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à ses vassaux; mais on n'était pas tenu d'entrer dans ces détails. Il fallait rendre services pour services. Ses demandes semblaient marquées au coin de la modération. Il se plaignait sans amertume des mauvais procédés des Vénitiens qui n'avaient jamais cessé d'assister ses ennemis, et notamment les Acrocérauniens, en priant qu'on voulût bien se désister de cette politique aristocratique. Comme toute innovation était alors à la mode, on ne manqua pas de se départir des sages maximes de Venise ; et des hommes qui se vantaient de combattre pour la liberté, permirent à un tyran de mettre des armements en mer, afin d'attaquer les peuplades indépendantes de Nivitza-Bouba et de Saint-Basile, qu'il ne pouvait réduire sans cette concession. Ces deux bourgades, situées dans la chaîne maritime des monts Cérauniens " étaient libres, sous la protection du visir de Bérat, auquel elles payaient une légère redevance. Leurs habitants, par suite d'usages anciens, s'expatriaient pour servir dans le régiment royal macédonien, sous les drapeaux des Bourbons de Naples, sans jamais perdre de vue leurs montagnes, dans lesquelles ils rentraient au terme de leur carrière militaire. Unis à la ligue des Schypetars par le fait, ils ne participaient que rarement aux intrigues des autres cantons, se contentant de prendre les armes quand on les attaquait, ou lorsque la cause publique l'exigeait ; et, satisfaits de leur sort, ils vivaient de leurs épargnes, de leurs pensions de retraite, et des fruits de leur territoire. Cette condition était trop prospère pour n'avoir pas excité l'envie du satrape de Janina : car l'indépendance de ces cantons faisait son tourment. Il cherchait depuis longtemps à en altérer la tranquillité pour les accabler ; mais, les Vénitiens qui regardaient l'Adriatique comme une mer close, en vertu de la donation de je ne sais quel pape, l'avaient toujours empêché de faire sortir des armements. Ils exerçaient surtout une grande surveillance à cet égard, depuis qu'il avait obtenu de la Porte la possession, à titre de ferme, du vaivodilik d'Arta, qui lui donnait des ports dans le sein Ambracique. Du côté de la terre ferme, les Chamides s'opposaient à ses projets; et Moustapha, fils de Sélim, pacha de Delvino, que le Grand Seigneur avait rétabli dans l'emploi et les biens de son père, dont il avait trop tard reconnu l'innocence, lui fermait la route la plus directe de l'Acrocéraune. Ainsi, il ne restait à Ali que de tromper les Français, chose à laquelle il parvint en caressant les chimères de leurs chefs militaires *. On consentit à ce que le baïrac * ottoman parût dans le canal de Corfou, où il n'avait osé se montrer que pour couvrir quelques barques marchandes, depuis la victoire navale de Lépante, jour à jamais mémorable, qui vit le triomphe de la croix et la défaite du croissant. Après avoir obtenu la permission qu'il souhaitait, Ali s'occupa du soin de son entreprise, avec cette sagacité qui consiste, disait-il souvent, à employer tous les moyens contre son ennemi, ne fût-il qu'une fourmi. Son expédition, dont le but était ignoré, préparée en secret au fond du golfe Ambracique, mit à la voile pendant la semaine sainte de l'année(1798, et arriva la veille de Pâques, après le coucher du soleil, dans une anse voisine de Louvoco, où le débarquement s'opéra en silence. Les chrétiens du rit grec célèbrent la solennité de la Résurrection avec des cérémonies particulières. Les familles se convient et se rapprochent pour manger l'agneau; c'est la grande époque des mariages; les discordes cessent; dans les villes habitées par les Turcs, on élargit les prisonniers chrétiens, afin qu'ils puissent participer au banquet de famille *, et la joie pénétrait même alors jusqu'au fond

que comme il ne payait pas les dettes de ses devanciers, ni même celles de son père,

de même l'empire ne payait pas pour la république. L'observation ne lui fit pas

plaisir ; mais il dut s'en contenter.
* Voyez tome I, ch.7, de mon Voyage dans la Grèce.

" Il adressa à cette époque au général Bonaparte une lettre confiée aux soins du jeune Eugène Beauharnais, envoyé en mission à Corfou, où il arriva le premier dimanche de novembre 1797, au moment où on célébrait la fête de saint Spiridion. Il apportait la nouvelle de la réunion des îles Ioniennes à la république française, et la dépêche d'Ali dont il était porteur, fut imprimée dans les journaux du temps. Dans un de ses voyages à Loroux, il écrivait au commandant français de Prévesa qu'il était le plus fidèle disciple de la religion des jacobins, et qu'il voulait être initié au culte de la carmagnole, car il croyait que c'était une religion nouvelle, et, comme il me l'a dit depuis, un charme qui faisait triompher les armes des Français. Par suite de ce penchant aux bonnes doctrines, le néophyte s'est jeté depuis dans les bras des carbonari.

* Les Turcs, qui n'accordent que leur mépris aux souverains de la chrétienté, donnent le nom de patchaoura (torchon, ou guenille) aux pavillons de France, d'Angleterre, de Russie, etc.; et ils appellent le leur bairac, la bannière.

* Ces jours, dans lesquels on relâche les prisonniers, sont également consacrés chez les Albanais par des trêves, qui retracent ce qu'on appelait parmi nos ancêtres la paix de Dieu.

des cachots du tyran de Janina. Par un usage qui remonte aux premiers siècles de l'Eglise', la liturgie qui ouvre cette phrase d'allégresse, appelée le jour par excellence, a lieu à minuit; et quand le prêtre du fond du sanctuaire entonne le chant qui annonce la résurrection du Christ, la grâce semble descendre sur les fidèles, qui se donnent le baiser de paix, et se livrent aux transports de joie qu'inspire l'annonce du grand mystère.

Ces paroles venaient de retentir au milieu des cheurs des chrétiens ; des vierges et de jeunes Grecs, le front ceint du bandeau nuptial, attendaient l'instant du bonheur; ils s'avançaient vers l'autel, lorsque les Turcs , qui s'étaient approchés à la faveur des ténèbres, enfoncent les portes des églises, et se précipitent comme des tigres altérés de sang sur des hommes sans défense. Les prêtres sont égorgés à l'autel ; les hommes, les femmes et les enfants tombent sous le fer des assassins, et ceux que le hasard épargne voient des tourbillons de fammes s'élever de leurs maisons. Épouvantés et ne sachant où fuir, les plus agiles, poursuivis à outrance, ne font que prolonger leur agonie, pour mourir de la main des bourreaux ; car dès que le jour parut, la lumière leur révéla la présence du féroce Jousouf Arabe, qui fit succéder les supplices aux massacres.

On remarqua, dans cette épouvantable catastrophe, une famille composée de quatorze individus pendus au même arbre, qu'on appela longtemps, à cause de cet événement, l'Olivier des martyrs. D'autres furent mis en pièces, ou brûlés vifs; et on regardait comme une faveur la grâce d'être décapité. Ainsi furent exterminées les populations des deux principales bourgades de l'Acrocéraune, au nombre de six mille individus, et la terreur qu'inspira ce carnage amena la soumission de tous les villages de la côte jusqu'à Port Panorme, que le satrape fit fortifier, ainsi que le monastère de Saint-Basile, dont les religieux périrent par le glaive.

Au retentissement de la chute des tribus guerrières de l'Acrocéraune, les chrétiens de l'Épire murmurèrent contre le ciel sans se

Cet usage est confirmé par Lactance : Hæc est nox, quæ a nobis propter adventum regis ac Dei nostri, pervigilio celebratur (lib. VII, c. 19). Paschæ noc ideo privigil dicitur, propter adventum regis ac domini nostri, ul tempus ejus resurrectionis nos non dormientes, sed vigilantes inveniat ( Isidor. lib vi, Origin., c. 16).

? La liturgie commence par ces paroles : Aűen opépa ty Toln sev ó Kúpos , Voici le jour que le Seigneur a fail. ( Psal. cxvill, v. 24.)

rappeler que la Providence, après s'être servie des tyrans et de quelques méchants comme de bourreaux, les fait punir par leurs semblables, ainsi que les criminels dont le châtiment est nécessaire au gouvernement moral de l'univers. r Cet événement, qui n'avait coûté la vie qu'à des chrétiens regardés

comme des demi-rebelles et des brigands, fut généralement agréable aux mahométans, et surtout au divan. Ainsi Ali-pacha acquit une réputation nouvelle de capacité par cet holocauste, qui lui valut l'épithète d'Arslan (lion) ·, dans les firmaps de guerre qu'on lui adressa pour marcher contre Passevend Oglou. Il sortit alors de Janina, précédé d'un nom redouté, emmenant avec lui un corps de huit mille hommes, qu'il doubla au delà du Pinde, au moyen des contingents de la Macédoine, et il laissa le soin de son gouvernement à son fils Mouctar, qui était devenu capable de gérer les affaires de l'Épire.

Tenez-vous en garde contre le peuple, dit la sagesse orientale ; quand il a la force de parler, il a celle d'agir : veillez à ses discours; imposez-lui silence, et vous n'aurez pas à redouter ses actions. Heureux le roi qui gouverne ses sujets par le glaive et la terreur. Le vertueux Sélim III, la postérité lui donnera ce surnom, convaincu que ces maximes de l'âge d'or du despotisme ne l'avaient pas empêché d'être battu par les infidèles, que les traités de paix éternelle avec la Russie n'avaient rien de durable, que l'empire ottoman , ébranlé par l'anarchie, touchait à son déclin, avait senti qu'au lieu du cordon des muets et du poignard des capigi-bachis, il fallait, pour régner, une armée disciplinée et des finances afin de l'alimenter. Il avait, en conséquence, décrété le Nizam-Dgédid ou milice régulière, et établi un nouvel impôt qui pesait particulièrement sur le vin , dont l'usage est interdit aux musulmans. Il n'en fallut pas davantage pour agiter l'uléma', qui ne boit que de l'eau, si l'on en croit ses casuistes, et ne

Ce titre, moindre que celui de gazi, que j'expliquerai ailleurs, est une locution du protocole usité dans l'Orient, comme celle de lion de la tribu de Juda, donde à l'un des Machabées. L'individu auquel elle est adressée ne l'accole jamais à son nom; ce qui serait aussi ridicule que si un de nos généraux, qualifié de brave par le roi, ajoutait celle épithète à ses qualités honorifiques.

: Ulémas, ou docteurs de la loi. Ce corps se compose de trois classes : les juges, les interprètes de la loi, et les ministres du culte. Si l'on réfléchit qu'il y avait en 1805, à Constantinople seulement, 485 mosquées pour la prière du vendredi, et, en y comprenant les succursales, cinq mille mosquées ordinaires, on aura une faible idée du nombre de ces individus dotés par la superstition, qui défendent les vieux us ( Adel) contre l'autorité, par les armes de la religion.

va surtout jamais à la guerre ; et depuis le mufti jusqu'au dernier des sacristains ou muezzins, tous commencèrent à crier à l'innovation. Les janissaires hurlèrent et les pachas qui entrevoyaient la répression prochaine de leurs brigandages dans cette institution, s'attachèrent au parti de Passevend Oglou de Vidin, pour s'opposer à l'établissement de la milice régulière. Le sultan, qui ne connaît guère le mécontentement public que quand il voit embraser des quartiers de Constantinople, avait mis le rebelle au ban de l'empire. Les premiers avantages obtenus par Akirpacha avaient été bientôt suivis de revers, et Alo-pacha, beglier-bey de l'Anatolie, qu'on lui avait donné pour successeur n'ayant pas été plus heureux que son prédécesseur, la Porte Ottomane, après avoir ordonné de décapiter ces deux généraux, avait fait marcher le ban et l'arrière-ban de l'Asie mineure contre les rebelles de la Thrace qui avaient envahi la Valachie jusqu'aux environs de Bukarest. Mais ces succès étaient l'ouvrage de hordes fanatiques, plutôt que ceux d'un chef habile qui aurait été dirigé par des plans sagement médités, et Passevend Oglou était rentré dans ses limites dès que l'armée ottomane, forte de cent mille combattants, pénétra dans les vallées du mont Hémus. Quarante pachas de l'Asie mineure et del'Europe, accourus à l'ordre du sultan, se trouvaient campés devant Vidin, sous le commandement de Kutchuk Hussein capitan-pacha, chef de cette confédération de vice-rois, plus attentifs à s'observer qu'à combattre le proscrit *,

* Le camp du capitan-pacha, composé de cette foule de vice-rois, formait autant de groupes qu'il y avait de pachas. Un seul occupait autant d'espace qu'il en aurait fallu à une division européenne trois fois plus nombreuse. L'armée ottomane s'étendait sur un cercle de plus de dix lieues de circonférence autour de la place. Quoique plusieurs camps fussent séparés par le Danube et des rivières assez considérables, ils n'avaient entre eux aucun pont de communication. Une partie des troupes était campée, et l'autre baraquée, mais le tout indistinctement, et les différentes armées confondues. L'artillerie de campagne, que les Turcs croyaient suffisante pour former un siége, était éparpillée ainsi que les chariots qui portaient les munitions. On établit cependant des batteries ; mais on manquait tantôt de boulets, tantôt de bombes, et parfois de poudre. Une chose singulière, qui ne nuisait pas moins à l'attaque, c'est que chaque bouche à feu appartenait à un maître particulier, et ne tirait que lorsque celui-ci le jugeait à propos, et le propriétaire du canon ou du mortier restait à la batterie aussi longtemps qu'il permettait de s'en servir. — Voyez Précis des opérat. de la divis. française du Levant, par J. P. Bellaire, pages 29, 31. Paris, 1805.

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