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CHAPITRE V.

Le stratagème d'Ali s'explique. — Fuite d'Odyssée. — Ingratitude d'Ismaël-pacha

envers sa famille. - Il indispose toute la population; - rejelie les offres de quelques aventuriers; - négocie secrètement avec le fils du proscrit. — Dilapidations dénoncées au divan, qui en demande compte. – Manière abrégée de le rendre. - Collection de têtes et d'oreilles adressées à Constantinople. - Capitulations de Véli, de Mouclar et de Salik-pacha, - Ils remettent sous l'autorité du sultan les forteresses qu'ils défendaient. - Refus de Mahmoud, fils de Mouclar, de rendre Tébélen. – Artifices de Cbaïoitza. - Terreur superstitieuse dont elle s'environne.- Déconcerte et fait trembler ses assassins; - les châtie en répandant la peste dans la Chaonie.

Dans le cours de ses prospérités, il avait toujours suffi à Ali Tébélen, pour se déclarer contre les meilleurs avis, qu'ils ne vinssent pas de lui ; mais en fait de mauvaises suggestions, il devina toujours les résultats les plus profonds d'une conception criminelle. Non content d'avoir éloigné ceux dont il craignait la turbulence , il les rendit bientôt suspects aux Osmanlis, naturellement portés à se méfier des Schypetars. Chaque jour ils éprouvaient des insultes ou des humiliations, et Odyssée mit le comble aux anxiétés de sa bande en la quittant inopinément, Aussi léger à la course qu'un chevreuil , on le perdit de vue à travers les montagnes, et on ne connut son sort qu'en apprenant qu'il s'était retiré à Ithaque ?, Les armatolis , qu'il avait abandonnés, devinrent dès ce moment odieux; les mauvais traitements leur furent prodigués, et ils ne tardèrent pas à se débander pour se répandre sur les derrières de l'armée ottomane, qu'ils ne cessèrent plus d'inquiéter. Ainsi s'accomplit le projet d'Ali Tébélen , qui transforma une bande d'hommes dangereux pour lui en un corps de partisans, désormais irréconciliables avec les Osmanlis.

· Consilii quamvis egregii, quod ipse non efferret, inimicus. (Tacit. Hist., lib. 1, cb. 26.)

L'auteur des tragédies d'Ulysse et de Marie Stuart, M. Lebrun, qui se trouvait alors au lazaret d'Ilbaque, y vit arriver Odyssée, qui ne se proposait, tant ses plans étaient encore éloignés du rôle qu'il devait jouer, que de tirer vengeance des habitants de Livadie, qui l'avaient expulsé de leur ville.

Ce premier succès d'intrigue aurait dû avertir Ismaël-pacha d'être sur ses gardes ; mais les illusions du pouvoir avaient déjà altéré sa raison. Souillé du meurtre du grammatiste Manthos, les Épirotes, qui croyaient trouver en lui un compatriote protecteur, n'y reconnurent bientôt qu'un mahométan sans entrailles. Il avait recouvré son épouse et son fils, et au lieu de les réchauffer dans son sein, il rougit de leur servitude, les accueillit froidement, et les relégua bientôt à l'Arta. On peut juger d'après cela comment il traita ses anciennes connaissances, à l'exception d'Omer Brionès qu'il craignait, et de quelques chefs turcs qu'il avait intérêt à ménager.Ainsi il repoussa avec dédain les députés de la Hellade, en leur déclarant que le glorieux sultan n'avait besoin ni de leur dévouement, ni de l'épée des armatolis, mais de leur servitude.

C'était au milieu d'embarras sans nombre que l'altier Ismaël tenait un pareil langage. Sans artillerie pour assiéger les châteaux , son armée se morfondait en attendant les canons qu'on devait envoyer de Constantinople. D'accord avec Dramali, tandis qu'il vendait sous main les récoltes de l'année, et les magasins des métairies du proscrit, la disette se faisait sentir dans son camp. Les vivres, arrachés aux particuliers, et apportés par les Grecs des plaines de Pharsale, qui sont encore, comme au siècle de Roger, roi de Sicile, soumis à la corvée *, manquaient souvent, et les murmures passèrent bientôt de la bouche des soldats dans celle de leurs chefs.

Le sérasquier, qui croyait pouvoir tout braver, parce qu'il partageait les bénéfices de ses rapines avec Khalet-effendi, ne s'inquiétait pas d'être accusé d'oublier ses devoirs , et de trancher du sultan. Les membres du divan étaient gagnés par ses largesses; il bravait l'opinion publique et la voix du malheur. Quant aux Épirotes, leur condition était déplorable : mais en leur qualité de raïas, la caste militaire des Tartares mahométans n'abaissait les yeux sur leurs misères que pour en aggraver le poids. On s'inquiétait peu de savoir que les Zagorites fussent retirés dans les escarpements du Pinde , pourvu que leur primat Alexis Noutza , qui de lieutenant général avait été nommé commis aux vivres par Ismaël-pacha, envoyât à son quartier général

" Roger, qui introduisit la féodalité dans la Grèce, déclara, par une ordonnance, que : tuit li home de la cité seront tojors mais engaraire, c'est assaver qu'ils laboureront continuellement. MSS Cart. I. Reg. Sic. 23.

l'obole de la veuve et le dernier morceau de pain des laboureurs. En cela, on suivait les errements de tous les conquérants, qui , depuis Nemrod jusqu'au dix-neuvième siècle, n'ont jamais été que des instruments de flagellation pour les peuples, dont le sort ne serait pas plus malheureux sous l'empire des lions et des ours, auxquels Sénèque les compare, que sous le régime de ces fléaux du genre humain*. Soixante mille dévastateurs avaient remplacé un tyran ; tel était le résultat des opérations de l'armée libératrice, qui existait aux dépens des opprimés qu'elle devait affranchir. Ismaël-pacha, qui commençait à sentir la pénurie d'argent nécessaire pour soudoyer ses partisans dans le divan, n'en avait pas pour s'attacher les aventuriers dont il aurait pu tirer des services. Ainsi il dut éconduire dom Vincenzo Micarelli, chanoine palermitain*, qui mendiait le pain de l'aumône à Janina, depuis qu'Ali, dédaignant sa bassesse, l'avait chassé de son emploi de métallurgiste. Il rejeta pour la même raison l'assistance de l'Acarnanien Varnakiostis, parce qu'il n'était pas encore devenu assez vil pour servir les desseins du divan , en trempant ses mains dans le sang des chrétiens, condition exigée, à défaut de l'apostasie, pour qu'un Grec mérite la confiance des Turcs. Enfin, comme il avait flatté la sublime Porte d'une régénération financière, fondée sur l'héritage des trésors d'Ali, il fallait accélérer sa chute par des manœuvres politiques , à défaut de moyens propres à le réduire. Ismaël négocia donc sous main avec les fils du proscrit , afin de les amener à se soumettre. Véli, retranché dans la principale forteresse de Prévésa, était en mesure de résister pendant longtemps, et, en cas de nécessité, de parvenir à se sauver à Leucade, où il avait, disait-on, déposé ses trésors. Mouctar, qui occupait la citadelle d'Argyro-Castron, où les Toxides pouvaient le secourir d'un moment à l'autre, avait une foule de chances en sa faveur. Mais comme on savait les fils d'Ali-pacha engagés malgré eux dans la cause de leur père, on jugea convenable de les tromper en leur offrant une capitulation.

* Quae alia vita esset, si leones ursique regnarent. (Senec. de Clementià, lib. 1, ch. 26.)

* Cet individu chassé de la Sicile par la reine Caroline, est maintenant attaché au consulat autrichien de Morée, et un des correspondants de l'Observateur Autrichien, journal ministériel, rédigé par un nommé Pilate, qui s'en lave, dit-on, les mains comme le juge inique de l'Évangile.

En conduisant cette double négociation, il s'agissait de mettre le sultan en jouissance des immeubles d'Ali Tébélen et de sa famille, en attendant sa succession pécuniaire, objet spécial de ses vœux. Le ministère avait déjà écrit plusieurs fois à ce sujet, ce qui n'avait pas empêché Ismaël-pacha et Dramali de s'approprier les produits de ses fermes. Mais on ne pouvait faire disparaître les biens-fonds du satrape, et Baba-pacha, dont les dilapidations avaient servi d'excuse, n'ayant pas dévoré le sol, on devait rendre des comptes. Pour atteindre ce but, le gouvernement turc, que le perfide Anagnoste informait de tout, ordonna de lui envoyer les trois principaux secrétaires d'Ali, qu'on avait faits prisonniers, pour être interrogés et examinés sur ce qu'on voulait connaître. Malheureusement l'intérêt du sultan n'était pas d'accord en ce point avec celui de ses généraux, et il arriva ce qui a lieu dans tous les gouvernements de haute tyrannie, où le pouvoir du maître s'affaiblit en raison des distances ; on commenta le firman après s'être prosterné devant ses nobles caractères. Il fallait envoyer les trois secrétaires : or, Colovos, qu'on avait appliqué à la torture, était mort à Athènes, affaibli par ses souffrances; Manthos avait péri victime d'un assassinat, Étienne Ducas venait de terminer ses jours au fond d'un cachot ; et comme les morts ne ressuscitent plus pour déposer à la face des vivants, on suivit l'usage immémorialement pratiqué dans l'Orient. On fit saler les têtes à demi-pourries des trois grammatistes, auxquelles on joignit quelques guirlandes de nez et d'oreilles, qu'on chargea le fils de Pehlevan Baba-pacha de présenter à la Porte d'or du palais impérial des sultans. Ces trophées étaient loin d'avoir été entièrement conquis sur des ennemis ; pour en grossir le nombre, on avait agi comme les juges turcs, auxquels il faut un patient, qu'ils prennent, à défaut du coupable, en saisissant le premier individu qui leur tombe sous la main : les chasseurs d'hommes avaient composé leur collection aux dépens des paysans de Janina, et de quelques prêtres qu'ils avaient égorgés. On joignit à ces dépouilles opimes un carrosse trouvé à Bonila, et le tout fut accompagné d'un ilam du cadi, déclarant que « les secré» taires du noir Ali Tébélen étant crevés de la frayeur causée par le » commandement qui prescrivait de les faire comparaître devant la » Porte éclatante du glorieux sultan, on envoyait leurs têtes à défaut » de leurs personnes. » Ceux qui parlent de paix après des revers, et de guerre dans la prospérité, sont les ennemis de leur patrie, et souvent les victimes expiatoires des mesures qu'ils ont provoquées. Ainsi les courtisans qui avaient jeté le cri de guerre étaient tremblants, et Ismaël-pacha sentait qu'ils avaient compromis la tranquillité publique pour satisfaire des vues particulières, mais le gant était jeté, et à défaut des succès militaires, il ne trouva plus de ressources pour sauver sa tête qu'en activant ses négociations avec les fils d’Ali Tébélen.

Véli luttait avec courage contre les efforts de l'escadre du capitanbey et des Souliotes, lorsqu'il reçut une lettre de son ancien ami Ismaël-pacha. Celui-ci lui adressait, avec sa dépêche, un firman par lequel sa hautesse le nommait pacha de Saint-Jean-d'Acre, à la condition de rendre la place qu'il tenait, et de passer sur le bord du vice-amiral ottomán. Cette proposition inespérée ne pouvait arriver plus à propos. Mais comment se fier à une capitulation dans un pays où le prince ne doit compte d'aucune parole à ses sujets ? Ismaël-pacha . était-il toujours un ami sincère sur lequel on devait se reposer ? Était-il raisonnable de se livrer à des hommes accoutumés à confondre la soumission servile avec la subordination politique, et par conséquent capables de trahir les engagements les plus sacrés ? A qui s'adresser pour prendre un conseil ? Si, dans les pays où les rangs sont assignés à la naissance, les grands, habitués à traiter leurs inférieurs comme des meubles de caprice ou d'agrément, n'ont que peu ou point d'amis : élevé dès son enfance dans les illusions de la puissance, pouvait-il trouver quelques conseillers sincères ? Ses prétendus affidés n'avaient aimé que sa fortune ; leur dme, rapetissée par la servitude', était incapable d'une résolution énergique; et dès qu'il leur eut fait part des propositions du divan, ils déclarèrent tous que son devoir était de les accepter; un pareil avis équivalait à une défection.

Le jeune Sélim, qui unissait à la beauté le caractère le plus aimable, se jetant aux genoux de son père, le conjura de prendre pitié de son frère 31éhémet-pacha, prisonnier du vice-amiral turc, et la capitulation fut signée. Véli-pacha remit les châteaux de Prévésa au délégué de la Porte, en prenant le ciel à témoin d'un attachement sans bornes qu'il jura de nouveau à la majesté de l'empereur son maitre, et il quitta l'Epire, au milieu des huées, des malédictions et des anathèmes des Grecs et des mahométans.

• Longin fait le même reproche aus Perses dégradés par le despotisme.

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