la garde des signaux, fut pris et pendu par ordre du maréchal de Schullembourg, Allemand un peu dur, qui, en pareil cas, n'aurait même pas fait grâce au mufti, tant on avait peu de respect alors pour les Turcs.

* Les vizirs, pachas, cadis, etc., ne reçoivent jamais leur commission que pour une année lunaire, et leur firman se renouvelle à chaque bayram. L'empire ottoman est divisé en vingt-six gouvernements généraux (éyalets), composés de cent soixantetrois provinces (livas) qui comprennent dix-huit cents districts, appelés cazas ou ressorts de justice. — Voyez Dohsson, État de l'empire Ottoman, liv. vI.

* La piastre turque, lorsque Michel Fourmont voyageait en Turquie, vers l'année 1.28, temps correspondant à peu près à celui dont je parle, était cotée à 3 liv. 12 sous ; elle est maintenant tombée à 13 sous. - Extrait des archives de la chancellerie du consulat de France à Patras.

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