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avoir écrasé le parti dominant, le libérateur trouvait toujours quelques motifs pour prolonger le séjour de ses troupes dans un pays où il avait fait triompher les droits de ses amis qu'il ne tardait pas à dépouiller. ! Il ne pouvait faire usage de ce subterfuge contre les Souliotes, accoutumés à vider leurs querelles domestiques en famille, ainsi qu'il convient à des hommes qui sentent la dignité de leur condition. Le nom d'étranger était synonyme chez eux avec celui d'ennemi, et c'était pour cette raison qu'ils n'avaient jamais voulu conclure d'alliance intime avec les armatolis, que leur hauteur déplacée empêcha de les secourir. Ali, qui savait là-dessus leur pensée, sentant bien que

Janina n'est qu'un avant-poste, d'où l'on ne peut maîtriser l'Epire i qu'en possédant Souli, résolut de surprendre ce dernier boulevard de

la liberté, défendu par les vieux chrétiens de la Thesprotie, qui n'avaient jamais incliné leurs fronts superbes devant le drapeau du croissant.

D'après ce plan, Ali-pacha prétextant certains griefs contre les habitants d'Argyro-Castron, manifesta l'intention de leur faire la guerre; et il feignit de rendre hommage à la bravoure des Souliotes, qu'il invita à prendre parti dans son armée comme auxiliaires, en s'engageant à leur donner une solde considérable. Ils n'acceptèrent sa proposition, en se contentant néanmoins de lui envoyer une compagnie de soixante et dix hommes commandée par le capitaine Tzavellas. Ce n'était pas ce que souhaitait le satrape, qui comprit qu'on se méfiait de lui. Cependant il les reçut avec de grands égards; et, peu de jours après, il ordonna le départ de ses troupes pour Argyro-Castron.

On se mit en marche; mais à peine était-on arrivé à la halte de Dzidza, que les Albanais mahométans surprirent et arrêtèrent les Souliotes, au moment où ceux-ci venaient de quitter leurs armes pour se reposer. Changeant aussitôt de route, ils se dirigèrent vers Souli. On venait de descendre les coteaux de Velchistas, et on arrivait au bord de la Thyamis, lorsqu'un des prisonniers, s'élançant dans le fleuve, qu'il passa à la nage au milieu d'une grêle de balles, arriva à Souli, couvert de sueur et de poussière, pour y répandre l'alarme.

Il rend compte de la trahison qui a livré Tzavellas et les siens au tyran. Il annonce l'approche de ses bandes. On court aux armes, on garoit les défilés, et des cris de rage annoncent la vengeance qu'on se propose de tirer des parjures ; mais le pacha, qui s'était avancé en personne du côté de Variadès, voyant ses projets éventés, et l'attitude des Souliotes, rappela ses troupes, et eut recours à d'autres stratagèmes.

Un seul homme de la compagnie de Tzavellas était parvenu à s'enfuir; et au retour de l'armée du satrape à Janina, les Souliotes prisonniers furent plongés dans les cachots. Ils attendaient la mort, et ils crurent ce moment arrivé, lorsqu'on enleva leur capitaine pour le faire comparaître devant Ali. « Ta vie est entre mes mains, lui dit-il, » misérable chrétien; et les plus affreux supplices te sont réservés, si » tu refuses de me livrer Souli : au contraire, si tu y consens, je » prends l'engagement irrévocable de te rendre le plus puissant sei» gneur de l'Albanie. Voilà ma résolution ; tu l'as entendue, choisis » et prononce. » A cette proposition inattendue, Tzavellas repartit « qu'étant un simple capitaine, il ne pouvait traiter seul de la reddition de Souli; mais que si on lui accordait la liberté, il s'engageait à faire entendre raison à ses compatriotes. Pour preuve, ajouta-t-il, de la sincérité de mes sentiments, je laisse sans réclamation entre vos mains, mon fils, qui se trouve parmi vos prisonniers, et vous savez si sa vie ne m'est pas plus chère que la mienne. » Cette demande ayant été agréée, on relâcha Tzavellas. Dès qu'il fut de retour dans ses montagnes, après avoir communiqué aux siens l'engagement qu'il avait pris, et sans attendre leur décision , il écrivit au vizir en ces termes : « Ali-pacha Tébélen, je me félicite d'avoir trompé un imposteur; je suis prêt à défendre ma patrie contre un brigand tel que toi ! Mon fils peut périr, mais je saurai le venger avant de descendre au tombeau. Quelques Turcs, tels que toi , disent que je suis un père sans pitié, qui ai sacrifié mon fils à ma délivrance particulière. Mais réponds-moi : si tu te rendais maître de nos montagnes, ne l'égorgerais-tu pas, ce fils, ainsi que toute la population? Qui le vengerait alors?Libre maintenant, nous pouvons être vainqueurs ; ma femme, qui est encore jeune, me laisse l'espérance d'avoir d'autres enfants. Si mon fils regrettait d'être sacrifié pour la patrie, il serait indigne de vivre et de porter mon nom. Consomme donc ton crime, perfide, je suis impatient de me venger.

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Cette lettre en imposa au satrape. Tzavellas et sa femme Moscho, prirent les armes ; furieux comme des lions, leur valeur et leur audace obligèrent Ali-pacha, après trois ans de représailles et de combats, à rendre leur fils et les Souliotes qu'il avait pris en traître.Après avoir obtenu cette réparation éclatante, Tzavellas, épuisé par les fatigues de la guerre, mourut en léguant par testament à son fils Photos , le soin de sa mère et de sa vengeance.

A cette époque, Ali-pacha se trouvait impliqué dans une affaire qui compromettait son existence politique. Dès l'année précédente, il n'avait pas reçu les firmans d'investiture que la Porte accorde à ses délégués. Elle sortait d'une guerre étrangère*, pendant laquelle son pacha, profitant du désordre qui agitait l'empire, s'était agrandi et fortifié aux dépens de ses voisins. En même temps que ces méfaits étaient connus à Constantinople, on savait qu'il avait eu des rapports avec plusieurs émissaires de la Russie. Il avait en outre reçu chez lui Pangalos de Zéa, Sotiris de Vostitza ; et on s'était saisi d'une correspondance qui dévoilait ses trames. Il restait ainsi prévenu d'avoir voulu se rendre indépendant, en se faisant déclarer prince de la Grèce. Ce projet , tout insensé qu'il était alors, vu l'insuffisance de ses moyens, fut jugé autrement dans le divan, et on crut pouvoir lui demander compte de sa félonie. Ali nia ce dont on l'accusait, dévouant sa tête, si on parvenait à lui prouver qu'il eût jamais signé quelque écrit pareil à ceux qu'on supposait. Comme on avait en main des preuves matérielles revêtues de son sceau *, sultan Sélim, afin de le confondre, expédia à Janina un capigi-bachi o, chargé de poursuivre cette importante procédure.

L'ofiicier du sultan, étant arrivé auprès d'Ali-pacha, mit sous ses

" La paix avait été signée à Iassy le 15 du mois Zémadzielével 1206, correspondant au 9 janvier 1792. * Les Turcs paraissent avoir emprunté des Romains l'usage de signer leurs écritures privées et publiques avec un sceau : les vizirs, pachas, cadis, et autres employés du gouvernement, ont des doubles de leurs cachets déposés à la chancellerie d'Etat à Constantinople, qui servent à vérifier l'authenticité de cette griffe. * Capigi. Ces huissiers,au nombre de huit cents,gardent les deux premières portes du sérail. L'un des plus anciens capigis suit le sultan lorsqu'il paraît en public. D'autres sont employés auprès des tribunaux en qualité d'huissiers audienciers, pour citer les plaideurs. Enfin on donne ce nom aux écuyers et aux muets même qui se tiennent

aux portes du sérail.

yeux les pièces authentiques de ses intelligences avec les ennemis de l'Etat ; et, cette fois, la vérité parut triompher. « Je suis, dit Ali, » coupable aux yeux de sa hautesse ; ce sceau est le mien, mais le corps de l'écriture n'est pas celui de mes secrétaires; on aura surpris mon cachet pour signer de pareilles pièces, afin de me perdre. Je vous prie de m'accorder quelques jours pour tâcher de découvrir le mystère d'iniquité, qui me compromet aux yeux de mon maître et de tous les fidèles musulmans. Que Dieu veuille me mettre sur la voie qui éclairera mon innocence, car je suis pur comme la lumière du soleil, quoique tout dépose contre moi. » Après cette conférence, Ali, feignant de procéder à une enquête secrète, avisa aux moyens de sortir d'embarras d'une manière légale, et , s'il n'en trouvait pas, à tâcher de corrompre le capigi-bachi, ou bien à se défaire de sa personne. Cette dernière mesure eût été l'œuvre du désespoir ; il était préférable de recourir à la ruse : enfin son génie fécond en ressources le tira d'un des plus grands embarras dans lesquels il se fût encore trouvé. Il appela un Grec, auquel il fit part de son dessein, sans lui en dévoiler l'importance. « Je t'ai toujours aimé, lui dit-il, tu le sais ; » et le moment de faire ta fortune est arrivé. A dater de ce jour , » tu es mon fils ; tes enfants sont les miens, et, pour prix de mes » bienfaits , je n'exige qu'un faible service. Je ne te parle pas de l'o» béissance que tout sujet doit à son maître ; il ne s'agit ici de nuire » X) Y)

à personne , chose au reste qui ne serait pas à la charge de ta conscience "; mais d'une affaire de forme de laquelle je veu^ me tirer avec honneur. Tu connais ce capigi-bachi, arrivé ces jours » derniers ; il a apporté certains papiers souscrits de mon sceau , » dont on veut se servir, afin de me harceler pour me tirer de l'ar» gent. J'en ai trop donné jusqu'à présent ; et cette fois au moins je veux, sans bourse délier , si ce n'est pour un bon serviteur tel que » toi, le réduire au silence. Pour cela, j'ai pensé, mon fils, qu'il » fallait te rendre au mékémé ( tribunal ) quand je t'en avertirai,

' Le système de l'obéissance passive ne laisse ni volonté ni conscience aux sujets, qui peuvent ainsi voler, empoisonner, assassiner sans remords, en disant, pour leur justification : Le maître l'a ordonné. Cette morale réagit même sur les conventions Privées, dans lesquelles on stipule toujours : sauf le commandement du maître ; maxime qui ouvre la porte à toutes les fraudes. Dans l'antiquité, on ne faisait intervenir que le pouvoir de Jupiter et de son tonnerre, Ilo#ço Ató; :: zz) xspzuvo,. ' (Synes. orat. de regn. page 11.)

► et y déclarer, en présence de l'officier du sultan et du cadi, que > tu es l'auteur des lettres qu'on m'attribue, et que tu t'es servi , » sans autorisation, de mon cachet, afin de leur donner un carac

tère officiel.

A ces mots, le Grec pålit, et voulut répliquer...« Que crains-tu, ► mon bien-aimé ? parle, ne suis-je pas ton bon maitre ? to acquiers » à jamais ma bienveillance. Que pourrais-tu redouter, quand je te » protége? le capigi-bachi a-t-il quelque autorité? j'ai fait jeter

vingt de ses pareils dans le lac; oserait-il entreprendre quelque

chose ici sans ma permission ? Ali-pacha n'est pas encore descendu » au point de laisser empiéter sur ses droits ; et s'il aime à avoir de » l'obligation à ses sujets, il sait les récompenser, sans s'abaisser ja

mais vis-à-vis d'eux jusqu'à la prière. Je ne suis pas dans de pareils » termes avec toi ; je connais ton dévouement; et, pour te prouver o à quel point j'en suis convaincu, je te jure, s'il te restait des doutes, ► au nom de mon prophète, sur ma tête et celle de mes fils, qu'il i ne t'arrivera rien de fåcheux de la part de l'officier de la Porte. >Garde-toi surtout de parler de ce que je te confie, afin que notre » affaire réussisse. »

Le Grec, courbé sous le glaive du satrape, auquel il ne pouvait échapper, ébranlé par ses promesses, et placé dans une alternative déplorable, promit de porter le témoignage que le tyran arrachait à sa conscience. C'était ce que celui-ci voulait; et, après cet accord, Ali manda le capigi-bachi, auquel il dit, avec l'accent de la plus profonde émotion : « J'ai découvert enfin la trame infernale ourdie contre moi. » C'était l'œuvre d'un homme soudoyé par les implacables ennemis » de l'empire, un agent de la Russie. Il est en mon pouvoir et je lui » ai fait espérer sa grâce, à condition qu'il révélerait tout devant la » justice. Veuillez donc vous rendre auprès du cadi; qu'il rassemble » les juges et les primats de la ville, afin qu'on entende la déposition » du coupable , et que la vérité triomphe. »

Le capigi-bachi s'étant transporté au tribunal, le Grec, tremblant, y comparut ; et chacun fit silence. — «Connais-tu cette écriture? » lui demanda le cadi.« C'est la mienne.-Ce sceau?—C'est celui d'Ali» pacha, mon maltre. — Comment se trouve-t-il apposé au bas de » cette lettre ? — Seigneur , c'est de mon chef que je l'y ai mis, en » abusant de la confiance du pacha , qui me le laissait parfois , pour » signer ses ordres. — Cela suffit, retire-toi. »

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