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» vulgaire envie prouvent bien, dit-il, le cas qu'on en doit faire, puisque le sort les prodigue à un homme tel que toi. Je ne foule pas un pan de tapis, je ne vois pas un meuble qui ne soit arrosé des larmes des malheureux. Ce sofa où tu m'invites à m'asseoir est trempé de sang : il fume de celui de tes propres frères, que ta mère assassina aux jours de leur enfance. Ces glaives suspendus aux parois de tes salons se sont émoussés sur les crânes des Souliotes et des Acrocérauniens, dont notre religion nous commandait de plaindre les erreurs, tant qu'ils se tenaient dans les bornes de la soumission. J'aperçois d'ici le tombeau d'Éminé, épouse vertueuse dont tu fus le meurtrier. Mes regards se reposent, au delà, sur ce lac, dans lequel tu fis précipiter dix-sept mères de famille (plus chastes que la bouche qui prononça leur arrêt)*, et qui dévore chaque jour, comme les enfers destinés à t'engloutir, les victimes de tes fureurs insensées. La fille de Bélial, ta coupable sœur, t'encourageant au crime, a profané nos lois les plus sacrées, en arrachant le voile aux mahométanes de Cardiki. Elle a déchiré, tu frémis! elle a déchiré le sein d'une de ses femmes * pour en arracher un fruit innocent, parce qu'il avait pour père un proscrit. Malheureux, souffre la vérité ! Dans la ville, hors de la ville, au sein des montagnes, tout parle de tes forfaits; tu ne peux faire un pas sans marcher sur le tombeau de quelque être créé à l'image de l'Éternel, qui t'accuse de son trépas. Tu vis environné de pompes, de luxe, de lubriques adulateurs, et le temps, qui marque les enfants d'Adam du sceau ineffaçable des années, ne t'a pas encore averti que tu étais mortel, et que tu devais un jour...-Arrête, mon père, s'écrie le vizir en sanglotant ; tu viens de prononcer le nom d'Éminé* : ne m'accable pas du poids de ta malédiction*. »

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" Les paroles textuelles du cheik Jousouf, en parlant de la noyade des femmes, furent les suivantes : Castiora erant muliebria earum, quam os liguriens tuum. * Ce fut avec un rasoir, et de ses propres mains, que Chaïnitza ouvrit les flancs d'une des femmes attachées à son servicc, qu'elle croyait enceinte d'un Cardikiote auquel elle était mariée. * C'était là sa véritable furie, comme l'ombre d'Agrippine était celle de Néron : Sœpè confessus exagitari se maternâ specie, verberibus furiarum ac taedis ardentibus. Suet. in Nerone, * Le cheik Jousouf, natif de Janina,âgé de soixante et dix ans (en 1815), est un de ces ascétiques qui mêlent aux austérités, toujours agréables au vulgaire, une raison droite et sévère. Content d'une natte de paille, d'un morceau de pain et d'un vase rempli d'eau, il passe sa vie à prier et à faire des aumônes. Il se croirait souillé, s'il

Le cheik, sans lui répondre, sort de ses appartements, et, secouant la poussière de ses pieds contre le palais, retourne vers sa cellule , sans espérer d'avoir changé le cœur d'Ali, mais satisfait d'avoir rendu hommage à la justice divine , devant celui qu'elle devait punir de ses forfaits.

approchait d'un chrétien, s'il buvait de l'eau de son puits, s'il mangeait des aliments qu'il a préparés, et s'il lui donnait le salut de paix. Mais s'il est fanatique, il est également incapable de persécuter ceux qui ne partagent pas sa croyance. Informé que son père, mort depuis plus de quarante ans, avait fait tort de cinq cents francs à un Grec, il fit rechercher la famille de cet homme, à laquelle il rendit le capital et les intérêts de la somme dont on l'avait privée, dans la personne de son chef. Aussi juste que charitable, il ne fait l'aumône que de ses deniers, et sans distinction de secte. Il a refusé dans tous les temps les dons que le vizir voulait faire passer par ses mains, pour être distribués aux pauvres, en disant qu'avant de faire des aumônes, Ali-pacha devait satisfaire à la justice divide et humaine, en rendant le bien d'autrui. CHAPITRE VI.

Corruption de l'Épire. – Campagne de Russie. — Pais entre cette puissance et la

Turquie.- Différends, survenus entre le satrape et le consul de France, terminés. - Assassinat du major Andruzzi. – Prise de Moscou. – Parti que le consul en tire pour sauver la famille du major. — Moustaï, pacha de Scodra, épouse la fille ainée de Véli. - Noces. - Saturnales. — Terreur subite d'Ali, causée par l'assassinat manqué de Pachô-bey, - Inceste du satrape avec sa belle-fille Zobéide. Demi-confidence de ce crime, faite dans son embarras. — Exil d'Ali. — Lelire du duc de Bassano. - Discussion plus que politique entre le tyran et le consul de France.

Le méchant qui persiste dans le crime parce qu'il s'y plaît ne peut regretter la vertu : elle est sans charmes pour son cour dépravé. Cependant un secret instinct lui crie que sa plus cruelle punition sera de déplorer le malheur de l'avoir abandonnée. Ali n'avait plus affaire à ces fiers mahométans qui juraient autrefois par l'unité de Dieu, ni à ces chrétiens vaincus, mais fermes dans la foi, qu'un parjure effrayait plus que la mort. Tout était perdu sous ce rapport en Épire, comme dans les pays où la religion, ayant consumé sa force dans les petites choses, n'en a plus pour les grandes. Des cérémonies, des rites, en remplaçant les devoirs les plus essentiels de l'homme, avaient affaibli les remords et la conscience qui les donne. On peut tout oser avec un peuple superstitieux. Nous avons vu le satrape entouré de derviches, lorsqu'il était en proie aux maladies, se recommander alors aux prières des chrétiens ; et parmi cette foule de låches attachés au culte du Christ et de Mahomet, qui adressaient des veux au ciel pour celui que la foudre aurait dû écraser, un seul homme austère osant se lever pour lui reprocher en face les crimes de sa vie..... mais à peine le cheik Jousouf fut-il rentré dans sa cellule, que le tyran, qui avait redouté sa présence, passa de la consternation où il l'avait laissé dans l'habitude de ses occupations et de ses déréglements.

L'année 1812, qui vit éclater la dernière lutte entre la France et la Russie, avait accéléré les négociations entamées à Bukarest. Démétrius Morousi, qui était investi de pleins pouvoirs, séduit par l'espoir d'être nommé hospodar, tout en faisant céder à la Russie, dont il était la créature, la partie de la Moldavie située entre le Dniester et le Pruth, conserva au sultan, Jassi et la Valachie entière. Dès lors la Porte Ottomane ne songea plus qu'à observer une stricte neutralité entre les puissances chrétiennes, résolue d'attendre les événements, pour savoir, non le parti qu'elle embrasserait, mais l'attitude qu'elle devrait tenir au milieu des grands événements qui s'annonçaient. Elle avait été informée des menaces de l'empereur Napoléon contre le vizir de Janina ; elle condescendit à lui donner quelques-unes de ces satisfactions évasives, en usage dans la diplomatie de Péra, où l'on crie victoire quand on n'est pas battu.

Au moment où le midi de l'Europe, conduit par Napoléon, s'ébranlait pour marcher contre la Russie, un kodja-kbian de la Porte Ottomane, nommé Gélal-effendi, chargé de mettre un frein aux scandales d'Ali-pacha, arriva à Janina. C'était l'espèce de moyen terme qu'on avait cru devoir prendre, pour ne pas éprouver un déni complet de justice, depuis que la guerre contre les Moscovites était résolue. Ainsi le consul se félicita de n'avoir pas ouvert un foyer de calamités dans la Grèce, en rompant intempestivement l'état de paix existant entre la France et la Turquie. Le kodja-khian était porteur de quarante-deux firmans énonçant une foule de griefs susceptibles de faire connaître aux moins clairvoyants la félonie du satrape, ses liaisons de tous les temps avec les ennemis de l'Etat, et le fond de sa politique. Des conférences s'ouvrirent; le consul obtint, selon l'usage, satisfaction pour des affaires de peu d'importance, tandis qu'on jemettait sans cesse à lui faire droit, relativement à la violence du favillon sous lequel Ali avait enlevé le major Andruzzi, son fils et sın neveu. On objectait que ces trois militaires étant nés dans l'Acro

"La Russie conclut de cette façon un traité plus qu'avantageux, vu la position culique dans laquelle elle se trouvait. Il n'est pas douteur que si D. Morousi avait inisté sur la restitution intégrale des deux principautés, elle aurait été consentie par les plénipotentiaires russes. La complaisance du prince grec était si évidente, que ses rconnaissants amis lui conseillèrent de se réfugier en Russie. Il hésitait, lorsque rasuré par les promesses de Galib-effendi, son conégociateur, il se détermina à reitrer sur le territoire ottoman. A peine arrivé à Choumlé, sur la rive droite du Danube, Morousi fut massacré à l'entrée de la tente du grand vizir, qui envoya sa lèu à Constantinople, où on l'exposa à la porte du sérail avec celle de son frère Paiagioti, injustement accuse de complicité dar:s sa trahison envers le sultan.

céraune, la Porte, et par conséquent son vizir, ne pouvait jamais perdre à leur égard le droit de souveraineté. La question de naturalisation ni celle de violence ne pouvant prévaloir contre ce dogme, celui qui voulait à tout prix sauver trois chrétiens consentit, afin de ménager la suprématie ottomane, qu'il était en droit de décliner, à ce qu'on laissat évader Apdruzzi des prisons. Ce biais politique fut suggéré par le kodja-khian de la Porte, avec promesse qu'aussitôt après l'élargissement du major, on rendrait les deux autres captifs. Cette bizarre capitulation de l'orgueil prouvait que le cabinet ottoman, comme tous les gouvernements théocratiques, ne fait jamais de concession sur ce qu'il nomme ses droits ; mais combien on était éloigné de prévoir la trame déloyale que le crime préparait à la faveur d'une vaine concession !

Toutes les négociations étaient terminées après six semaines de colloques argutieux, lorsqu'on fut informé que le major Andruzzi avait été trouvé assassiné en dehors de sa prison, sous les fenêtres d'une chambre réservée aux détenus de distinction, c'est-à-dire à ceux qui payent largement les geôliers. Dix minutes après, on apprend qu'on portait son cadavre au cimetière; et mon frère, courant aussitôt à une galerie qui donnait sur la rue, voit passer ces restes dégouttants de sang.... Nous demeurops anéantis.... puis, en nous interrogeant mutuellement, nous nous demandons si ce crime est l'ouvrage du vizir, et nous décidons de feindre d'ignorer une atrocité qui se passe sous nos yeux.

Mille pensées se présentent à notre imagination : serions-nous à la veille d'une guerre avec la Turquie ? Nos armées auraient-elles éprouvé quelque désastre en Russie ? Nous nous perdions en conjectures, lorsqu'à midi un courrier du gouvernement nous apporta. avec la nouvelle de la victoire de Borodino, celle de l'entrée de Napo léon dans Moscou. Ali-pacha venait de recevoir les détails officiel des mêmes événements; il m'invite à monter au sérail, et mon frère s'y rend à ma place. Le criminel le comble de caresses ; il veut ertendre de sa bouche le récit des hauts faits de nos armées, qu'il écoutat d'un air préocupé, en essayant de trouver moyen d'interrompre la narration.

« Voilà d'admirables choses... Tu ne sais rien de plus ? — Riei. » — Et dans la ville, que dit-on ? - Je l'ignore. — C'est possible : » cependant, quoi ! rien ? — Mais... — Dis. — Eh bien! on pré

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