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/J entre la Russie et la Porte, vint fortifier les soupçons qu'on avait déjà I contre la fidélité de cet homme compatissant.

Il était placé, sans s'en douter, dans une fausse position; et, pour ] surcroît de malheur, il avait à ses côtés un traître qui ne cherchait / qu'à le perdre. La chose, malgré la perversité du ministère turc, était | difficile; mais le génie du mal est fertile en expédients, et presque toujours heureux dans ses entreprises. Sélim-pacha venait de vendre aux Vénitiens une forêt située près du lac Pélode ; quand Ali Tébélen profita de cette circonstance, pour le dénoncer au divan comme coupable d'avoir aliéné une portion du territoire de Sa Hautesse (quoiqu'il ne fût question que de la coupe des bois) ajoutant que si on n'y prenait garde, il livrerait bientôt la province entière de Delvino aux infidèles. Il terminait ce rapport chargé de faits controuvés, en protestant qu'il lui en coûtait beaucoup de faire connaître ces trames de Sélim-pacha, son bienfaiteur, et que ses devoirs envers le sultan avaient pu seuls le déterminer à une révélation qui intéressait la religion et l'État, objets de l'envie des chrétiens.

Comme, en Turquie, un homme accusé, surtout de connivence avec les étrangers, est suspect et frappé d'anathème, la dénonciation suffit pour le perdre, quand il n'est pas assez puissant pour se faire craindre. Les Vénitiens étaient soupçonnés d'être d'accord avec les Busses; c'étaient dans les lies Ioniennes qu'on avait mûri l'insurrection prête à éclater dans le Péloponèse; en fallait-il davantage pour colorer une révélation écrite d'un lieu voisin de celui où se préparait cette grande conflagration? Sans former d'enquête juridique, on adressa donc secrètement à Ali Tébélen un firman de mort pour se défaire de Sélim-pacha, en chargeant ainsi son délateur de le rendre exécutoire, chose qui n'arrive que sous un gouvernement tyrannique, où le même homme devient souvent accusateur, juge et bourreau.

Ali, qui s'était retiré à Tébélen pour ourdir cette trame, ne tarda pas à revenir à Delvino, où il fut reçu avec plus de tendresse que jamais par Sélim-pacha, qui le logea, comme de coutume, dans son palais. A l'ombre de ce toit hospitalier, et aidé de quelques sicaires, le perfide prépara la consommation du crime destiné enfin à le tirer de l'obscurité. On était alors en été, et Ali Tébélen, qui se rendait tous les matins auprès du pacha pour lui faire sa cour, prétextant une indisposition, le fit supplier de passer dans son appartement. Cette imitation ayant été acceptée, il cacha les assassins dans une armoire,

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sans rayons t, après les avoir prévenus qu'au signal, qui était de laisser tomber sa tasse à café sur le parquet qu'on tenait alors sans tapis, ils sortiraient de leur réduit et poignarderaient Sélim! Le vieillard ayant paru, comme il l'avait promis, fut assassiné, et expira en prononçant ces paroles mémorables : Et c'est toi, mon fils, qui m'arraches la vie! Seigneur, ne me confonds pas]avec les percer s *!

Au tumulte qui suivît l'assassinat, les gardes de Sélim étant accourus, trouvèrent Ali entouré des assassins, tenant un firman déployé, et criant d'une voix menaçante : J'ai tué le traître Sélim, par ordre de notre glorieux Sultan; voici son commandement impérial. A ces mots, et à la vue du diplôme fatal, on s'incline, et chacun reste glacé d'effroi en voyant trancher la tête de Sélim , baigné dans son sang! Ali s'en saisit comme d'un trophée. Il ordonne que le cadi, les beys et les chefs des vieillards grecs aient à se réunir au palais, afin de dresser procès-verbal de l'exécution du pacha. On se rassemble en tremblant. Un Codja entonne le Fatahat, et le crime d'un scélérat est déclaré légal, au nom du Dieu clément et miséricordieux, souverain des mondes 5 ! On apposa les scellés sur les meubles de la victime, et le meurtrier ne quitta le sérail qu'en emmenant avec lui, comme otage, Moustapha, fils de Sélim, et en faisant donner l'administration provisoire dupachalikàDémir Dost, son cousin, en vertu d'une décision juridique.

La Porte, afin de récompenser le zèle d'Ali Tébélen, lui décerna le gouvernement de la Thessalie, avec le titre de dervendgi pacha, ou grand prévôt des routes. Ces pouvoirs, réunis dans une seule main, mirent Ali-pacha (je lui donnerai maintenant ce nom) à portée de soudoyer un corps de quatre mille Albanais déterminés. C'était une des conditions qui lui étaient imposées par le ministre ottoman, dont 4'intention était de nettoyer la vallée du Pénée d'une multitude de chefs de bandes, qui y commandaient avec plus d'autorité que les officiers du Grand Seigneur.

'Ces sortes d'armoires servent à renfermer les matelas avec lesquels on dresse, chaque soir, les lits au milieu du parquet, ou sur les sofas.

'Coran ; ch. 23; Les fidèles, verset 95.

'Fatahat; c'est le premier chapitre du Coran, donné à la Mecque. Il est pour eux ce que le signe de la croix est pour les chrétiens, et conçu en ces termes:

«Au nom de Dieu, clément et miséricordieux. Louange à Dieu, souverain des » mondes. La miséricorde est son partage. Il est le roi du jour du jugement. Nous » failorons, Seigneur, et nous implorons ton assistance. Dirige-nous dans le sentier » du salut, dans le sentier de ceux que tu as comblés de tes bienfaits, de ceux qui n'ont point mérité ta colère, et se sont préservés de l'erreur. »

Tardives précautions, soins inutiles. Les soulèvements partiels de la Grèce accusaient l'administration; les plaintes du peuple, pareilles au tonnerre entendu dans le lointain, annonçaient l'approche du danger. Le souverain n'était plus à temps de réparer ses injustices; car ce n'est que la torche et le poignard à la main que la remontrance se présente aux sultans.

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CHAPITRE II.

Alexis Orlof.— Intelligences des émissaires russes avec les Grecs. — Manœuvres politiques de Catherine II. — But qu'elle se proposait. — Provoque la guerre que les Turcs lui déclarent. — Erreur funeste des Grecs, leur aveuglement sur le compte du cabinet de Pétersbourg. — Réputation usurpée d'Alexis Orlof. — Ses querelles avec Janaki Iatrani, bey du Magne. — Arrivée de la flotte russe en Morée. — Débarquement opéré a OEtylos. — Insurrection de 1770.—Dissensions entre les Grecs et les Russes qui abandonnent les insurgés. — Désolation du Péloponése. — Apparition du Béotien Andriscos. — Ses exploits et ceux de ses 'compagnons d'armes. —Ravages des Schypetars ; — leur révolte ; — sont exterminés par Hacsan-pacha. — Arrivée d'Ali-pacha dans la Thessalie, racontée par lui-même. — Manière de se faire une réputation; origine des armatolis; — s'attache Paléopoulo. — Chefs des armatolis; — nombre de leurs capitaineries. — Mort de Khamco ; — son testament. — Ali nommé au sangiac de Janina. — État de cette ville à son avènement. — Inconvénients attachés à sa promotion ; — sa conduite artificieuse; — attaque et détruit Cormovo. — Première campagne d'Ismaël-Pachô-bey. — Inquiétudes^d'Ibrahim, pacha de Bérat; — marie une de ses filles a Mouctar, fils d'Ali. — Empoisonnement de Sépher-bey, frère du vizir Ibrahim.

Tandis que ces choses se passaient dans l'Épire, les émissaires de Catherine qui se trouvaient à Venise, s'épuisaient en combinaisons pour soulever la Grèce dans l'intérêt de la Russie ; car ce cabinet ne voulait qu'opérer une diversion, afin d'arriver à ses fins particulières. Porter une armée formidable sur le Danube, faire révolter les Grecs, menacer Constantinople par mer, afin d'obtenir la cession de la Crimée, sous un titre quelconque, tel était le secret de Catherine II. Assistés par Maruzzi, banquier, natif de Janina ', les insurrecteurs expédiaient fréquemment à Souli, dans l'Acrocéraune, et en Morée, des munitions de guerre, des armes, de l'argent, qui étaient distribués par des agents secrets, jusqu'aux armatolis du Pinde et du Parnasse. Un aventurier, nommé Tamara, enthousiaste des Grecs, ou plutôt désireux d'arriver à la fortune par l'intrigue, s'était abouché de son côté avec toutes les tribus guerrières de la Hellade et du Péloponése, auxquelles il avait persuadé que l'auguste Catherine voulait enfin leur rendre la liberté. 11 s'était rencontré dans ses excursions politiques, avec le Thessalien Grégoire Papadopoulo, diplomate ambulant, qui s'était traîné depuis les antichambres des ministres de Pétersbourg, jusqu'aux foyers de tous les couvents répandus dans la Romélie. Les deux émissaires, qui avaient tout à gagner et rien à perdre dans une révolution, s'accordèrent à penser, à dire et à démontrer par des mémoires, qu'il fallait insurger la Hellade, sans s'inquiéter des malheurs qu'ils allaient attirer sur ses habitants.

'Et non pas de Larisse, comme le dit Rulhières. Il existe encore a Venise un Maruzzi, parent de celui qui s'était associé aux Orlof, qu'on a fait comte à cause de ses richesses, et dont la fille unique a pour parrain l'empereur de Russie.

Ils entraient ainsi dans les vues de Catherine qui, après avoir imposé des lois à la Pologne, traité avec l'Autriche, la Prusse et l'Angleterre, caressait toutes les autres cours de l'Europe en attendant le moment de s'en faire craindre. Réduite à flatter les conjurés auxquels elle devait le trône, elle sentait, comme tous les usurpateurs, qu'elle ne pouvait régner qu'au milieu des armes; et l'imprudence des Turcs, excités par le comte de Yergcnnes, ambassadeur de France à Constantinople, provoqua l'événement qu'elle souhaitait le plus pour sa gloire.

L'impératrice venait, en 1768, de faire entrer de nouvelles troupes en Pologne; les confédérés de Bar s'étaient adressés une seconde fois a la Porte Ottomane pour lui demander des secours, lorsque le comte de Yergcnnes, instruit de ces démarches, détermina le sultan à s'opposer aux projets des Russes. L'Europe, dans son intérêt, aurait dû alors adhérer aux plans du cabinet de Versailles; mais, déjà, le système fatal de h politique des convenances, avait prévalu sur les principes éternels du droit public '!

A la nouvelle de l'arrestation de son ambassadeur, qui fut renfermé au château des Sept-Tours, Catherine II fit publier à son de trompe la guerre dans Pétersbourg, et les hostilités s'éteudirent bientôt des rives du Danube aux rives du Kouban. Cependant l'Europe, attentive a ce spectacle, y semblait encore indifférente, lorsqu'elle apprit qu'une escadre, sortie de la Baltique, entrait dans la Méditerranée *.

1 Cétait vers ce temps que Catherine disait au prince Henri de Prusse :Je flatterai rAngleterre ; chargez-vous d'acheter l'A Ulrich*, pour qu'elle endorme la France. — Qui s'est maintenant chargé d'endormir la Russie?

1 La première division de l'armée navale russe se composait de quinze vaisseaux de ligne, six frégates, et de transports sur lesquels on avait embarque des galiotes à bombe, des galères démontées et quelques troupes. Elle fut jointe ensuite par du j vaisseaux et deux frégates aux ordres du contre-amiral Elphinstone.

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