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établit à regret son quartier général, en attendant l'instant de prendre part au siége de Prévésa, où Véli-pacha avait rassemblé des moyens de défense formidables. Le malheur et la pauvreté ramènent les hommes à la raison ; témoins des maux de leur triste patrie, les Grecs ne formèrent bientôt qu'un vœu. « Plus nombreux que nos oppresseurs, s'écrièrent les » armatolis, que les biens de nos aïeux soient le prix d'une vertu ! » Le ciel, par le don de la bravoure, désigne ceux qu'il veut ar» racher aux fers de la tyrannie. » Les ministres des autels, naguère inviolablement attachés à l'autorité du prince, et par conséquent suspects aux chrétiens, les archontes, le peuple grec, trop longtemps accusé d'inconstance et de perfidie, allaient prouver que leur condition morale aurait dû être expliquée depuis des siècles, par des vertus plutôt que par des vices. Jusqu'alors la ruse et la dissimulation leur avaient été imposées par la nécessité afin d'arriver à l'indépendance. Ce n'était point contre des maîtres légitimes qu'ils s'armaient, mais contre les scélérats qui, non contents et renverser leurs autels, les avaient dépouillés de l'héritage de leurs aïeux, en ne leur laissant en partage que la misère, le poids du travail de l'opprobre, sans la garantie que les animaux trouvent dans l'intérêt de ceux qui sentent l'utilité de les ménager. Anagnoste avait opéré ce changement, en organisant la grande synomotie ou conjuration, qu'il prévint de temporiser, et il confia au hiéromonachos, ou abbé des monastères de la Béotie, que la tête de Pehlevan Baba-pacha ne tarderait pas à tomber. Cependant, pour retourner auprès de ce chef, on le munit d'adresses brûlantes de dévouement, d'offres de services contre le rebelle Ali Tébélen, et de riches présents surtout, qu'il se chargea d'offrir au Bulgare. Il les déposa à ses pieds, au moment où le barbare venait de s'établir à Vonitza. Celui-ci jeta les adresses des Hellènes à la mer sans les lire, et garda l'argent,'en demandant à Anagnoste s'il n'en avait pas retenu quelque partie, qu'il y pensât sérieusement, car son redoutable cimeterre n'avait jamais épargné les trompeurs ; il lui donna ensuite sa main hideuse à baiser, avec le sourire de Polyphème caressant ses victimes. Tandis que ces choses se passaient aux bords du golfe Ambracique et dans les montagnes de la Hellade, le capitana-bey avait attaqué les côtes de l'Acrocéraune. Il s'était emparé, sans éprouver aucune résistance, de la forteresse de Port-Panorme, où son escadre mouilla afin de rallier les peuplades de la Chimère, et d'en former un corps de troupes légères, qui, uni aux Maniates, pourrait combattre les Schypetars mahométans de la Iapygie. Les Chimariotes se prêtèrent avec zèle à cette demande, et Mouctar-pacha, qui s'était abusé sur l'attitude armée des Chaoniens, ne tarda pas à être complétement détrompé. Au moment où il se croyait tranquille possesseur du Musaché, il apprit la défection des habitants de Canina, d'Avlone et de la partie septentrionale de la Iapygie, qui étaient allés faire leur soumission au vice-amiral ottoman. Quoique le danger fût encore éloigné, il crut devoir sacrifier à sa sûreté les trésors qu'il possédait, pour s'attacher le peuple. Chaque jour il accordait des gratifications pécuniaires, et il distribuait des armes ; mais dès qu'il eut avis de la prise de Ghéortcha par le Romili valy-ci, il sentit qu'il ne pouvait pas compter plus longtemps sur la fidélité des Toxides. Il se hâta donc de quitter Bérat, d'où il sortit au milieu des huées, des insultes et d'une grêle de coups de pierres, qui lui montrèrent trop tard le terme des jours de prospérité de cet Ali, dont l'astre étincelait au milieu des ténèbres, expression familière de son orgueil, et que les oeuvres de la trahison étaient détruites par la trahison. Accompagné d'un corps de Toxides qui lui étaient restés fidèles, Mouctar, ayant laissé garnison à Cléïsoura et à Prémiti où se trouvait son frère Salik, se rendit à Tébélen, où il recommanda aux habitants son fils Mahmoud-bey. Après avoir ainsi établi sa ligne de défense, il se retira dans la forteresse d'Argyro-Castron, boulevard inexpugnable pour des Turcs, devant lequel il pouvait se flatter de voir les impériaux se fondre en détail. Mouctar, élevé à l'école de la corruption, avait fait souvent dans sa prospérité les mêmes réflexions que Caligula, dont il unissait les mœurs dissolues à la basse férocité. « Les bœufs, les béliers, les boucs, disait-il, ont pour chefs et conducteurs, non des animaux semblables à eux, mais des êtres d'une nature infiniment supérieure. La même proportion existe dans la société humaine, et ceux qui sont préposés comme moi au commandement appartiennent nécessairement à un ordre plus relevé et à une création particulière, destinée à gouverner *. » Ces illusions étaient dissipées depuis

* Voyez Philon. Ambassade vers Caius Caligula, ch. 6.

qu'il avait été obligé de fuir honteusement de Bérat. Il comprenait qu'il y avait quelque chose de plus grand que lui, et il en acquit bientôt la conviction.

Tandis qu'il se fortifiait à Argyro-Castron, l'escadre ottomane s'emparait du fort de Santi-Quaranta. Les anciens partisans de Moustaphapacha se rendaient maître du château de Delvino, de la palanque de Saint-Basile et des tours de Moursina. D'un autre côté, le fort de Buthrotum recevait garnison ottomane, et le capitana-bey, qui avait conquis le littoral de l'Epire, jetait l'ancre à l'embouchure de la Thyamis, afin de se concerter avec les Chamides pour assiéger Parga.

La défense de cette place avait été confiée à Méhémet-pacha, fils aîné de Véli, et ou croyait rencontrer une résistance qu'on n'avait pas encore éprouvée. On résolut donc de l'attaquer simultanément par terre et par mer, afin que les assiégés, pressés de toutes parts, fussent promptement réduits à capituler. Le succès dépassa encore ici les espérances ; la puissance d'Ali, ainsi que celle des tyrans trahis par la fortune, devait céder partout à la perfidie.

L'armée navale venait de paraître devant Parga, et les troupes de terre, en déployant le firman du Grand Seigneur au haut d'une lance, commençaient à peine à se mettre en bataille auprès de la fontaine de Saint Triphon, lorsque la ville basse fut évacuée. Vainement le jeune pacha fit mine de se défendre; l'or qu'il prodigua à ses troupes, les vêtements magnifiques qu'il leur distribua, les larmes qu'il répandit de purent empêcher la garnison de demander à se rendre, après quelques volées de canon tirées des bâtiments de guerre du sultan. On ne lui permit pas d'entrer en pourparlers, et l'infortuné Méhémet Véli Zadé, accablé d'injures, ne trouva de salut qu'en sortant à pied de Parga, suivi d'une trentaine de domestiques, et en se réfugiant sur le vaisseau du capitan-bey, auquel il se rendit à discrétion.

La prise d'une ville, dont la vente avait causé un scandale public dans l'Europe chrétienne, fit une impression profonde parmi les Epirotes, qui élevaient sa possession au-dessus de son importance réelle. Ali déchira ses vêtements en maudissant les jours de sa coupable fortune, qui ne lui avaient point appris à modérer ses ressentiments, parce que ses oreilles n'avaient été ouvertes qu'à la perversité des flatteurs. Quant au jeune Méhémet-pacha, que ses troupes avaient forcé de livrer la ville confiée à sa défense, son âme, qui ne con

naissait pas encore la duplicité des hommes d'État, s'ouvrit aus plus douces espérances, lorsqu'il se vit gracieusement accueilli par le vice-amiral du padischa. On lui donna la plus belle chambre du vaisseau, on l'entoura de pages, et on lui persuada facilement qu'il allait être comblé des faveurs du sultan, qui n'en voulait qu'à son aïeul, qu'il prétendait punir en souverain clément, en se contentant de le reléguer, avec ses trésors, dans une des principales satrapies de l'Asie mineure. On l'engagea à écrire, dans ce sens, à sa famille ainsi qu'à ses partisans, afin de les déterminer à abandonner une cause fatale à celui qu'ils voulaient inutilement défendre, et à leur annoncer les jours de bonheur prêts à briller sur l'Épire.

Cette circulaire était expédiée, et Parga venait de recevoir garnison turque, lorsque les Souliotes, conduits par un jeune homme, un héros, Marc Botzaris', avec les Chimariotes qu’Ali s'était flatté de voir grossir ses rangs, débarquèrent au port Glychys. Les uns arrivaient du service de Naples, d'où ils avaient été licenciés pour n'avoir pas voulu faire cause commune avec les carbonari; les autres sortaient des îles Ioniennes ; et tous s'empressèrent d'offrir leurs services au sérasquier du Grand Seigneur, auquel ils s'attachèrent avec d'autant plus d'empressement qu'ils recondurent parmi les Lacons du Magne, rangés sous ses drapeaux, d'anciens frères d'armes. Les Souliotes, regardés comme les plus braves de ces montagnards, ne sollicitaient, pour récompense de leurs services, que la faveur de reconquérir, au prix de leur sang, les moutagnes de la Selléide; et cette grâce leur fut octroyée par écrit, en exigeant d'eux, au préaJable, de concourir à l'attaque de Prévésa.

C'était les attacher par la gloire; Marc Botzaris était son amant. Melpomène lui avait départi le don de la voix et de la cithare. Il chantait le temps où, gardant les troupeaux du polémarque son père, aux bords du Selléis, il abandonna sa triste patrie, conquise par Ali, pour se réfugier sous les drapeaux français, avec son père, dont il mêlait le nom à ses tristes myriologies a. De la taille ordinaire des

1 L'auteur de cette histoire l'avait recommandé en 1807 au général César Berthier, qui le fit entrer dans le régiment albanais, où son père et son oncle Kitzos el Noibi Botzaris furent admis comme majors.

Myriologie, chant funebre que les Épiroles improvisent en l'honneur de quelque objet qu'ils aiment.

Souliotes , qui est de dis spithames', sa légèreté était telle, qu'on le comparait au Zéphire, voltigeant à travers les moissons ondoyantes, sur lesquelles il aurait marché sans courber leurs épisa. Nul ne l'égalait à la lutte, au jeu du disque; et quand ses yeux bleus comme l'azur du ciel s'animaient, lorsque sa longue chevelure flottait agitée par le vent, et que son front rasé, suivant l'usage antique, reflétait les rayons du soleil, il avait quelque chose de si extraordinaire, qu'on l'aurait pris pour un descendant de ces Pélasges, enfants de Phaëton, qui répandirent dans l'Epire les arts de la civilisation, au temps où les Chaoniens ne connaissaient encore pour demeures et pour aliments que les antres et le gland des forêts. Il avait laissé son épouse et deux enfants, qui ne tardèrent pas à le rejoindre, sur une terre étrangère, afin de se livrer tout entier au hasard des combats. Il demanda et ses soldats demandèrent avec lui à former l'avant-garde du corps d'armée destinée à attaquer Prévésa.

Ils n'attendirent plus que le signal du départ; et en passant l'Achéron, au val d'Orcus, ils saluèrent avec transport les rochers qu'ils avaient perdus de vue depuis seize années révolues. Ils s'élancèrent bientôt après dans les forêts de Rogoux; et les armatolis de cette contrée s'étant réunis à eux aux environs du monastère de SaintePélagie, voisin des ruines cyclopéennes de Regoiassa, la Cassiopie jusqu'à Nicopolis fit cause commune en faveur du sultan.

Pehlevan Baba-pacha, informe de ce qui se passait dans cette partie de la basse Albanie, sortit aussitôt de Vonitza pour se rendre à Actium, et il s'établit à l'endroit où le général vénitien Strasoldo avait autrefois ouvert la tranchée pour battre le château de Prévésa. Il y vit bientôt arriver l'armée et l'escadre ottomane, qui parurent presque simultanément, l'une sur les hauteurs de Micalitchi, et l'autre à l'entrée de la rade du Pantocrator ; de façon que Véli-pacha fut investi et menacé par terre et par mer. Les Turcs prévésans, qu'il avait désarmés, reprenant courage à cette vue, choisirent pour chef Békir Dgiocador, ancien serviteur d'Ali; et Véli, ayant profité de la nuit pour envoyer une partie de ses trésors à Leucade, ne songea, après avoir brûlé le magnifique sérail de son père, qu'à se retirer

· Dis spithames, environ cinq pieds, taille commune des Souliotes.

* Phrase empruntée d'une ballade épirote en l'honneur de Marc Botzaris, ainsi que le portrait que nous donnons.

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