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Malgré la bonne opinion qu'Ali avait de ses peuples, il désirait se réconcilier avecson souverain. Il avait échappé à son courroux en 1813, par l'intervention de la légation britannique à Constantinople, et il n'avait pas perdu tout espoir dans la médiation de ses anciens amis. Il se rendit une seconde fois à Prévésa, où il avait demandé une entrevue à un des généraux anglais commandant aux Sept-Iles; mais les alliés du vieillard vénérable de Saint-Jean-d'Acre !, Djézar-pacha, qui faisait sceller des hommes vivants dans les murs de son sérail, afin d'entendre leurs cris, ne se trouvaient plus dans les dispositions philanthropiques qui les animaient à cette époque. Ils avaient donné à Ali Tébélen des fusées à la Congrève, des parcs d'artillerie, on avait même pu lui sacrifier Parga *, nom qu'il doit suffire de prononcer, pour que les joues de tout Anglais se couvrent de la rougeur de la honte : mais les circonstances étaient changées. On consentit cependant à lui vendre des munitions de guerre et des armes pour se défendre contre son souverain, parce qu'il en est de certains négociateurs comme des Chinois, qui se croient hors de leur élément, quand ils ne trouvent pas à brocanter. On lui offrit ensuite de garder ses trésors, de lui donner même asile, s'il ne voulait pas s'en séparer; mais on fut inflexible sur la demande d'une assistance armée, tout en lui promettant vaguement d'empêcher l'escadre turque d'entrer dans les eaux de la mer Ionienne.

Satisfait dans cette dernière partie de ses demandes, sur laquelle il avait compté d'après le traité de 1800, qu'il viola lorsqu'il croyait pouvoir tout oser impunément, Ali reprit la route de Janina, où il ne fut pas plutôt de retour qu'il s'occupa de la réorganisation des armatolis, qui se levèrent en masse à son premier appel. Ravi de cet empressement, il n'en fut pas moins flatté de voir accourir près de lui une foule de montagnards, qu'il classa par compagnies, auxquelles il donna des capitaines qu'il croyait dignes de sa confiance. De ce nombre était Odyssée, fils d'Andriscos de Prévésa, compagnon d'armes du pirate Lambros, qui eût été un autre Thémistocle dans des temps plus heureux. Son fils, jeune guerrier, aussi léger à la course et non moins brave qu'Achille, regardé depuis longtemps comme

* Voyez Anastase, ou Mémoires d'un Grec à la fin du xVIIIe siècle, tome II,

page 403, n° 1 de la traduction française. * Voyez le révérend Smart Hughes, Voyage à Janina, tome II, page 125 de la

traduction française.

le coryphée des palicares, fut chargé par le satrape de défendre la Livadie. Tassos fut envoyé du côté des Thermopyles. Stournaris eut ordre de se mettre à la tête des bandes de l'Achéloüs ou Aspro-Potamos. André Hyscos et son frère furent élevés au commandement des palicares d'Agrapha et de l'Etolie. L'Acarnanien George Varnakiotis se rendit dans le Xéroméros, et le satrape se décida à regret à placer un nommé Zongos à la tête des armatolis de l'Olympe et de la Macédoine. Il refusa de rendre ses bonnes grâces à Zaphiris, fils du primat de Naoussa !, qui dut se dérober par la fuite à ses persécutions, tandis que cet homme traité avec plus d'équité aurait armé en sa faveur toutes les campagnes voisines de Bitolia et de Salonique. Cette faute fut suivie de la défiance qu'il manifesta envers les chefs des armatolis, auxquels il demanda des otages, et il fut sur le point de les Voir abandonner sa cause. Ce différend s'étant terminé à l'avantage des armatolis, ils ne tardèrent pas à se rendre aux divers postes qui leur étaient assignés, et les dégâts qu'ils commirent auraient suffi, dans d'autres temps, pour amener la Porte à composition. Répandus sur les chemins, les courriers étaient dévalisés, les caravanes interceptées, les impôts cessaient d'être payés, et la clameur publique, s'élevant du sein des provinces dévastées, parvint jusqu'au sultan. Mais vainement les primats des cantons, qui demandaient la répression du brigandage, disaient dans leurs doléances qu'Ali seul était capable de les faire cesser : la ruse était surannée. On répondit aux plaignants que c'était à eux à s'opposer aux désordres, en engageant les klephtes (voleurs) à tourner leurs armes contre Ali, qui n'avait plus rien à espérer de la clémence d'un monargue offensé, jusqu'au sein de sa capitale, par le plus lâche des assassinats. Des circulaires, qu'on faisait répandre, prévenaient en même temps les Epirotes de se séparer de la cause d'Ali, et d'aviser

* Ali-pacha avait fait prisonniers en 1806 ce jeune homme et sa sœur. Après l'avoir tenu pendant quatre ans au cachot, il le mit en liberté sous la caution du sieur Marin-Oglou, négociant grec à Janina, chez lequel il resta pendant quatre autres années.Au bout de ce temps, le vizir nomma Zaphiris épistate, ou intendant des bohémiens, charge qui lui rapportait environ deux mille francs de notre monnaie; la fille fut renvoyée à sa mère. Se trouvant ainsi libéré, Zaphiris s'enfuit; et, après s'être caché dans un village du Zagori, il eut le bonheur de se retirer près de son père à Naoussa, où nous le verrons plus tard jouer un rôle dans les affaires de la Macédoine.

aux moyens de se débarrasser d'un rebelle, qui allait attirer les calamités de la guerre sur leur pays. Une pareille résolution pouvait seule préserver l'Épire de l'invasion dévorante des armées turques ; mais les plans de la tyrannie étaient tellement compliqués, et son action si puissante, que cette province ne pouvait éviter le sort dont elle était menacée. Ali, qui avait prévu les moyens qu'on emploierait contre lui, étendait sa surveillance, non pas sur cette communication de la pensée qui se propage par les gazettes, puisqu'il n'en existe aucune dans la Turquie, mais sur le secret des lettres que tous les gouvernements respectent, quand ils n'ont pas intérêt à le violer. On excepta néanmoins de la règle générale la correspondance des marchands, qu'on se contentait de décacheter à huis clos, et dans laquelle on rayait les paragraphes qui pouvaient offrir quelque double entente. Mais comme on ne s'arrête pas en fait d'arbitraire, on devint insensiblement plus difficile. On crut découvrir des allusions dans les termes mercantiles, on suspecta les factures, et celui qui allait bientôt parler de liberté à ses peuples, leur défendit toute communication avec Constantinople. Pour surcroît de précautions, il enjoignit aux gardiens des défilés de tuer sans rémission tout porteur de dépêches non muni d'un ordre signé de sa main, et de faire escorter jusqu'à Janina les voyageurs qui voudraient pénétrer dans l'Épire. Cette mesure était motivée sur la présence de Suleyman-pacha, qui avait succédé à Véli dans le gouvernement de la Thessalie, et que la Porte avait revêtu du titre de dervendgi ou grand prévôt des routes. Ce nouveau gouverneur était destiné à se signaler, s'il n'eût pas attaché à sa chancellerie un Grec qui lui avait été recopmandé par le pacha de Salonique. Cet individu connu sous le nom générique d'Anagnoste, était né à Chatista, dans la Macédoine, d'où il s'était enfui avec sa famille, pour éviter les persécutions d'Ali, qui s'était emparé de la majeure partie de leurs biens. Recommandé par une maison de commerce de Serrès à des négociants grecs de Vienne, il avait passé sa jeunesse dans cette ville, d'où il partit, après y avoir fait de bonnes études, dès qu'il apprit qu'on se disposait à punir le tyran de l'Épire. Personne ne pouvait servir Suleyman-pacha contre le proscrit avec plus de zèle, mais personne, en même temps, n'était aussi contraire dans son cœur aux intérêts de la Porte Ottomane. Nous venons de dire que le divan avait engagé les Épirotes à se faire justice d'Ali-pacha : et cette provocation à la vengeance privée, qui était une erreur politique, de la part d'un gouvernement accoutumé à commander en termes absolus, fut suivie d'une faute plus capitale. Anagnoste, informé de cette mesure, ne fut pas plutôt arrivé à Larisse avec Suleyman-pacha, qui était porteur d'un firman adressé à tous les cadis, annonçant qu'Ali Tébélen était déclaré fermanly et mis au ban de l'empire, que l'adroit secrétaire persuada à son maître de faire connaître aux Grecs cet acte suprême, appelé ferman bouiurdi, ou commandement d'ordre. Il ne lui fut pas difficile de décider Suleyman, qui lui laissa le soin de traduire cette pièce en grec, d'en multiplier les copies, et de la répandre dans les parties les plus reculées de la Hellade. Livré à la discrétion d'Anagnoste, le firmantraduit en grec, idiome que Suleyman ne comprenait pas, devint une sorte d'appel au peuple. On disait, à la vérité, que Tébélen était fermanly; mais embouchant la trompette guerrière, on s'adressait aux chrétiens qu'on apostrophait en ces termes : « C'est à vous, mes fidèles Maïas, que j'ai recours ! » Levez-vous, armez vos bras trop longtemps engourdis; les jours de » colère sont arrivés, marchez contre la race impie des Arnaoutes, » qui sont unis à la cause sacrilége d'Ali Tébélen. Vengez des siècles » d'outrages, commis par cette espèce inhumaine et parjure. Tombez » sans pitié sur les infâmes qui dans tous les temps déshonorèrent vos » ancêtres, vos pères, vos femmes et vos enfants. Votre nom outragé, » vos biens ravis, le poids des impôts dont vous êtes grevés, les cor» vées auxquelles vous êtes soumis ainsi que les plus stupides animaux, » tout vous crie de courir aux combats. Armatolis, aux armes ! Pay» sans, saisissez vos faux et vos instruments aratoires ! toute espèce de » fer aiguisé par la vengeance sera une arme terrible entre vos mains. » Femmes audacieuses d'Agrapha, à défaut de fusils prenez les haches » qui vous servent à couper l'asphaga (la grande sauge "), dans les » montagnes ; que les adolescents tressent leurs frondes, et que les » quenouilles même des jeunes filles deviennent des instruments de » mort contrel'ennemi commun. Telle est la volonté du padischa et » de la sublime Porte de félicité. » · A cette proclamation formidable de guerre, publiée par les arche

* C'est le travail ordinaire des montagnardes de recueillir l'asphaga ou grande sauge pour chauffer le four, et cuire le pain qui est pétri dans chaque maison.

vêques, les évêques et les prêtres jusque dans les moindres villages, la Hellade entière se trouva dans un instant, et presque sans s'en douter, sous les armes. Des courriers qui se croisaient en tout sens rapportaient que les brigands mettaient tout au pillage en mille endroits différents. Thaumacos, Pharsale, Tricala, Patradgick, étaient, à les entendre, la proie des flammes ; et la crainte de l'ennemi qu'on disait aux portes, quoiqu'il n'existât nulle part, ayant agité les esprits, on résolut de se tenir sur le pied de guerre, jusqu'à ce que les événements dont on se croyait menacé fussent éclaircis. Tel fut le premier soulèvement de la Grèce, arrivé au mois de mai 1820, dans les contrées qui s'étendent depuis le Pinde jusqu'aux Thermopyles, où le peuple demeura armé, payant ses redevances à Suleyman-pacha de Larisse, occupé quand il le fallait des travaux de l'agriculture, et s'abstenant de commettre aucune espèce d'hostilités contre les mahométans inquiets de son attitude belliqueuse.

Ali Tébélen, qui ne pouvait guère se tromper sur la nature du mouvement de la Hellade, aurait dû adopter le seul parti sage qui lui restait à prendre, dans sa position : c'était de fuir en terre étrangère, tandis qu'il en était encore temps. Des trésors considérables qu'il pouvait emporter, en lui donnant en chrétienté l'éclat d'une haute illustration, auraient jeté un vernis sur les crimes de sa vie passée. Il aurait rencontré sans peine, au sein de notre Europe civilisée, des écrivains assez bénévoles pour le réhabiliter dans l'opinion d'un certain public, aux yeux duquel une grande fortune efface plus que des erreurs. Les massacres de Saint-Basile et de Cardiki, les noyades de dix-sept mères de famille, auraient été des coups d'État excusables pour ceux qui traitent de bagatelle la vente de Parga. Mais indépendamment de ce que le tyran ne pouvait se persuader qu'on ne le ferait pas périr pour s'approprier ses richesses, les préjugés de son enfance s'opposaient à une pareille résolution. Quitter son pays pour vivre au milieu des chrétiens, le mahométan le plus relâché se révolte à cette seule idée; et s'il y a quelques exceptions, c'est une monstruosité religieuse chez ce peuple antichrétien.

Les factieux qui entouraient Ali n'étaient pas moins éloignés de lui donner le conseil de fuir. N'ayant à perdre que la vie, et tout à gagner dans une crise révolutionnaire, ils lui persuadèrent facilement de compromettre ses peuples en les enveloppant dans sa félonie. « Le » divan, lui dirent-ils, vous a proscrit; levez franchement l'étendard

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