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lorsqu'on apprit le débarquement en Égypte de l'armée française, composée de l'élite de nos guerriers. , Ali-pacha, qui venait à peine d'arriver sur les bords du Danube, ne tarda pas à recevoir courriers sur courriers de son fils Mouctar, par lequel il était informé que les Français, dans leurs dispositions fraternelles, cherchaient à soulever les Grecs. Ils venaient de se mettre en communication avec les Souliotes; leur consul à l’Arta avait distribué quatre mille cocardes, et les paysans commençaient à chanter je ne sais, disait-il, quel hymne appelé la Marseillaise , traduit en grec par le Thessalien Rigas ?. Ces nouvelles, un peu exagérées, furent communiquées par Ali au généralissime ottoman, et, prévoyant que la guerre éclaterait entre la Turquie et la France, il obtint sans peine du grand vizir la permission de retourner à Janina, où il arriva en poste, pour prendre part aux événements qui allaient éclater.

L'essence de la politique du cabinet ottoman donne généralement à ceux qui participent au secret de l'État, une fausseté d'autant plus décevante, qu'ils ne sont jamais aussi expansifs que quand ils dissimulent, et plus affectueux que lorsqu'ils méditent quelque vengeance atroce. Ali, de retour dans ses États, au lieu de sonner l'alarme, parut plus qu'auparavant favorable aux Français, qui avaient cherché à le détourner de se rendre à Vidin ?. Il s'empressa d'écrire au général Chabot”, qu'il regardait les circonstances nouvelles comme l'événement le plus heureux qu'il aurait pu souhaiter, afin de prouver son attachement à la France, dont il voulait rester l'allié. Il ne fallait donc pas s'étonner, s'il rappelait ses troupes de Vidin et s'il en levait même de nouvelles, son intention étant de garder une neutralité armée dans la crise qui se préparait.

C'était le AcŪTE, TaTÔes tūv 'Exarvov, qu'on lit tronqué et mutilé dans la traduction française de lord Byron.

2 Le capitaine Scheffer avait été envoyé de la part du général Chabot pour négocier cette affaire délicate, dans laquelle il échoua complétement. « Je sais, lui dit » Ali, en le quittant, qu'en combattant Passevend Oglou, je fais une démarche qui » déplaira à mes amis; mais ma position m'y contraint, et à moins que l'on ne me » donne dix mille Français et cent mille sequins, je ne puis désobéir. » - Précis des opérat., etc., par J. P. Bellaire, pages 22 et 23.

3 Je ne sais où M. le colonel Vialla de Sommières a pris l'épisode d'une guerre survenue à cette époque, entre Ali-pacha et les Monténégrins : il n'y a pas un mot de vrai dans cette histoire, détaillée dans son voyage au Monténégro. Le 22 septembre 1798, Ali attaquait les Français à Buthrotum. Enfin, jamais il n'a eu que des rapports d'intrigue avec le vladika, pour faire inquiéter , par son entremise, le vizir de Scodra.

Le général français, trompé par ses assurances, se laissa abuser sur les desseins du vizir, qui remplissait son devoir, en informant la Porte de ses négociations, et en se préparant à une guerre occasionnée par la plus injuste des agressions.

Certain d'avoir donné le change sur ses véritables intentions, Ali, qui aurait dû se présenter en brave, n'eut pas plutôt appris la déclaration de guerre du Grand Seigneur contre la république française !, qu'il débuta par une lâche perfidie. Sans dénoncer les hostilités, il appela à une conférence, dans la ville de Philatès, l'adjudant général Rose, qu'il qualifiait du nom de frère, lui donna un splendide festin, à la suite duquel il lui fit mettre les menottes, et l'envoya chargé de

chaînes à Janina, d'où il le fit bientôt après transférer à Constanti- l'autorité tout entière aux gens d'épée, qui respectèrent le culte public, et reconquirent ainsi les suffrages des Ioniens. Cependant, par suite d'un orgueil honorable, mais mal entendu, on s'obstina à défendre Prévésa, en disant qu'on aurait eu mauvaise opinion des vainqueurs de l'Italie, si on les avait vus se retirer devant les Albanais, au moment du danger. La France, qui n'a laissé que d'honorables souvenirs dans la Grèce, avait confié la défense de Prévésa et du territoire de Nicopolis à quatre cent quarante soldats français commandés par le général La Salcette *. Ce chef, arrivé au poste du danger, avait à peine organisé la garde municipale de Prévésa, et envoyé des munitions de guerre aux Souliotes, qui offraient de se ranger sous ses drapeaux, qu'il songea à la défense du poste avancé de Nicopolis. Le col de la presqu'île parut susceptible d'être défendu, l'enthousiasme des Grecs était au comble, et on se fit illusion. Parce qu'on avait été constamment heureux, on osa espérer la victoire! Mais à peine avait-on élevé une batterie, où M. Richemont, officier du génie, fit placer deux pièces de canon en fonte, seule artillerie de position du détachement, qu'on eut avis des approches de l'armée d'Ali-pacha. Des traîtres qui le tenaient au courant des dispositions des Français préparaient ainsi leur défaite et leur propre perte. La nuit du 4 brumaire, on entendit dans les montagnes qui couronnent au nord la presqu'île, les glapissements des Iapyges albanais ; et le général La Salcette se rendit sur le terrain aux premiers coups de fusil, qui furent tirés vers minuit. Il donna l'ordre de réunir les soldats disséminés; il fit prendre les armes à la garde municipale de Prévésa, et il établit sa ligne de bataille au nord de Nicopolis, en donnant la droite de son centre aux troupes grecques. On résolut de recevoir l'ennemi dans cette position. Cependant les Souliotes annoncés et attendus ne paraissaient pas. On apercevait une incertitude sinistre dans les rangs des Prévésans auxiliaires; leur langage, naguère présomptueux, changeait, lorsqu'à trois heures du

nople *. Il n'y avait plus à se méprendre sur ses desseins ; cependant comme on n'était pas en mesure de se venger, on persista à s'abuser jusqu'au moment où il s'empara de vive force du faible poste de Buthrotum. Après ce coup de main, Ali traversa aussitôt la Thesprotie à la tête de tous les agas de cette contrée et des deux Albanies qui joignirent leurs contingents à ses bandes, afin d'attaquer Prévésa. On songea alors à prendre des mesures de défense à Corfou , où Gentili avait été remplacé par le général Chabot, qu'un brick expédié d'Égypte par le généralissime Bonaparte prévint, vers la fin de septembre, de se tenir sur ses gardes et de se préparer à la guerre. Rien de plus fâcheux ne pouvait arriver à cette division militaire. Les commissaires civils du directoire, qui avaient succédé partout aux fougueux proconsuls de la Convention, étaient en discorde avec les généraux. La place n'était point approvisionnée, et au lieu de s'occuper de sa défense, on avait perdu le temps à planter des arbres de liberté, à installer des municipalités, à célébrer des bacchanales, et à alarmer les consciences, en insultant le clergé grec et romain. La châsse de saint Spiridion , ses lampes en vermeil , ses nombreux ex-voto, étaient menacés de passer au creuset; mais le cours des événements, en mettant fin au pouvoir des agents directoriaux, rendit

* La déclaration de guerre de la Porte contre la France est du 1er rebyul 1213 (10 septembre 1798).

* L'adjudant général Rose, né à Marseille, avait été élevé à Patras, en Morée, par son oncle, qui était consul du roi dans cette résidence; il avait environ soixantequatre ans quand je le vis aux Sept-Tours, à Constantinople, où il mourut le 5 brumaire, 26 octobre 1799.

* Les troupes gallo-grecques étaient fortes d'environ sept cents hommes, savoir :

Artilleurs. . . . . . . . . . 18
Sapeurs . . . • , . . . . 41 | 440 Français.
Soldats. . . . . . . . . . , 381
Souliotes. . .. • . . . .. • . 60
Prévésans . . . . . . . . - 200 | 260 Grecs.

Total. . . .. • . . . . . 700 combattants.

matin, la fusillade s'étant engagée de nouveau, le général crut devoir se porter à la redoute où quatre-vingts de ses soldats formaient un corps de réserve, les autres étant répandus par pelotons sur une échelle disproportionnée à leur nombre. On tirait par intervalles, lorsqu'au point du jour on aperçut les drapeaux d'Ali-pacha flottant sur les hauteurs de Mickalitchi, où il resta transi de frayeur, ainsi que je l'ai appris d'un de ses secrétaires, tandis que ses hordes, conduites par les agas de l'Albanie, se précipitaient dans la plaine. Un parti de Souliotes, qui parut à la gauche des Français, tira en l'air, et se sauva dans les montagnes; les Prévésans imitèrent leur exemple, en se débandant ; et les Arnaoutes, profitant de cette double défection, étouffèrent le feu des canons du bataillon de la sixième demibrigade. Ils montèrent à la redoute tête baissée, et le général, ainsi que le colonel Hotte, qui tua trois cavaliers ennemis de sa main, n'eurent que le temps d'arborer une écharpe blanche à la pointe d'une baïonnette, pour annoncer aux Turcs qu'ils se rendaient à discrétion. En un moment, la campagne fut inondée de leurs bandes frénétiques, et la fureur, en divisant ses coups, n'en frappa que de plus homicides. Là périrent Verdier et Buchet, capitaines ; Lanaud lieutenant ; Guigny et Marchal sous-lieutenants. Chaque pan de mur où d'édifice romain de la ville d'Auguste devint un lieu de défense pour nos soldats, et l'ennemi dut sacrifier un grand nombre des siens pour les en débusquer. Quelques-uns même des Français parvinrent à se dégager, et quatorze chasseurs commandés par Lenoble, sous-lieutenant dans la sixième demi-brigade, se retiraient vers le port Vathy, lorsqu'ils furent assaillis par la garde municipale qui les avait trahis ; leur heure fatale était marquée, et ils tombèrent au milieu de ces lâches ennemis, qu'ils chargèrent à la baïonnette, après avoir épuisé leurs munitions. Les Prévésans, qui venaient d'égorger leurs défenseurs, espéraient en tirer avantage auprès d'Ali-pacha, lorsque des tourbillons de flammes et de fumée leur apprirent que ses troupes, conduits par Békir Dgiocador *, les avaient devancés dans leur ville. Ils aperçoivent en même temps la mer couverte de barques chargées de femmes et d'enfants qui se réfugiaient à la plage d'Actium, ou vers

" Békir Dgiocador, Békir le joueur, surnom qu'il avait reçu à cause de sa passion effrénée pour le jeu.

Leucade, sans se douter que ces objets de leur sollicitude, pour lesquels ils avaient sacrifié jusqu'à l'honneur, devaient leur salut à un Français.

Dès le commencement de l'action", le général La Salcette avait expédié Bouchard, fusilier à la soixante et dix-neuvième demi-brigade, et Giraque, tambour , pour faire avancer la bombarde la Frimaire , qu'il croyait mouillée à Prévésa. Elle s'était éloignée; et les deux soldats apprenant qu'elle se trouvait à Leucade, ne balancèrent pas à se jeter à la page, pour aller lui prévenir de venir au secours de tant de malheureux prêts à périr. La distance était de deux lieues; Giraque épuisé de fatigue se noya, et son compagnon d'armes ayant tout fait pour le sauver , parvint en se reposant de récif en récif , à remplir la commission dont son général l'avait chargé. La bombarde appareilla, mais elle ne pouvait plus offrir qu'un secours tardif.

Le capitaine des grenadiers Tissot, puisse son nom vivre à jamais dans le souvenir des hommes, resté à la garde du dépôt avec quatrevingts grenadiers et sapeurs, était parvenu à arrêter les Albanais. Le lieutenant Bertrand, qui commandait son avant-garde , venait d'être coupé en morceaux par un détachement de cavalerie arpaoute. Adossé à l'église de Saint-Caralambos, derrière une barricade de caisses et de tonneaux, Tissot soutenait, depuis deux heures et demie de temps, une lutte sanglante contre plus de deux cents Turcs , pour favoriser la fuite des familles chrétiennes. Sa valeur était sur le point de triompher , il allait peut-être rétablir la fortune du combat; car on découvrait une escadrille sortie de Sainte-Maure, qui lui apportait un renfort de six compagnies de chasseurs, lorsque les vents accompagnés d'un grain, soufflant tout à coup d'un bord opposé, forcèrent ce secours désiré à rétrograder.

Cependant la Frimaire avait atterré à Prévésa et recueilli quelques blessés, ainsi qu'un grand nombre de Grecs qui se précipitaient dans la mer lorsque, trompée par un faux récit, elle s'éloigna tout à coup. Frappés d'étonnement, les soldats français sont consternés. Ils ne voient plus devant eux que la mort , lorsque l'intrépide Tissot s'écrie : Camarades, trahirons-nous nos serments ? Insulterons-nous par une conduile pusillanime, aux manes de nos compagnons qui ont terminé dans cette journée leur carrière avec tant d'héroïsme? Non, mourons si nous ne pouvons vaincre; et sur le bord de la tombe, honorons encore notre patrie! Laissons ici des empreintes terribles de notre valeur! Que

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