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dita de nouveaux plans de désordre, persuadé qu'il ne pouvait se soutenir qu'au milieu de l'anarchie de l'empire. Il avait déjà excité des soulèvements dans les environs de Philippopolis parmi les beys turcs, qui se battaient entre eux, au lieu de marcher contre les Russes. Molla-pacha de Routchouk causait de vives inquiétudes, et on parlait d'insurrections partielles dans la Macédoine, quand le sultan nomma derechef Khourchid-pacha Romili vali-cy, avec ordre de résider à Monastir, dès qu'il pourrait s'y rendre. Afin de jeter les semences d'une rivalité qui eût des suites fâcheuses, on conféra à Véli le gouvernement de la Thessalie, qu'on retira à son père; et comme les firmans de la Porte, qu'on peut comparer aux oracles de la sibylle, se croisent et se contredisent journellement, on adressa au satrape un firman accompagné d'une lettre autographe du grand vizir, qui lui ordonnaient de considérer et de traiter le consul français comme un des sujets les plus éclairés entre les agents des monarques Nazaréens, et un ami sincère du sultan, ainsi que de son conseil resplendissant de science, de lumière et de gloire. Le tyran, peu inquiet de pareils ukases, qu'il jetait au feu sans les lire, mais irrité des revers qu'il ne devait attribuer qu'à son inconduite, ne tarda pas à faire retomber le poids de ses ressentiments sur Ibrahim-pacha. Depuis le mois de septembre 1810, Omer Brionès s'était établi à Bérat, où il avait organisé une révolte complète des beys du Musaché, contre leur ancien vizir, auquel ils avaient enlevé ses revenus. Ali, informé de la détresse de celui qu'il voulait perdre, partit aussitôt pour la moyenne Albanie, déclarant publiquement qu'il fallait en finir, et qu'il pousserait ses envahissements au nord de l'Illyrie macédonienne aussi loin qu'il le pourrait. Ainsi, non content d'avoir renfermé Ibrahim dans Avlone, il le força d'abandonner sa retraite, en faisant révolter les habitants de cette ville, et il le réduisit à fuir dans les montagnes de l'Acrocéraune, où , trahi par les siens, il fut livré avec son épouse aux satellites de son persécuteur *. Celui-ci, loin d'en user avec les égards dus au beau-père de ses fils,

" Tandis qu'il faisait attaquer par Omer Brionès Ibrahim dans son dernier asile, le commodore anglais Taylor, qu'Ali avait trompé, coupait la retraite par mer à ce vieillard infortuné, qui aurait trouvé un refuge assuré dans l'hospitalité que lui offrait le général Donzelot. M. Taylor, homme juste et estimé, est le même qui a fini ses jours d'une manière déplorable en 1814 à Brindisi, où il se noya, en retournant à bord de sa frégate sur une yole, que la mer engloutit.

après l'avoir d'abord relégué à Conitza , l'arracha bientôt de cette prison, et des bras de son épouse, pour le renfermer dans un souterrain. La ruine d'Ibrahim-pacha avait coûté trente ans d'attentats et des sommes considérables à son ennemi , mais la possession de Musaché et du territoire de Bérat couvrait ses frais , et lui donnait une telle importance, que le divan parut étourdi d'un pareil coup porté à l'autorité souveraine. Un vizir dans les fers d'un autre vizir, était une chose inouïe dans les fastes de la rébellion des grands vassaux de l'empire. Cependant ce crime, au lieu de révolter une population fière de son anarchique indépendance, amena la soumission des pachas d'Elbassan, de Croïe, et des vaivodes de la Taulantie. On vit ainsi à la cour de Janina, non plus des beys stipendiés, mais les pachas de la haute Albanie et tout ce que la Grèce orientale avait de chefs illustres, prosternés devant Ali. La ville de Bérat fut dépouillée ; les principaux habitants perdirent leurs propriétés; un Grec, appelé Papa Lazos, plus riche en troupeaux que Job n'en posséda au temps de son opulence, se vit condamné à en devenir le gardien, et réduit à coucher, ainsi que le patriarche, sur le fumier des animaux qui le rendaient naguère le prince des pasteurs du mont Ismaros. Les beys d'Avlone, qui avaient secondé les projets du satrape, avaient été jusque-là les plus chéris entre tous les courtisans ; les meilleurs logements leur étaient réservés; objets de ses préférences, ils se trouvaient sans cesse à ses côtés. Ils entrèrent en formant le cortége d'Ali à Janina; et, lorsqu'il les eut réunis, il les précipita du sein des plaisirs au fond des prisons, tandis que des émissaires, expédiés en secret, chargeaient de fers leurs femmes et leurs enfants, qu'on amena devant lui avec leurs dépouilles. Ainsi furent punis ceux qui avaient trahi un maître débonnaire, sans pouvoir se dissimuler qu'ils méritaient le traitement qu'on leur infligeait. Leurs meubles, leurs trésors, leurs troupeaux, sans compter le prix de leurs biensfonds, qu'Ali confisqua, grossirent son trésor de trente-six mille bourses, où dix-huit millions de notre monnaie *.

• Il fit entrer mon frère dans une salle basse, remplie d'or monnayé et jeté en tas, qui était le produit des trésors des beys d'Avlone, et il lui dit qu'il devait y avoir plus de douze millions amoncelés dans ce gouffre.

Quelques cadeaux envoyés par Ali-pacha à Constantinople, et l'influence qu'il continuait à exercer dans les intrigues de la basse diplomatie britannique instituée à Malte, empêchèrent le ministère ottoman d'éclater. C'était sans doute une conduite impolitique : mais l'irrésolution est le propre des gouvernements faibles. Ils ne se déterminent que d'après les événements; ils sont maîtrisés par les circonstances ; et, lorsqu'ils prennent un parti, il n'est jamais dicté par la sagesse. Pour comble d'audace, le tyran chargea Méhémet-chérif d'aller, pour la seconde fois, composer et soutenir l'apologie de sa conduite auprès du divan. Cependant, le succès et l'impunité achevant de corrompre le jugement d'Ali-pacha, ne lui laissaient plusgarder de mesures. La force, disait-il souvent, est tout sur la terre, et l'hommage qu'on lui rend est sans partage quand elle est combinée avec la ruse. Ainsi, tandis qu'il croyait acheter l'oubli de ses déportements à Constantinople , il bravait par de nouveaux attentats le plus puissant alors des empires, en enlevant, sur un bâtiment de l'État, poussé par les vents contraires au port Panorme, le major Constantin Adruzzi, natif de Chimarra, ancien officier du roi Ferdinand de Naples, qui était récemment entré au service de France. A la nouvelle de cette hostilité , qui mettait entre les mains du satrape un officier, son fils et son neveu, tous attachés à l'armée de Napoléon, le cabinet des Tuileries, voulant en finir avec Ali-pacha, écrivit à son consul général, que, vu l'inutilité des démarches faites jusqu'alors auprès du divan, il lui donnait plein pouvoir de déclarer la guerre à Ali Tébélen : en laissant à la direction de son mandataire le choix de la forme, du lieu et du temps à donner à son manifeste. Les armées des provinces Illyriennes, de Naples, de Corfou, avaient des instructions pour se tenir prêtes à agir au premier signal qui partirait de la chancellerie du consulat de Janina. Cette dépêche fulminante portait date du 21 mars 1811. Le temps que la lettre ministérielle mit à parvenir au consul de France, car elle tarda près de deux mois, lui fit présumer que ses démarches ne devaient avoir rien de précipité. C'était aussi à son avis une chose inusitée, qu'un agent institué pour réclamer l'exécution des traités, et qui n'est pas la parole du gouvernement, fût investi du pouvoir de déclarer la guerre à un vizir sujet du sultan. Il pensait que s'il devait y avoir manifestation d'une rupture, c'était une affaire de gouvernement à gouvernement; et, comme on lui laissait le choix du temps, il prit le parti de temporiser. Il rendit compte de tout à la légation de Constantinople, résolu fermementà attendre quelque explication ultérieure. Il n'ignorait pas que des nuages s'étaient élevés entre les cours de Paris et de Pétersbourg; car les Turcs, qui sont assez généralement bien informés, lui avaient donné l'éveil à ce sujet. Il savait que depuis l'avénement de Mahmoud II, la Porte négociait avec les Moscovites, à Bukarest , et il était convaincu que toute démarche intempestive ne pouvait que båter un rapprochement qu'on avait intérêt à empêcher. D'ailleurs, en laissant seulement percer qu'on en voulait à Ali-pacha, c'était augmenter l'influence qu'on lui attribuait.

Déjà le tyran recevait les visites de tous les personnages marquants de l'Angleterre, employés ou voyageant dans la Méditerranée. Ainsi on vit accourir à Janina le major Airet; le général Stuart, dont l'Angleterre peut avouer loules les actions , le sombre Hudson Lowe, alors colonel du régiment Royal-Corse, et depuis geôlier de Bonaparte à Sainte-Hélène ; avec une foule de curieux attirés par la célébrité de circonstance d'un homme agrandi par le crime. Mais telle était alors l'illusion, qu'on ne parlait que du satrape partout où la France comptait des ennemis; et Janina était le centre d'un foyer sans chaleur, de verbiages politiques vides de sens et non pas d'intérêt.

Il n'entre pas dans mon sujet de découvrir les ressorts qui faisaient mouvoir, à cette époque, les vastes intrigues dont la Méditerranée était le centre. L'homme le plus sévère ne serait peut-être pas assez impartial pour dire, même avec connaissance de cause, ce qui se passait à Cagliari où la cour de Sardaigne était réfugiée; à Malte et surtout à Palerme , où l'auguste seur de la reine de France, MarieAntoinette, luttait avec un courage étonnant contre l'imposture et l'oppression. Je pourrais parler..... mais les temps qui révéleront ces trames ne sont pas encore accomplis ; que les méchants palissent en attendant. La tombe fermée sur une des plus fortes têtes couronnées qui régnaient dans ces jours calamiteux, n'a pas effacé, avec les restes mortels de cette énergique princesse , le secret de ses hautes pensées !

Ce qui frappait alors les moins clairvoyants, c'était l'état de l'Europe, fatiguée du joug de l'homme du destin. La crise n'était l'ouvrage d'aucun particulier, quoiqu'il y eût de vastes machinations; elle se formait dans l'opinion publique, comme ces volcaus lentement accumulés dans le sein de la terre, qui éclatent au jour marqué par la nature. Tout le monde conjurait contre le roi des rois, qui conjurait lui-même contre la fortune dont il était l'ouvrage; et il abusait de ses faveurs sans réfléchir sur son inconstance. Le vizir de Janina n'était qu'un atome, et on lui attribuait à tort le rapprochement entre la Grande-Bretagne et la Turquie. Cette paix était le résultat du traité de Tilsitt , révélé au divan par l'Autriche, puissance plus attachée à ses préjugés qu'à ses intérêts, puisqu'elle était admise au démembrement de la Turquie d'Europe; et la suite de l'imprudente allocution du maître éphémère de l'Europe, à son assemblée des députés, dans la session de 1808. Ainsi la résolution de la Porte Ottomane était fondée en droit; car elle ne devait rien à un allié qui l'avait dédaigneusement abandonnée et sacrifiée. Mais sa politique fut-elle alors dirigée par une raison éclairée, en se laissant conduire à traiter avec les Russes auxquels elle pouvait faire la loi ?.... L'expérience a prouvé, de tout temps, que les Turcs ne surent jamais faire la guerre ni la paix à propos. Nous verrons bientôt la confirmation de cet axiome politique.

Infatué de sa prépondérance, Ali, qui n'avait cessé d'insulter la France et son gouvernement, tomba dans une sorte de transport frénétique d'ambition et d'audace, quand la Porte, par une aberration inexplicable, conféra le titre de béglier-bey de Bérat, à Mouctarpacha. C'était ratifier l'attentat de son père contre Ibrahim, dont on attribua les malheurs à l'amitié prétendue qu'il portait aux Français ; amitié qui lui avait attiré le ressentiment du divan. Cette calomnie, adroitement répandue par le satrape de Janina , amena la soumission des villes de Philatés et de Conispolis; et il ne lui resta plus à réduire, dans l'Acrocéraune, que les places d'Argyro-Castron et de Cardiki.

Il n'y a ordinairement en guerre, dit Machiavel , rien de si facile que ce qui paraît impossible. Argyro-Castron jouissait d'une si grande renommée dans les Albapies, qu'on regardait cette ville comme inexpugnable, à cause de sa position et de la bravoure de ses habitants. Cependant, à peine les troupes du vizir en eurent-elles coupé les aqueducs, et détruit les moulins, que ses habitants demandèrent à capituler. La tactique nouvelle du vizir les effrayait; il ne faisait plus la guerre de loin, à coups de fusil, et à la manière des Schypetars.

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