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Véli-pacha, jugea à propos de rentrer sur les terres ottomanes, en priant ses amis de lui adresser la réponse à Margariti. Il partit, mais à peine était-il arrivé dans cette ville, qu'il fut prévenu que Vélipacha, inquiet de ses conférences avec les Parguinotes, avait déclaré qu'il le ferait décapiter aussitôt qu'il pourrait le saisir. A cette menace, le fils de Tzavellas, au lieu de fuir, se rend auprès de Véli, s'explique avec franchise, le calme, et obtient de se rendre à Kiapba, afin d'exécuter la convention réglée avec le vizir ; lorsqu'un incident inattendu déconcerta ses espérances.

Par une de ces contre-polices ordinaires aux tyrans, Ali-pacha qui opposait ses émissaires à ses agents, avait travaillé sous main à l'accomplissement du projet qu'il avait conçu pour diviser et affaiblir les Souliotes. George Botzaris et Coutzonicas étaient parvenus à déterminer la tribu de Zervatès à évacuer les montagnes; et Photos en arrivant à Kiapha se trouva prévenu dans son projet, environné de traitres et en danger d'être livré avec sa famille à un ennemi dont sa démarche clandestine aurait justifié les rigueurs. Le moment était critique; et, comme le moindre délai pouvait le perdre, il prit le parti de se retirer, avec les débris de sa tribu, auprès de Samuel resté étranger aux intrigues qui divisaient Souli, depuis qu'il avait perdu l'espérance de concilier ses peuplades. Ce fut ainsi que Photos déjoua les maneuvres d'Ali pacha, qui se croyait tellement assuré d'avoir trompé ses ennemis, qu'on le vit apparaftre, au point du jour suivant, pour assister au massacre général des chrétiens.

Il demande Photos, on le cherche, et on apprend qu'il est réfugié dans le fort de Sainte-Vénérande. Le tyran s'emporte contre son fils; il lui reproche d'avoir laissé fuir la tribu de Zervatès au lieu de l'égorger ; il crie à la lacheté, à la trahison. Alors Véli, irrité des reproches de son père, ne craint pas de lui dire qu'on n'immole pas des Souliotes armés comme des agneaux, que pour les tuer il faut les combattre. « Si tu en doutes, essaye de prendre Photos, qui se trouve > renfermé dans le château de Sainte-Vénérande avec Samuel : ils » n'ont avec eux qu'une poignée d'hommes et de femmes à combattre, » le triomphe sera facile. »

A ces mots, le vizir transporté de fureur, adresse à Photos une sommation fulminante, dans laquelle il menace de le déchirer en pièces, s'il ne lui apporte aussitôt ses armes. - Viens les prendre ! Cette réponse laconique ayant achevé d'exaspérer Ali, il ordonne à neuf

mille hommes rassemblés autour de lui d'escalader les rochers ; il sème des poignées d'or dans leurs rangs, il promet des récompenses infinies, il enflamme les courages, et donne le signal de l'assaut.

Samuel, apercevant le mouvement général des mahométans, arbore le labarum sur le clocher de la chapelle de Sainte-Vénérande, et la croix déployée dans les airs annonce à la Selléide le jour solennel des combats. Photos sort de la forteresse à la tête de cent cinquante soldats, et Caïdos, poussant un cri éclatant, commence l'action, en perçant d'une balle le bim bachi qui conduisait la colonne des assaillants. Chaque Souliote renverse ou blesse un Turc, et les flots des ennemis qui se succèdent pendant sept heures de temps ne permettant plus aux chrétiens de faire usage de leurs fusils devenus brûlants à force de tirer, ils continuent le combat à coups de pierre. La garnison du château arrive à leur secours, en faisant pleuvoir des quartiers de roches, des tronçons de pins et des arbres entiers, qui obligent les infidèles à se retirer en désordre. Alors Ali, témoin de la déroute des siens, après avoir perdu sept cents de ses meilleurs soldats, reprend la route de Janina, en laissant à Véli-pacha carte blanche, pour continuer la guerre et agir comme il l'entendrait. Les Souliotes, qui n'avaient eu que quatorze blessés, huit hommes et deux femmes tués par l'éclat des obus, rentrèrent au château de Sainte-Vénérande victorieux, mais prévoyant bien qu'une victoire, dans l'état où ils étaient réduits, n'était qu'un sursis à leur inévitable extermination.

Ali-pacha était retourné à Janina avec cette idée ; la réduction de Souli lui paraissait immanquable. Chaque jour il expédiait à son armée des renforts, des munitions et des vivres. Il ordonna en même temps de doubler la paye de ses soldats; il entrevoyait le terme de ses désirs, et dès lors aucun sacrifice ne lui était pénible. On plaignait d'avance les braves enfants de la Selléide, dont les prisonniers qu'on faisait dans quelques embuscades étaient massacrés sans exception. On s'apitoyait sur le sort réservé à cette peuplade héroïque, lorsque la Providence sembla inspirer en sa faveur l'intercession de l'épouse du vizir, pour fléchir la barbarie de son cœur.

Eminé, épouvantée des horreurs que le tyran commettait, et de celles plus atroces encore qu'il projetait, craignant pour ses fils dans la dernière lutte prête à s'engager contre des hommes poussés au désespoir, osa adresser des remontrances aussi soumises que respectueuses au satrape. « Pourquoi, lui disait-elle dans un moment d'é

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panchement, en embrassant sa main homicide qu'elle arrosait de larmes; pourquoi, seigneur, affliger votre servante ? Vous lui ravissez à la fois les deux fils, objet de notre commune tendresse. Daignez jeter les yeux sur le cours de votre fortune ; le ciel, pardonnez-moi cet humble reproche de la plus soumise des femmes, semblait-il devoir l'élever au point de puissance et de grandeur où chacun la contemple ? Sous quels auspices avez-vous parcouru votre carrière ? Allah seul et mon époux m'entendent. Que la vérité frappe au moins une fois son oreille; vous connaissez votre Èminé, vous savez si elle vous aime ! vertueux et humain, elle vous eût adoré tous les jours de votre vie. Hélas! pourquoi l'avez-vous souillée, cette vie, par des excès que votre politique excuse, et que votre raison condamne ? N'avez-vous pas assez versé de sang ? Votre conscience..... ))

A ces mots, le vizirimpatient, repoussant Éminé, allait éclater..... Daignez, poursuivit-elle, daignez, ô mon maître chéri, calmer

» votre colère.... Si je vous perdais, si vous m'étiez ravi, si je restais

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seule au milieu des ennemis que votre ambition nous a suscités, quel serait mon sort et celui de votre famille ? Veuillez en croire mes larmes; elles ne sont peut-être que trop légitimes. J'ai été avertie en songe, n'en doutez pas, seigneur; j'ai été avertie par le génie tutélaire de vos prospérités, que vous deviez épargner les Souliotes.... — Les Souliotes ! s'écrie d'une voix de tonnerre le vizir ; les Souliotes! tu oses nommer mes implacables ennemis ! tremble pour toi-même. — Oui, je les nomme, dit-elle ense levant; songe que je suis fille d'un pacha, comme toi ; je les nomme ; et leur sang, celui de Capelan, mon malheureux père, que tu répandis aux jours de mon enfance, retombera sur ta tête.— Et toi, tu périras ! » En prononçant ces paroles, Ali hors de lui-même

tirant au hasard un coup de pistolet, répand l'alarme dans le palais. Eminé tombe privée de sentiment; et ses femmes, accourues, l'emportent dans ses appartements.

La terreur quisuit l'explosion de la foudre n'est pas plus grande que

celle dont le sérail fut rempli à cette rumeur épouvantable. On avait entendu la détonation d'une arme à feu dans l'intérieur du harem, et personne n'osait demander quelle victime la mort avait frappée. La crainte enchaînait toutes les voies; une altération effrayante régnait dans les traits du tyran, lorsqu'il confia le secret de son attentat à un

médecin, complice ordinaire de ses forfaits', qui lui apprit bientôt que sa femme n'était pas blessée.

Cette nouvelle ayant calmé le délire des sens du satrape , il versa des larmes; et, soit retour sur lui-même, soit inquiétude, il voulut, pendant la nuit qui suivit cet événement , se rendre auprès de son épouse. Il frappe à son appartement, il appelle, et, comme on refuse de lui ouvrir, il enfonce la porte de la chambre dans laquelle reposait celle qu'il avait outragée. Effrayée à la vue de son tyran, Eminé crut toucher à sa dernière heure. Un spasme léthargique glaça ses sens ; la parole expira sur ses lèvres , et les convulsions qui se succédèrent la conduisirent à la mort avant le retour du soleil. Ainsi termina ses jours la fille de Capelan-pacha, épouse d’Ali Tébélen, mère de Mouctar et de Véli, digne par ses vertus d'une meilleure fortune.

Si la fin tragique d'Éminé causa un deuil général dans l'Épire, elle ne produisit pas une impression moins profonde sur l'esprit de son meurtrier. Pendant plus de dix ans, il fut épouvanté de la mort de son épouse. Le spectre d'Eminé le poursuivait dans ses plaisirs, au milieu de ses conseils , et jusque dans son sommeil. Tel que Néron après son parricide, il n'osait coucher seul dans une chambre; il craignait d'avancer le bras hors de son lit, et il redoutait le retour de la lumière. Il la voyait, il l'entendait; et il se réveillait parfois en criant : Ma femme! ma femme! c'est elle! sauvez-moi de sa fureur! ... Il tressaille encore aujourd'hui ”; je l'ai vu frémir, en reconnaissant ses traits dans ceux de ses fils, de ses petits-enfants ; et le juste ciel, qui attache ce fantôme à sa coupable existence, prépare sans doute , par des souvenirs sans cesse renaissants, la punition réservée à ses forfaits. .

Cependant Souli aux abois n'existait plus que par l'héroïsme d'un petit nombre de défenseurs, auxquels le récit de la mort d'Eminé avait arraché des larmes. Depuis plusieurs semaines l'eau leur mapquait, et ils n'avaient presque pour boisson que les pluies , qu'ils recueillaient quand le ciel leur accordait ce bienfait. Parfois ils faisaient descendre du haut des rochers, dans l'Achéron, quelques éponges chargées d'un plomb, et ils se désaltéraient en les suçant. Pressés par les besoins de la vie, pressés par les ennemis, ils rendaient cependant encore des combats sanglants, dernière lutte de la vie contre le trépas. En effet, de quelque côté qu'ils levassent les yeux, ils ne les portaient plus que sur une terre ennemie. Parga, rangée sous la domination d'un vaivode ottoman !, ne pouvait plus leur fournir de secours; leurs rochers n'offraient qu'une affreuse nudité, et il ne restait aux descendants des Selles d'autre parti que la dernière consolation des braves, l'honneur de mourir les armes à la main. Le polémarque Samuel, ministre des autels, invoquait inutilement, par de ferventes prières, le ciel, protecteur de l'innocence. Ses touchantes exhortations, qui enflammaient les courages, élevaient en vain les hommes mortels au-dessus de leur sphère : le jour marqué, le terme fatal des destinées de Souli était arrivé. Une voix suivie d'un bruit confus parle de capitulation, et la multitude répond qu'il faut capituler. Que ceux qui veulent vivre esclaves pourvoient à leur sûreté, s'écrie Samuel, et que les soldats décidés à mourir libres se rangent avec moi, sous l'étendard du Jugement dernier, que leurs yeux reverront briller au ciel, quand le fils de l'homme assis sur les nuages ouvrira les dômes éternels de sa gloire aux élus, en précipitant l'infidèle avec son faux prophète dans les flammes vengeresses. Les paroles de Samuel se perdent dans les airs ! on entoure Photos, on le prie, on le conjure d'écrire à Véli-pacha , afin de lui demander à traiter, et le fils d'Ali leur accorde aussitôt une amnistie*, partage ordinaire des rebelles que le pouvoir dédaigne d'écraser.

I Les détails circonstanciés de cette scène et la fin tragique d'Éminé m'ont été racontés par Tosoni, médecin d'Ali-pacha, qui m'en fit la confidence à l'article de la mort, ainsi que d'une foule de crimes auxquels il avait prêté son ministère.

2 Per reliquum noctis, modo in tenebris et cubili, modo præ pavore exsurgens, et mentis impos, lucem opperiebalur, tanquam exitium allaturam. Tacit., Ann., lib. vi, n° 6, 1. XIV, n° 10.

• Il faut toujours se rappeler que j'ai imprimé ces détails de la biographie d'Ali de son vivant, et que je les ai en quelque sorte écrits sous sa dictée, à Janina.

* Depuis le traité du mois de mars 1800, en vertu duquel la Russie livra aux Turcs les cantons ex-vénitiens situés en terre ferme, que les républicains français avaient arrosés de leur sang pour les conserver aux Grecs.

2 DIEU,
PAIX ET PARDON »

Moi, Véli, pacha de Delvino, fils d'Ali, fils de Véli, fils de Mouctar, fils de Salik Tébélen, au nom d'Ali Tébélen, gazi (victorieux), Janina Vali-cy, toparque de la Thessalie, Dervendgi-pacha, membre du conseil suprême (dovletgi) de la Porte de félicité du monarque des monarques, le glorieux sultan, distributeur des couronnes aux cosroës qui règnent avec sa permission sur les trônes du monde, j'accorde aux chrétiens de Souli l'acte suivant :

Article Ier. Les Souliotes auront la liberté de sortir du pays qu'ils occupent avec

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