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terrain quatre bim-bachis" avec un grand nombre de morts et de

| blessés. Ils fuient , en emportant pour trophées les têtes de quatre filles du Seigneur, et de six grenadiers français, chargés de la garde du monastère de Notre-Dame des Blaquernes, où ces religieuses, immolées au pied de l'autel, mêlèrent leur sang à celui de leurs défenS0UlTS.

Palmes du martyre et de la gloire, croissez sur le cap Chéladi , ombragez le tombeau des pieuses colombes de la sainte Sion, et de six guerriers, enfants de l'opulente Normandie, que leurs familles ne reverront jamais*. Étrangers, qui visiterez ces plages, donnez une larme à la mémoire des braves; ils sont morts loin de leur patrie.

Les mahométans, consternés de leur défaite, fuyaient à travers les vallées de la Thesprotie , tandis qu'un autre combat s'engageait à l'orient de Parga. L'escadrille d'Ali-pacha, sortie du golfe Ambracique, s'approchait pour prendre part au carnage; car l'ordre du tyran portait que les habitants au-dessus de douze ans, ainsi que la garnison, fussent passés au fil de l'épée. Quelques volées, tirées des batteries de la Madona Analipsis, îlot qui défend les approches de la placeet deson principal mouillage, suffirent pour éloigner les barbares. Une barque montée par des Paxinotes, peuplade la plus timide de l'archipel Ionien , s'étant mise à leur poursuite, l'amiral du vizir, Athanase Macrys, fut tué d'un coup de fusil sur son banc de quart. D'autres embarcations mettaient à la voile , encouragées par cet exemple; mais la frégate anglaise, la Havannah, qui croisait au large, ne permit pas aux chrétiens de s'aventurer en pleine mer : les cris de victoire retentirent dans Parga.

Ils retentissaient presque en même temps à Prévésa, où se trouvait Ali-pacha. Un courrier, expédié au commencement de l'action , lui avait apporté des oranges cueillies dans les vergers de Parga; et il lui donna sa bourse remplie d'or pour prix de cette bonne nouvelle , en faisant annoncer la gloire de ses armes. Les cris d'allégresse redoublèrent à l'arrivée d'un second messager lorsque avec le bulletin du mouvement rétrograde d'une de ses bandes , on lui présenta les têtes des deux soldats français tués au poste de Saint-Triphon , en lui annonçant que ses troupes avaient pénétré dans les rues de la ville basse de Parga.

' Bim-bachi, commandant de mille hommes. * Ils étaient tous natifs du département de l'Eure.

Sans attendre d'autre avis, Ali monte dans sa calèche , en prenant la voie romaine qui conduit à Nicopolis. Jamais Auguste ne fut aussi superbe après la bataille d'Actium, qui mit en ses mains le sceptre du monde, qu'Ali Tébélen dans sa marche rapide vers la cité de la victoire. Il détachait courriers sur courriers à ses généraux pour leur mander d'épargner les femmes et les filles de Parga, qu'il destinait aux délices de son harem, et surtout de ne rien laisser distraire des armes et du butin, lorsque arrivé aux arènes de Nicopolis, un troisième Tatare lui apprend la déroute de son armée. Un voile de douleur se répand sur ses traits, et ses lèvres tremblantes ont peine à articuler l'ordre de rebrousser chemin vers Prévésa. Les chevaux se précipitent aussitôt sous le fouet du cocher, et, rentré dans son palais, le tyran , déçu de son espoir, éclate en sanglots. Il se roule en mugissant sur son sofa, sans qu'aucun des siens ose prendre la parole pour lui adresser des consolations. Parga, nom fatal, est le premier qu'il prononce en le mêlant à des imprécations. Il demande s'il est bien vrai que ses troupes ont été battues. Que votre malheur, répondent ses pages en s'inclinant, retombe sur nous. On essayait de le tenir dans l'incertitude, lorsqu'il aperçoit sa flottille doublant la pointe du Pantocrator , pour rentrer dans le golfe Ambracique. Elle mouille au pied du sérail; on hêle la barque commandante, et le son du porte-voix lui annonce la mort de son navarque Athanase Macrys.... Et Parga ? Vivez : que Dieu vous accorde de longues années, seigneur; les Parguinotes ont échappé aux coups de votre altesse. Sa tête retombe sur sa poitrine : Kismet idgel gueldy, le destin le veut, dit-il en soupirant, ces revers étaient écrits de toute éternité sur les tables de lumière *.

Cette réflexion ayant rendu le calme à ses esprits, il fait inviter à une conférence M. Foresti, résident de S. M. B., qui l'avait devancé de quelques jours à Prévésa. Il lui raconte ce qui vient de se passer : il le conjure d'intervenir dans le danger imminent où il se trouve ; il le prie en fondant en larmes d'engager les Anglais à assister leur vieux ami, le bon serviteur de leur roi, dans une seconde entreprise contre Parga, qu'il veut tenir à hommage du souverain de la GrandeBretagne. Il sera à jamais le plus humble de ses esclaves, si on le met à l'abri du courroux des Français, qu'il vient de s'attirer en leur déclarant la guerre. Il se confond en protestations, parle de sa barbe blanchie au milieu des dangers ; il n'aspire et n'aspirera désormais qu'à vivre en paix, s'il obtient un coin de rocher insignifiant, mais qui fut toujours le refuge de ses ennemis. M. Foresti feint de céder à ses instances ; il profite d'un vent propice pour se rendre à la croisière anglaise, afin de s'y aboucher avec le commodore ; et le satrape renaît à de nouvelles espérances. Dès que M. Foresti l'eut quitté, Ali songea qu'il avancerait ses affaires, en suscitant des mésintelligences entre les Français et les habitants de Parga. Le colonel Nicole, qui venait de s'illustrer en défendant cette ville, avait séjourné à Janina, lorsqu'il y conduisit un détachement de canonniers français, qui servirent Ali en qualité d'auxiliaires jusqu'à la paix de Tilsitt. Le pacha avait fait un accueil distingué au colonel, dans lequel il voyait un homme dont il avait souvent entendu parler, et il s'établit entre eux, tant par les souvenirs que par les rapports du service, une sorte d'intimité. Les vieux soldats sont conteurs ; c'était une jouissance particulière pour le pacha d'entendre Nicole, qui parlait la plupart des langues orientales, lui faire le récit de ses aventures auprès du cheik Daher, prince rebelle de la Palestine, et du fameux Ali-bey elkébir d'Égypte, qu'il avait servi avec bravoure et fidélité. Il passait des heures entières à l'écouter. Son attention semblait suspendue aux lèvres du narrateur lorsqu'il lui disait de quelle manière il avait sauvé les beys égyptiens que la Porte tenait en otage à Lemnos, et ses rapports avec l'amiral Hassan-pacha, qui ne dormait qu'à côté d'un lion énorme, dont il était sans cesse suivi, comme on le serait par un chien ". Il se transportait avec le colonel dans toutes les régions qu'il avait visitées, depuis les camps de Bedouins jusque dans les palais somptueux des princes mamelouks, qui régnaient alors sur les rives fertiles du Nil. Nicole, estimé par Ali plus que ne l'est ordinairement un chrétien, dont il redoutait le crédit parmi les Grecs, avait la réputation d'être resté son ami. L'amitié d'un tyran est une punition du ciel. Le vizir, accoutumé

* Les musulmans prétendent que tout ce qui doit arriver est écrit sur la table Louh, avec une plume de feu, qui trace les décrets d'une prédestination inévitable.

* Ce fait est connu depuis longtemps. Voyez le tome II de mon Voyage en Morée et à Constantinople, publié en 1805. C'est par une licence permise aux peintres et aux poëtes qu'un de nos plus célèbres artistes donne un lion à Méhémet Ali, pacha d'Égypte, sur lequel il s'appuie en guise d'oreiller, ce fait étant particulier à Hassan, qui était capitan-pacha en 1789 et 1790.

à fouler aux pieds toute espèce de considération, conçut l'idée d'adresser au colonel Nicole une lettre qui supposait la continuation d'une correspondance intime, établie entre eux.Ainsi il le remerciait de lui conserver son affection, en acceptant l'excuse (qu'il lui prêtait) d'avoir été obligé de faire feu sur ses troupes, qu'un malentendu avait entraînées au delà de la frontière du territoire ottoman. Il ne conservait aucun ressentiment au sujet de cette catastrophe. Loin de là, il voulait le servir comme un ancien ami et un frère. Il lui représentait donc que les désastres multipliés de la France ne lui laissant plus l'espoir de conserver Corfou, il l'invitait à profiter de la position dans laquelle il se trouvait pour lui livrer Parga. Indépendamment d'une fortune considérable qu'il lui promettait, il s'engageait à lui laisser le commandement de cette place, et à profiter d'un service aussi signalé pour le faire rentrer en grâce du sultan. La conséquence de son pardon devait être la levée du séquestre mis depuis près de dix-sept ans sur ses propriétés foncières de Tchesmé dans l'Asie mineure, qui formaient un capital considérable. Indépendamment de la perfidie de cette lettre, le vizir eut soin de la faire intercepter par les primats de Parga. Ils donnèrent dans le piége, et, en rapprochant du ton de cette dépêche les différentes circonstances qui avaient obligé leur gouverneur à correspondre avec Ali, se souvenant qu'il était né sujet ottoman, ils ne doutèrent plus qu'il était en marché pour les livrer à leur ennemi. Les têtes grecques sont en général irréfléchies ; on résolut de reprendre les négociations entamées avec les Anglais au moment où l'on avait vu l'orage se former autour de Parga. On envoya secrètement une députation au capitaine Garland, commandant des troupes britanniques qui étaient à Paxos. Celui-ci en fit aussitôt son rapport au lieutenant général Campbell, commandant des armées de S. M. britannique dans les îles Ioniennes, auprès duquel M. Foresti arrivait pour le supplier de faire occuper Parga. Le général, qui se déterminait dans ce moment à expédier un détachement de troupes pour renforcer la garnison de Paxos, consentit à ce qu'on lui proposait; à condition que les Parguinotes le seconderaient pour se rendre maître de leur ville. Le détachement destiné à cette opération était commandé par Charles Gordon, auquel on adjoignit MM. Foresti et le capitaine Angelo, aide de camp du général Campbell. Deux frégates anglaises, la Bacchante, capitaine Hoste, et la Havannah , capitaine Black , entraient à Paxos en même temps que les soldats commandés par sir Gordon qui, trouvant le commodore disposé à seconder les vues de leur général, proposa d'expédier en parlementaire l'aide de camp Angelo à Parga, pour sommer le colonel Nicole de rendre cette place à des conditions honorables. La réponse du colonel fut telle qu'on devait l'attendre d'un homme de cœur : un refus formel, et la menace de mettre le feu aux poudres, si les habitants osaient faire le moindre mouvement hostile. Angelo étant revenu avec cette déclaration, le capitaine Hoste déclara aux Parguinotes assemblés sur son bord, qu'à moins de hasarder de substituer eux-mêmes le pavillon britannique au drapeau français sur leur acropole, il leur conseillait de patienter, ne doutant nullement qu'ils partageraient le sort de Corfou. L'incertitude à cet égard ne pouvait être de longue durée. Mais les députés parguinotes, jugeant qu'ils n'avaient pas de temps à perdre, laissèrent par un écrit signé de onze d'entre eux*, leur acte de soumission à S. M. britannique, et firent voile pour Parga, dans l'intention d'exécuter la proposition du capitaine Hoste, qui s'engagea à les seconder de tous ses moyens. Il rendit en même temps compte de ce qui se tramait à sir John Gore, amiral de la division bleue, sous les ordres duquel il se trouvait placé *. Une entreprise de la nature de celle que les Parguinotes projetaient n'était pas sans danger. La citadelle qu'ils devaient surprendre avait en batterie sur ses remparts trente-quatre bouches à feu de différents calibres, et une garnison de cent cinquante soldats peu disposés à capituler. Au milieu de tant d'éléments de résistance, comment substituer l'étendard britannique, qu'ils avaient reçu du capitaine de la Bacchante, au pavillon français ? On ne pouvait risquer ce coup de main qu'à la faveur de la nuit, lorsque le détachement de troupes anglaises, commandé par sir Gordon, aurait pris position dans la ville basse, et serait à portée de prêter main forte; enfin, il fallait trouver

" Les signataires de cet acte, daté du 17 mars 1814, étaient : Panagioti Dessila ; Nicolo Dessila Zuco ; Georgio Vassila ; Gianuzo Mavrogiani; Constantin Dessila Mastraca ; Panagioti Sulla ; Athanasio Pezzali ; Marco Maniachi ; Spiridion Mavrogiani. Voyez Parga and Ionian Islands. By lieut. col. C. P. de Bosset. Appendix n° xvIII, page 231. London, 1822.

* Voyez Letter from cap. W. Hoste, n° xvIII, ibid.

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