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lace dispersée par ses batonniers faisait retentir l'air de gémissements. Des hommes meurtris, ensanglantés, estropiés, se traînaient ou se faisaient porter de café en café en criant : Qu'avons-nous fait pour être traités aussi cruellement ? Non content d'ôler le pain à des pères de familles, et les pensions de retraite à d'anciens janissaires, un chef de brigands nous outrage et nous assassine. Ces lamentations répétées par des faquirs mettent tout en mouvement, le cri de yan gun var perce les airs, un incendie éclate; cent mille pétitionnaires armés sont sur pied.

On entoure la demeure du janissaire Aga, le feu dévore le quartier voisin du palais du grand-vizir, ses gardes et les janissaires se battent au milieu des flammes. On réveille avec peine Baïractar, gorgé de vin et fatigué de luxure, qui dormait profondément. Il aperçoit son sérail entouré de flammes, et, ramassant quelques bijoux, il court s'enfermer avec une femme et un eunuque noir dans une tour en maçonnerie qu'il croyait à l'épreuve de la conflagration.

L'heure suprême du barbare semblait arrivée, lorsque le canon se fait entendre. Le grand amiral Ramis-pacha venait de s'embosser avec deux vaisseaux de ligne devant le palais du janissaire Aga. Le corps d'artillerie fait cause commune avec lui. Cadi-pacha accourt de Calcédoine à la tête de deux mille hommes. On publie que Baïractar s'est sauvé déguisé en femme et qu'il va reparaître suivi d'une armée formidable. Des bordées de canon portent l'épouvante. Le sultan Mahmoud, craignant qu'on ne rétablisse sur le trône son frère Moustapha, demande des secours contre les insurgés, et le sérail est mis à l'abri d'un coup de main.

Le 15 novembre se passe en combats insignifiants. Ramis-pacha occupe la scène, les janissaires déconcertés hésitent; il projette de les anéantir, et il prépare ses moyens d'attaque.

Le 16, il donne le commandement d'une colonne de quatre mille hommes à Cadi-pacha. Le combat commence sur la place de l'Hip-, podrome. On met de part et d'autre le feu à la ville. Les flammes poussées par un vent impétueux enveloppent l'horizon , et, loin de diminuer la fureur des combattants, elles ne font que l'accroître. Les cris et les hurlements des femmes, des vieillards et des enfants n'ex. citent aucune pitié. Vainement ils demandent des solives et des planches pour se sauver par les toits, on les voit avec indifférence tomber et disparaître au milieu des brasiers ; l'envie de détruire est le seul sentiment dominant.

Mahmoud contemple ce spectacle d'une des tours de son sérail, il ordonne d'arrêter l'incendie, et, pour en finir avec les rebelles, il signe l'arrêt de mort de son frère. Cadi-pacha préside à l'exécution du meurtrier de Sélim III. On retrouve en même temps le cadavre de Baïractar, qui avait été étouffé par la fumée : on le présente au peuple, auquel on annonce la mort de Moustapha IV ; et Mahmoud seul rejeton de la dynastie d'Ottman, consolidé par un fratricide, s'assied sur le trône de ses aïeux dans la puissance absolue des padichas. Ali qui n'avait pas cessé de harceler le faible Ibrahim-pacha, devenu plus formidable que jamais par ce qui venait de se passer à Constantinople, et par le rôle actif qu'il jouait dans les Albanies, résolut de lui porter les derniers coups. Une attaque directe n'aurait pas manqué d'indisposer les esprits et le gouvernement turc lui-même; ainsi il fallait faire précéder les hostilités qu'il méditait par des calomnies adroitement concertées. Dans une entrevue à Missolonghi, avec quelques émissaires de la Grande-Bretagne, il avait été convenu que, tandis que les Anglais attaqueraient les îles Ioniennes du sud, Ali se porterait contre Bérat, et que, maître du littoral de l'Épire, il coopérerait ensuite au siége de Corfou : projet qu'on rangeait au nombre des événements possibles, sans s'informer si la Porte Ottomane approuverait ces plans insensés. M. Adair, qui avait deviné et méprisé le caractère criminel d'Ali, venait d'être remplacé à Constantinople par M. Canning, que les émissaires de la basse diplomatie anglaise de Malte et de Sicile avaient intérêt à tromper ; ainsi le satrape jugea sagement qu'il fallait se servir de l'influence du nouvel ambassadeur, avant d'être démasqué par les faits, qui ne répondaient jamais à ses promesses. Il écrivit en conséquence à Constantinople, et fit répandre le bruit, par ses capi-tchoadars, distributeurs officiels de ses mensonges, qu'Ibrahimpacha était vendu aux Français, auxquels il voulait livrer son pachalik, et un incident qu'il avait su adroitement provoquer le mit en mesure de pouvoir justifier, jusqu'à un certain point, ses calomnies auprès de son gouvernement. Les soldats de la république française, qui auraient dû se contenter de noms illustrés par la victoire *, devenus rois, princes, ducs, ne voyant dans le poste où leur chef était monté qu'un trône dont ils ne se croyaient pas moins dignes que lui, n'étaient, à son exemple,

" . . . .. Nomina parta triumphis. — Sil. Ital, Pun. l. 1.610.

étrangers à aucune espèce d'ambition. Voulant tout régir, ils prétendaient négocier, et nommer des agents politiques. On vit en conséquence accréditer auprès d'Ibrahim-pacha un affranchi né à Andrinople, qui fut bientôt après remplacé par un Céphaloniote francisé, auquel succéda un créole levantin, non moins intrigant et aussi inepte que ses deux devanciers. Ibrahim ne pouvait recevoir un présent plus funeste que celui d'un pareil entourage, car dans sa position son rôle devait être passif. J'ignore de quel artifice son perfide antagoniste se servit pour le porter à s'adresser à Napoléon, qu'il priait de le prendre sous sa protection, parce que le divan l'abandonnait à un ennemi qui était vendu au ministère britannique. Il offrait de lui donner le commerce exclusif du port d'Avlone, de recevoir des canonniers dans cette forteresse ; et ces propositions, qu'il n'avait ni le pouvoir ni la volonté de tenir, car tout Turc hait l'étranger , furent regardées comme une bonne fortune par les autorités de Corfou , avec lesquelles les consuls militaires qu'on vient de désigner lièrent cette intrigue. Tous étaient sans le savoir les instruments d'Ali-pacha, et celui qui aurait évité une grande faute à Ibrahim ne connut ce qui se tramait que par des résultats malheureux de cette négociation , pour laquelle on avait expédié à Paris un médecin établi à Bérat depuis plusieurs années. Accoutumé à ne regarder aucun retard comme trop long pour parvenir à son but, Ali, bien au courant de ce qui se machinait, avait dissimulé juqu'à la fin de 1809, pour accuser Ibrahim de félonie, et exécuter son entreprise, qu'il commença en employant un aventurier qu'il pouvait désavouer. Cet individu était Omer-bey Brionès*, descendant des Paléologues, derniers princes du Musaché, qui apostasièrent au commencement du seizième siècle. Il avait été banni par Ibrahim-pacha qui avait confisqué ses biens. Il s'était, pendant la durée de son exil en Égypte, signalé contre les Anglais au combat d'AbouMandour, et il rapportait en Épire, avec une fortune colossale, la réputation d'une valeur extraordinaire, lorsqu'il parut à la cour d'Alipacha. Dans tout autre temps ses richesses auraient causé sa perte, mais elle fut ajournée par celui qui avait intérêt à le faire servir d'instrument à ses desseins. Dans cette idée on convint avec les beys d'Avlone que ce champion ferait la guerre à Ibrahim-pacha, et qu'ils

" C'est le même que les journaux nomment Omer Vrionis.

l'assisteraient sous prétexte de l'aider à rentrer en possession de ses propriétés.Jusque-là il n'y avait rien que de conforme aux usages des Schypetars, accoutumés à vider leurs querelles par la voie des armes. Mais Omer Brionès, au lieu d'entrer en campagne comme un chef qui court les chances d'une entreprise particulière, à la tête de quelques hommes enrôlés à son compte, marcha contre Bérat avec un corps de huit mille hommes, traînant à sa suite artillerie, ingénieurs, fontainiers ", et, ainsi qu'aux temps anciens, des galfats pour pétrir des briques, destinées à la construction des batteries de siége. Tout le monde désapprouvait une pareille expédition. On était dans la consternation au palais, où je rencontrai ses conseillers, le calchas Méhémet chérif, qui ne craignit pas de laisser tomber le masque devant moi, en s'écriant : Quand le ciel nous exaucera-t-il ? quand Dieu coupera-t-il la vie du tyran ? Le kiaya qui était présent, ainsi que Tahir Abas, répondirent par un amen expressif, à la suite duquel ils me firent clairement connaître qu'ils s'entendraient à l'occasion pour perdre Ali, qui venait de partir pour Tébélen, afin d'y préparer et attendre l'issue des événements, et d'en appliquer les résultats à son profit. Sur ces entrefaites on apprit que Mouctar et Véli, complétement battus par les Russes aux environs de Routchouk, n'étaient parvenus qu'avec peine à se réfugier à Tournovo en Bulgarie. Informés du dernier projet de leur père, ils lui écrivaient pour le supplier, en lui faisant part de leurs désastres, de ne pas donner le scandale d'une guerre civile, dans un moment où l'empire se trouvait en danger. Ils le conjuraient de jeter les yeux sur leur détresse ; d'épargner leur beau-père, de respecter ses vertus, les années que le ciel lui avait accordées, et surtout de ne pas irriter la sublime Porte, qui pourrait se venger sur eux des coups qu'il porterait au vénérable vizir de Musaché. Ils mandaient en même temps au kiaya, à Tahir et à Méhémet chérif, de s'unir à eux pour apaiser leur père : enfin, sur le refus prononcé par le cheik Jousouf, de se mêler des intérêts d'une famille que le courroux du ciel ne pouvait, à son gré, trop tôt anéantir, il fut décidé que Méhémet chérif se rendrait aussitôt à Tébélen. Plein d'anxiété, il vole, arrive et tombe aux pieds du satrape. Il

" Il y a toujours, dans les armées turques, un corps de souioldgis ou fontainiers publics, pour entretenir les sources, creuser des puits, et pourvoir à l'eau nécessaire à la consommation publique.

lui expose humblement le veu de ses fils, le veu unanime de tous les hommes de bien en faveur d'Ibrahim. Raisons d'État, considérations privées, intérêts de famille, il fait vainement tout valoir. Il hasa rde de lui dire qu'en accablant Ibrahim il l'a rendu intéressant, et que, s'il succombe, les Schypetars en feront un martyr!

Qu'ils en fassent, s'ils veulent, s'écria le tyran, un prophète, pourvu que mes volontés s'accomplissent. Je donne des ordres et ne reçois jamais de remontrances. Que je triomphe, et je te chargerai ensuite d'aller faire mon apologie, à Constantinople; car, poursuivit-il ironiquement, je suis prophète, moi. — Seigneur, Mahomet, l'envoyé de Dieu ? Mahomet n'est plus que poussière, et je suis prophète ici... Si je voulais, je t'en ferait convenir. Va te reposer, sois prêt à me suivre à Bérat, et surtout garde-toi de m'ofenser, tu me connais. 'ξεύρεις το κοί μου !

Le propre de l'injustice est de ne pas souffrir qu'on lui montre ses torts. Ali-pacha, irrité de l'idée d'entrevoir l'ombre d'une opposition dans son conseil, résolut de l'épouvanter ,en punissant ses propres fils. Il expédia en conséquence au chef de la police Tahir l'ordre de saisir les femmes et les enfants de Mouctar et de Véli, et de les renfermer comme otages dans le château du lac, en le rendant responsable, sur sa tête, de leur évasion et de toute correspondance qu'ils pourraient avoir sans sa permission. Il fit mettre en même temps le séquestre sur leurs revenus particuliers, en leur assignant un traitement journalier; et la terreur reprit son empire accoutumé au sérail ainsi que parmi les conseillers du satrape.

Une loi des Thébains prescrivait à tout homme de ne batir une maison qu'après avoir fait l'acquisition d'un terrain pour sa sépulture et celle des siens '. Chaque Turc en place devrait avoir cette sage précaution : car Ibrahim, naguère puissant et honoré, ne savait pas sur quel coin de terre reposerait sa dépouille mortelle. La catastrophe qui devait le précipiter du rang élevé, où sa naissance l'avait porté autant que ses richesses, n'était pas douteuse. Il ne pouvait ni fuir, ni se défendre, ni mourir. Ses finances épuisées ne lui avaient pas permis de faire des recrutements parmi les Schypetars, qui ne servent que la fortune et ceux qui les payent largement, avec une fidélité si brutale, qu'on voit souvent des frères placés dans des rangs opposés se fusiller sans pitié. Réduit à son domestique ordinaire,

· Plato, in Minoe.

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