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» de la révolte. La Hellade est sous les armes, et n'attend qu'un chef; » quoique vous soyez l'objet de son animosité, ses sentiments peuvent » changer. Pour atteindre à ce but, laissez croire aux Grecs, qui se le » persuaderont sans peine, que vous n'êtes pas éloigné d'embrasser » le christianisme ; promettez aux Turcs qui sont pauvres le partage » des biens des agas que vous avez confisqués; convoquez les chefs de >> vos États, et faites-leur entendre le nom de liberté. Ce scandale pu» blic épouvantera le divan, et si le succès couronne votre entreprise, » vous reprendrez aussi facilement votre pouvoir, que vous semblez » en faire volontiers le sacrifice. »

Il n'y avait pas à différer, car les circonstances s'aggravaient de jour en jour. Ainsi Ali se hâta de rassembler ce qu'il nommait un grand divan, auquel il appela les chefs principaux des Turcs et des chrétiens étonnés d'une pareille convocation. On vit dans cet étrange champ de mai, à côté du pieux Gabriel, archevêque de Janina, qu'on obligea de sortir d'un monastère où il vivait retiré, le vieux Abas, chef de la police, qui avait présidé au supplice d'Euphrosine, nièce du prélat. Au-dessous de ces deux doyens d’age, paraissaient le saint évêque de Velas, qui portait encore les stigmates des chaînes dont le tyran l'avait chargé ; le vénérable pasteur de Drynopolis, qu'on avait arraché de sa métropole épiscopale ; Chrysanthe, évêque de Paramythia, longtemps réduit à vivre du pain de l'aumône; et Porphyre, archevêque d'Arta, qui a depuis réparé les erreurs de sa conduite.

Honteux du rôle auquel il était réduit, et après avoir longtemps hésité, Ali prit la parole en s'adressant aux chrétiens qu'il apostropha en ces termes : «Si on examine sans prévention ma conduite, ô Grecs, » on y verra les preuves manifestes de la confiance et de la considéra» tion que je vous accordai dans tous les temps. Quel pacha vous » traita jamais comme je l'ai fait ? Quel autre que moi environna » d'autant de respects vos prêtres et les objets de votre croyance ? » Quel autre vous octroya les priviléges dont vous jouissez ? car vous » tenez rang dans mes conseils, et la police ainsi que l'administration ► de mes Etats sont entre vos mains.

» Je suis cependant loin de prétendre dissimuler les maux dont

Ce discours, que je croyais être l'ouvrage de quelque érudit de Janina, peut être regardé comme authentique. Il m'a été communiqué par M. Clonarès qui le tenait de M. Polychroniadès, auquel il avait été envoyé par un de ses amis établi à Syracos dans le Pinde.

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j'ai affligé les Grecs ; mais hélas! ces maux furent l'ouvrage de l'in

» flexible nécessité, et de mon obéissance aux ordres aussi perfides que

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cruels de la sublime Porte. C'est à ce cabinet qu'il faut les attribuer; car si l'on pèse mes actions, on verra que je n'ai jamais fait le mal pour le plaisir de le faire.Jetons un coup d'œil sur les événements, ils parleront mieux qu'une apologie détaillée.

» Les coups dont j'accablailes Souliotes n'admettaient pas de moyen terme ; et dès que j'eus rompu avec eux, je fus réduit à la nécessité de les chasser de mon pays, ou de les exterminer. Je connaissais trop bien la politique fallacieuse du cabinet ottoman pour ignorer

» le projet qu'il nourrissait de me faire, tôt ou tard, une guerre à » laquelle il m'était impossible de résister, si, d'une part, j'avais à

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repousser son agression, et de l'autre à combattre les redoutables Souliotes.

» J'en puis dire autant des Parguinotes! vous le savez, leur ville était le repaire de mes ennemis, et chaque fois que je les invitai à

» changer de conduite, vous n'ignorez pas avec quelle hauteur et quel » orgueil ils me répondirent. Ils prêtèrent sans cesse secours aux Sou

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liotes quand je leur faisais la guerre, et si Parga était encore au pouvoir de ses habitants, vous les verriez ouvrir l'entrée de l'Épire aux armées du sultan.

» Je sais que ma conduite est sévèrement critiquée par certains ennemis que je compte au dehors de l'Albanie... *. Et moi aussi, je la condamne, en déplorant les fautes dans lesquelles une fatale politique m'a entraîné. Fort de mon repentir, je n'ai donc pas hésité à m'adresser à ceux mêmes que j'avais le plus grièvement blessés. Ainsi j'ai rappelé à mon service plusieurs Souliotes, et ceux qui se sont rendus à mon invitation occupent des emplois avantageux. Enfin pour combler la mesure de la réconciliation, je viens de faire écrire à ceux qui se trouvent encore àl'étranger de se rendre auprès de moi ; et des avis certains m'apprennent qu'ils sont prêts à se rapatrier.Réunissous mes drapeaux, alors nous combattrons à outrance

» les Osmanlis nos communs ennemis.

» Quant à l'avidité dont on m'accuse, je peux la justifier par la né» cessité où je me trouvais de satisfaire l'insatiable cupidité du minis» tère ottoman, duquel je devais racheter sans cesse ma tramquillité. » En cela je fus personnel, je l'avoue, et je l'étais encore en accumu» lant des trésors pour soutenir la guerre que le cruel divan ose enfin » me déclarer. » Il garda un instant le silence, et, ayant ordonné de verser un tonneau rempli de monnaie d'or au milieu de l'assemblée, il s'écria : « Voilà une partie de ces trésors que j'ai conservés avec tant de » soin, et que j'ai particulièrement arrachés aux Turcs nos communs » ennemis ; elle est à vous. » C'est à présent plus que jamais qu'il m'est agréable d'être resté » attaché aux Grecs. Leur bravoure me répond de la victoire, et dans » peu nous relèverons leur empire, en chassant la race ennemie des » Osmanlis au delà du Bosphore. » Archevêques, et vous, prêtres du prophète Issa, bénissez les » armes des chrétiens qui sont vos enfants. Primats, je vous confie » le soin de défendre vos droits et de régir avec équité la brave na» tion que j'associe à mes intérêts. Demain je vous communiquerai » une résolution importante. » Le discours d'Ali Tébélen, qui fit dans un même jour l'ouverture et la clôture de son bizarre parlement, ne fut point suivi des acclamations qui accompagnent les allocutions des princes chéris du peuple. Les archevêques et les ministres des autels ne lui répondirent qu'en levant au ciel des yeux baignés de larmes. Quelques primats ou archontes firent entendre un murmure d'adhésion, et on allait se retirer, lorsque le chef des Mirdites, Prink-Léchi, parlant au nom des Schypetars latins, déclara au tyran que lui et les siens ne serviraient jamais contre la majesté du sultan. Sa voix fut étouffée par les vociférations de quelques chefs de klephtes et des aventuriers qui firent retentir la salle des cris de Vive Ali-pacha ! Vive le restaurateur de la liberté ! Le lendemain de la fameuse séance tenue au château du lac, parut la résolution importante annoncée par Ali dans son grand divan, qui était conçue dans les termes suivants :

1 Je sais maintenant qu'Ali faisait allusion à ce que l'auteur de cette histoire

avait écrit contre sa tyrannie, dès l'année 1805, dans un ouvrage imprimé à Paris, qui lui fut apporté par M. Morier, consul d'Angleterre, en mars 1806.

ALLÉGRESSE. MoI, ALI TÉBÉLEN, « Chrétiens, mes frères, je vous salue. Je vous fait savoir qu'ayant | » besoin de soldats, vous ayez à me faire le plaisir d'en rassembler. » Il spécifiait le nombre qu'il exigeait de chacun des chefs auxquels sa circulaire était adressée. « En conséquence, je vous fais la remise » des redevances que vous payez à ma maison ; expédiez vos contin» gents à Janina, afin que je les emploie où besoin sera.

» Comptez-moi au nombre des vôtres, Salut. »

Janina, 24 mai 1820.

CHAPITRE II.

Intrigues de la Porte Ottomane contre l'ambassadeur de Russie. - Prédications du

caloyer Théodore. - Coup d'ail sur l'état de la Turquie à l'ouverture de la campagne. - Suleyman, pacha de Thessalie, décapité. - Dramali lui succède. Entrée de Pehlevan Baba-pacha en Romélie. - Composition de ses bandes. – Anagnoste passe à son service. - Politique de Dramali. — Il ramène quelques armatolis dans son parti. – Pehlevan pénètre dans la Hellade. - Il arrive à Livadie; - expédie Anagnoste vers les montagnards, – où il s'associe avec Théodore. - Véli-pacha abandonne Lépante. - Alarmes des Patréens. - Marche de Pehlevan vers l'Etolie. - La Béotie est mise à feu et à sang.- Eglises, fermes, villages pillés et incendiés. - Desolation générale. — Odyssée obligé de fuir ; comment.-- Escarmouches.- Affaire de Salone. — Arrivée de Véli et de Mouctar á Janina. — Rapports qu'ils font à leur père. - Ses moyens militaires. - Il relève les espérances de ses partisans; - parle de donner une charte. - Envoi de commissaires à Corfou. - But véritable de leur mission.- Sont pris par le Réalabey.

- Insurrection des Chamides contre Ali. — Fait fusiller quelques otages, pourquoi ; - est ravi des déportements de Pehlevan. - Changement de conduite de Dramali. – Ses vexations, - Insulte les armatolis; - menace de brûler les églises.-Affliction des Grecs.-Entrée en campagne du sérasquier Pachô-bey. Comment il encourage son armée. – Énumération des contingents qu'il reçoit, - Distribution des commandements faite par Ali. - Moment d'espérance.

Ce n'est point en se plaçant sur les hauteurs qu'on peut découvrir la marche des cabinets ombrageux de l'Orient, qui ne déploient jamais plus d'activité que lorsqu'ils paraissent sommeiller. La Porte, qui avait éclaté avec fureur, semblait, à la lenteur de ses préparatifs, craindre de compromettre la sûreté de l'État, en entrant en lice contre celui qu'elle avait frappé de la proscription et de l'anathème, Elle crut voir derrière le satrape de Janina les artifices du cabinet de Pétersbourg, et cette pensée la conduisit à tenter de pénétrer dans le secret de la légation russe de Constantinople', avant de rien entreprendre.

! On savait qu'aucun courtisan n'osait depuis longtemps prononcer le nom d'Ali Tébélen devant le sultan, lorsqu'un Grec, parvenu à s'introduire mystérieusement auprès du baron de Strogonof, réussit à l'intéresser en faveur du proscrit, dont l'étrange destinée fisait alors l'attention tout entière de l'Orient. Cependant le baron revenu d'une impression qu'il serait difficile de définir, réfléchissant sur la démarcbe

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