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cortége brillant. Ils descendent au logement qu'on leur arait préparé par ordre de Véli-pacha, qui, étant à souper chez un tailleur grec son client' , l'envoie complimenter par son dévictar , chargé de les inviter à un festin dans son palais, pour le lendemain.

Enchantés d'une pareille réception, Sousmane et son fils ne pensent qu'à se réjouir ; la musique du pacha leur donne une aubade; ses danseurs viennent les divertir; son jardinier leur apporte des bouquets; les victimes sont parées de fleurs 3; on brise des rases de parfums sur leurs téles, qu'on couvre du voile des plaisirs. Ils se couchent pleins de joie, en souhaitant, hélas ! de voir poindre le jour qui devait suivre. Il parut enfin, cinq heures (onze heures du matin dans celle saison sonnent à l'horloge de la ville * ; les cahouas 5 de son Altesse viennent les avertir de monter au palais , où il sont altendus.

Sousmane et son fils traversent la ville sur des chevaus richement enharnachés ; ils arrivent à l'archevêché où Véli-pacha avait établi son domicile. Admis en sa présence, il leur tend la main qu'ils baisent; il les nomme ses chers amis, et il les fait asseoir à ses côtés. Les plus douces paroles coulent de sa bouche, il rit de leurs inquiétudes passées, en leur disant combien le vizir son père est généreux envers ses ennemis , qu'il ne se décide jamais à chatier que lorsqu'ils le réduisent à cette fåcheuse extrémité. Il convient cependant qu'il faut éviter les premiers emportements de la colère du lion. On sert le diner du maitre, Sousmane et son fils y assistent; car presque jamais un Grec, même quand il convie le pacha à un festin, ne mange

I Cel usage des satrapes, de manger chez les particuliers, parait leur être venu des Romains; Auguste s'humanisait jusqu'à descendre à la table de ses sujets. Macrobe raconte à ce propos comment le fils du divin Jules, qui ne refusait presque jamais une invitation de personne, ayant été chetivement traité dans un repas privé, murmura ces paroles en prenant congé de son hole : Je ne me croyais pas elre autant de vos amis. SATURN., lib. II, page 399 ; Lugdun., 1560.

* Devictor, secrétaire des commandements.

. C'est une coutume établie dans les Albanies, lorsqu'un étranger de distinction est admis a la cour d'un grand, que les musiciens, les danseurs, etc., du prince, viement présenter à son hote leurs hommages, beaucoup plus, à la vérité, par intėret (car en pareil cas il faut leur donner des étrennes), que par un reste du cérémomial de l'antique hospitalite,

Quoique l'usage des cloches soit défendu dans toute la Turquie, il y a malgré vela dem horloges à connerie dont la plupart des grandes villes de province.

• Cahouas, l'étymologie arabe de ce nom veut dire archer; mais il s'applique munintenant à des espèces d'huitwiera vergo, qui remplacent les Pz620/0!, ou bàionmiere de la cour du lat Kopire,

à la table du maître ; et, dès que le repas est fini, il les congédie, en les invitant à se rendre au banquet qu'il leur a fait préparer. L'appartement dans lequel devait se donner ce festin , était situé au-dessous de celui de Véli, qui commanda aussitôt d'introduire en sa présence les musiciens et les saltimbanques. « Nous allons, dit-il à » Sousmane, nous divertir ici, tandis qu'on vous régalera en bas ; » et, dès que votre affaire sera expédiée, vous serez de la fête ! » Les deux chrétiens s'inclinent respectueusement : et Véli, prenant une lyre qu'il frappe en préludant, donne le signal des plaisirs. Un chœur de bohémiens entonne les chansons dans lesquelles les Schypetars célèbrent les hauts faits d'Ali Tébélen, tels que sa guerre contre Liboôvo, qu'on compare au combat des Centaures et des Lapithes, ou bien les exploits de sa jeunesse, lorsque, semblable à Mercure, il dérobait les moutons de son beau-père Capelan-pacha, qu'il fit ensuite assassiner, circonstance qu'on n'omet jamais d'exalter comme une de ses plus belles prouesses. Véli, échauffé par le vin , quittant sa pelisse et son turban, s'élance au milieu des danseurs; et, les cheveux flottants à la manière des Albanais , la lubricité dans les yeux , il dispute le prix du cynisme aux Yamachis ', en exécutant avec eux l'impur boléro des Chinguénets. Il trépigne, il jette ses vêtements; et, perdant toute pudeur.... ma plume s'arrête. Pendant ce tumulte bachique, Sousmane et son fils luttaient contre la mort.A peine avaient-ils mis le pied dans la salle où l'on avait préparé, au lieu d'un banquet, les instruments de leur supplice, qu'ils furent saisis par des bourreaux travestis en officiers du palais. On leur jette le lacet fatal au col, on les traîne, on les suffoque après une longue agonie, et on les décapite aussitôt à coups de hache. Un cri se fait entendre dans l'appartement de Véli-pacha : Les voilà !... disent les assassins haletants, en lui présentant les têtes ensanglantées des deux Etoliens, dont les yeux, encore étincelants, semblaient lancer des regards de colère sur leur lâche assassin.... Un rire convulsif est sa réponse ; il crache contre elles, et fait signe de les déposer sur des plateaux de vermeil. Il commande ensuite que les danses se raniment ; mais le Grec Dherman , complice des forfaits de son maître, s'évanouit à cet aspect, les bohémiens s'effrayent, et Véli-pacha, voyant la terreur répandue parmi ses compagnons de

* Yamachis, espèce de prostitués qui font le métier de danseurs publics.

débauche, se retire avec ses prostitués au fond de ses appartements secrets, où il passe la nuit entière dans le délire des plaisirs.

Telle fut la fin tragique de Sousmane et de son fils, que les Étoliens comptent au nombre des martyrs couronnés par l'ennemi de la foi, et qu'ils invoquent dans leurs cérémonies religieuses. Ce fut à cette époque qu'Iguace, archevêque d'Arta, parvint à tromper le tyran qui lui dressait des embûches, et à se réfugier auprès des Russes à Corfou.

Aussitôt après l'exécution de Sousmane, Ali-pacha, voulant prévenir la vengeance des armatolis, envoya plusieurs détachements dans les montagnes d’Agrapha, qu'il ne cessa de dévaster, qu'à condition que ses habitants chasseraient Paléopoulo de leur territoire. Ce courageux Étolien se vit donc réduit à quitter sa patrie ; et, après avoir erré pendant près de quatre ans, en se cachant au milieu des forêts et dans les antres, accablé de chagrins, perclus de douleurs, il arriva à Constantinople, où il obtint la protection de l'ambassadeur de France. Les autres capitaines d'armatolis, plus adroits ou plus heureux, traitèrent à diverses conditions avec le vizir , au service duquel ils entrèrent, à l'exception d'un seul, en ajournant leurs espérances à des temps plus heureux.

Ce brave était Cadgi Antoni d'Agrapha, frère d'armes de Diplas", qui tenait un rang distingué entre les Étoliens restés libres. Les chantres de la Hellade redisent dans leurs rapsodies nationales, comment enveloppés au voisinage du pont de Dgenelli ? , sur l’Achéloüs, avec douze palicares, par une horde de mahométans ; le chef des Turcs ayant demandé lequel des klephtes était Cadgi Antoni, celui-ci s'était fièrement nommé. On venait de le saisir, quand Diplas s'écria : « Quel est l'insolent qui ose usurper mon nom ? C'est moi qui suis » Cadgi Antoni : que ceux qui le cherchent approchent : ils verront si » on le prend... »

Les Albanais à ces mots lâchent leur prisonnier, qui fuit avec la rapidité de l'éclair, et ce n'est qu'après avoir tué sept Turcs de sa main que Diplas tombe : Emporte ma tête , dit-il à un de ses palicares : dérobe ce trophée à Hagos Mouhardar. Il est obéi, et les barbares n'ont que le triste avantage d'insulter à un cadavre privé du signe

Voyez les Chants populaires grecs publiés par M. Fauriel, n. XXIX. • Voyez le Voyage dans la Grèce, tome II, page 102; tome III, page 80; tome V, page 457.

propre à le faire reconnaître. Tel fut le dernier symptôme de vie de la ligue étolienne. Ali aurait pu jouir en paix du fruit de ses crimes, si l'usurpation était compatible avec le repos, et d'accord avec la sûreté de ceux qui l'avoisinent. La Porte était loin de voir avec indifférence la conduite de son vizir de Janina : il n'y avait qu'un cri contre ses déprédations, chose à laquelle le sultan aurait été insensible, si elles eussent grossi son trésor; mais la voix publique fut appuyée par les réclamations des Russes, qui occupaient alors les îles Ioniennes. La politique du cabinet de Pétersbourg, imposante alors, comme la majesté d'un empire qui embrasse une grande partie du globe, encore échauffée du génie de Catherine II, demandait, ou plutôt ordonnait au divan, par l'organe de son ambassadeur indigné des violences qu'Ali-pacha exerçait contre les grecs des Sept Iles, que Buthrotum fût remis sous la main du vaivode institué par le traité de 1800, et cette question, peu importante en apparence, couvrait un vaste dessein. Le ministère ottoman le sentit, et, pour obliger son vizir à cette restition, à laquelle il ne pouvait le contraindre, il essaya de sévir contre lui, en le privant du gouvernement de la Thessalie. Voulant réprimer et non détruire Ali, il prit, à la manière des gouvernements faibles, un moyen terme, en donnant le sangiac qu'il lui retirait, à son neveu Elmas-bey, fils de l'incestueuse Chaïnitza. Mère jusqu'à la fureur, et femme non moins ambitieuse que son frère, Chaïnitza, en réfléchissant qu'Elmas était un de ces caractères pacifiques, accoutumés à une obéissance passive, se crut appelée à gouverner sous son nom. Dès lors sa tête ardente et incapable de dissimuler ne cacha plus ses projets. Ali, feignant de les traiter de délire, en provoquait le développement, par le soin qu'il mettait à caresser ou à contrarier ses idées, afin de connaître sa pensée tout entière. Rien n'était refusé à une sœur que les malheurs communs de leur enfance lui rendaient si chère, et il lui permit, au grand étonnement de ses courtisans, de se rendre à Tricala, afin d'assister à l'installation de son fils. Chaïnitza, croyant que son frère était loin de pénétrer ses desseins, se complaisait, dans l'expansion de son orgueil maternel, à considérer comme placés en seconde ligne au-dessous de son cher Elmas, ses neveux Mouctar et Véli, qui n'étaient que les premiers vassaux de leur père, puisqu'il ne leur permettait pas de résider dans leurs gouvernements. Elle et son fils, au contraire, affranchis d'une tutelle humiliante, se trouvaient au point d'où Ali était parti pour monter au vizirat de Janina. C'étaient là les discours ordinaires de cette créature orgueilleuse, qui étaient plus que fidèlement rapportés au vizir, sans qu'il parût y mettre d'importance. Bien loin de là, il souhaita qu'elle tînt un digne rang de sa condition; il lui donna de somptueux ameublements, des équipages, une suite brillante, des espions surtout bien déliés, un médecin de confiance, et il les fit escorter jusqu'aux frontières de la Thessalie.

On ne parlait à Janina que de la magnanimité d'Alip-acha, qui faisait une abnégation aussi complète de ses intérêts; et à son air résigné, on croyait qu'il n'avait aucune arrière-pensée. La meilleure intelligence régnait entre le frère et la seur, et il envoya à son neveu une magnifique fourrure de renard noir, pour l'en revêtir lorsque l'envoyé du sultan viendrait lui apporter le diplôme impérial. Il recommandait à Chaïnitza de ne pas manquer d'en revêtir son fils; et elle était trop vaine pour négliger de suivre cet avis.

Au jour marqué, elle pare Elmas de la pelisse envoyée par son frère ; elle assiste à la cérémonie que son ambition avait tant souhaitée. Mon fils est pacha, disait-elle aux femmes qui l'entouraient, mon cher fils est pacha; ils en mourront de dépit, mes neveux !... Elle exhalait ainsi , non cette joie pure d'un cœur maternel, mais celle d'une fille digne d'avoir été nourrie dans les flancs de l'horrible Khamco; lorsque peu de jours après, le nouveau pacha se plaignit d'une langueur générale. Le cadeau d'Ali avait atteint son but! La pelisse, non moins funeste que la robe de Déjanire, imprégnée des miasmes délétères d'une jeune fille morte de la petite vérole, avait répandu son poison dans les veines du malheureux Elmas, qui n'avait point été inoculé. Une éruption d'une nature que ses femmes ne connaissaient pas se manifesta ; et le médecin, aussi funeste que le mal, précipita Elmas dans le tombeau.

La douleur de Chaïnitza, à la vue de son fils qui venait de rendre le dernier soupir, éclata par un cri de rage : Qu'on tue le médecin! mais il s'était soustrait à sa fureur. L'eil fixe, les cheveux hérissés, elle contemple longtemps Elmas, et la parolene revient dans sa bouche,

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