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rable émancipation, et plusieurs d'entre eux, ne pouvant briser leurs fers, s'étaient élevés au-dessus du malheur, en embrassant la vertu la plus rigide, pour se consoler de la perte de leurs droits naturels. Les cloîtres, sous le gouvernement d'Ali Tébélen, étaient devenus l'asile d'une foule d'hommes énergiques qui, ne voyant plus moyen de fonder le règne des lois, s'étaient réfugiés dans le sein du Dieu, qui ne connaît ni premier, ni dernier. Soit instinct, soit politique, ou suite des préjugés de son enfance, le tyran, qui envahissait tout sur la terre, avait laissé à ses victimes la paix des monastères, où elles trouvaient d'ineffables consolations. Ces humbles retraites, justement appelées refuges (Katatorz) n'avaient pas été respectées par l'armée mahométane. Quelques vieux guerriers qui avaient endossé la haire de saint Basile s'étaient vus forcés de fuir dans les montagnes. De pauvres prêtres avaient été égorgés; les chapelles isolées étaient devenues la proie des flammes, les croix du Sauveur et les images de la Sainte-Vierge, placées dans les défilés de l'Anovlachie, avaient été profanées par les ennemis du nom chrétien. Un orage religieux et politique se formait, en s'annonçant par le mugissement terrible des murmures qui précèdent les tempêtes populaires. 4 La révolte est incontestablement le pire des moyens qu'un peuple opprimé puisse employer pour améliorer son existence, à moins qu'il n'y ait cause évidente de désespoir. Le temps, qui paraît s'endormir sur le cours des choses humaines, semblait avoir rivé les fers des chrétiens. La morale du Dieu qu'ils adorent n'en avait en quelque sorte formé des hommes que pour être citoyens du ciel, après avoir été de vertueux pèlerins sur la terre : l'église d'Orient l'avait prouvé depuis six siècles d'afflictions. La religion du Christ immortel ne commandait aux Grecs que l'obéissance au souverain quel qu'il soit, et si on est persécuté dans un lieu, de fuir dans un autre; tous s'étaient retirés dans les aspérités des météores * de la Thessalie. Une attitude résignée, la force d'inertie, sont les grands moyens de succès contre la tyrannie; et l'injure, qui marche le front élevé sur la terre, l'incline bientôt dans la poussière quand le laboureur, désertant les campagnes, cesse de payer les tributs. Les persécutions contre les Grecs avaient amené ce résultat. Les vivres, chaque jour plus

" Météores, montagnes les plus élevées.

rares dans le camp des Turcs, allaient manquer, et, pour surcroft d'embarras, les débris de la bande d'Odyssée, qui était rentré en terre ferme, commençaient à intercepter les convois.

Les chefs mahométans s'en prirent d'abord aux chrétiens qu'ils menacèrent d'égorger. Ils accusèrent même bientôt les Souliotes, que le sérasquier repoussa de son camp, en leur assigoant pour bivac le quartier voisin de la porte Saint-Nicolas, où ils s'établirent, indignés d'un soupçon qu'on ne daigna pas leur déguiser. Ils comprirent, et ils ne tardèrent pas à savoir positivement qu'on ne voulait plus que des raïas dans un pays où leurs ancêtres avaient formé des autonomies ; et tel qu'Achille entouré de ses Thessaliens, Marc Botzaris resta campé au bord du lac, le cour plein de ressentiment et de vengeance.

Il reprit sa lyre, et, les yeux fixés sur le Pinde, on l'entendait chaque soir redire en soupirant aux enfants de la Selléide, les noms des héros leurs aïeux, leurs exploits, leur gloire, et l'obligation qu'ils lear avaient léguée de mourir comme eux pour les saintes lois du Christ et de la patrie, objets éternels de la vénération des Grecs.

Ainsi chantait Marc Botzaris, quand il vit arriver à son quartier l'épouse chérie de son cour, Chrysé à la blonde chevelure, avec ses enfants. Elle voulait partager ses dangers. Les femmes, lui dit-elle, sont des génies mystérieux, qui versent un baume salutaire sur le caur ulcéré des guerriers. Je viens tempérer ta colère : mais déjà la nouvelle du mécontentement des Souliotes était parvenue à la connaissance d'Ali-pacha.

* Paroles tirées d'une myriologie grecque, qui se chante dans l'Épire.

CHAPITRE VII.

Bruit de la mort des fils d'Ali. - Stoïcisme de leur père. - Paroles et propos

remarquables. - Mouvements populaires à Hydra. - Embarras du sérasquier Ismaël. - Bombardement des châteaux de Janina. - Correspondance secrète entre le satrape et les Souliotes. - Conférences de leurs députés avec Ali. - Leurs entretiens. - Il leur révèle les projets de la Porte contre les Grecs; - les invite à se sauver eux-mêmes. - Consolations qu'il reçoit de Vasiliki. - Combat homérique. — Armure du satrape. – Carabine de Napoléon, fusil de Djezar, mousquelon de Charles XII.-Sa bravoure.- Défaite du sérasquier Ismaël. - Renfort que lui amène Baltadgi-pacha. — Dévastation de la Béolie. - Arrivée du Romili vali-cy au camp. - Conseil secret des Soulioles. - Dernières démarches qu'ils font auprès du sérasquier Ismaël.-Sa réponse hautaine et insultante. - Ils concluent un traité offensif et défensif avec Ali. — Conditions, - Olages, – Subsides. – Tournent leurs armes contre les impériaux; - se retirent dans la Selléide.

Quun ennemi soit tourmenté par son ennemi, c'est le propre de la haine, et personne n'use plus amplement de ce privilége que les Orientaux, étrangers à toute espèce de sentiments de générosité. La fortune, qui avait agrandi outre mesure Ali Tébélen, non contente de lui ravir son armée et ses provinces, venait, disait-on, de lui enlever pour jamais ses enfants. Le bruit de leur mort se répandit tout à coup dans l'armée; et il n'était pas , quoique supposé, dénué de vraisemblance; car toute disgrâce est ordinairement suivie chez les Turcs de la perte de la vie. On racontait que Véli-pacha, avec ses deux fils Méhémet et Sélim , embarqués à bord d'une frégate ottomane expédiée à Constantinople, avaient été décapités à Modon, en Morée. D'autres rapports annonçaient que Mouctar et son frère Salik-pacha avaient été étranglés à Monastir, lieu témoin de la mort de leur 'aïeul maternel Capelan-pacha.

On ne manqua pas d'informer Ali de la fin tragique de ses enfants; et, soit qu'il n'y ajoutāt pas foi, ou qu'il fût au-dessus de tous les malheurs qui pouvaient l'atteindre, il n'en parut point affecté. Ils avaient trahi leur père, repartit-il, froidement; n'y pensons plus. Malgré ce stoïcisme, on apercevait à son dépérissement, que son âme était dé

vorée de chagrins. Cet homme, autrefois plus que chargé d'embonpoint, était devenu d'une maigreur affreuse , ses yeux, déprimés au fond de leur orbite, ne brillaient plus que d'un feu sombre; et ses mains arrondies, qu'il se plaisait à charger de brillants du plus grand prix, ressemblaient à celles d'un squelette ; il conservait cependant encore le rire guttural, sous le voile duquel il déguisait jusqu'à ses emportements ; mais ce n'était plus l'expression du plaisir. Les douceurs du sommeil avaient cessé de clore ses paupières brûlantes ; et quand la fatigue l'obligeait à se reposer, il ne s'abandonnait au spasme, produit par l'épuisement, que sous la garde de ses sicaires intimes. Retiré au fond d'une casemate, garnie de quelques carreaux en velours, qui masquaient l'entrée d'un énorme magasin à poudre, susceptible d'être embrasé à volonté, il appuyait sa tête sur les genoux de l'infame Athanase Vaïa, tandis qu'un renégat juif, son ancien maître des postes, Ibrahim Saratch, veillait à la porte de l'antre devenu le dernier repaire du satrape.

O faiblesse du despotisme ! c'était sur ces deux seuls individus que reposait la confiance d'Ali Tébélen, naguère si puissaut et surtout si redouté. Athanase Vaïa était devenu son secrétaire intime; et Ibrahim Saratch, exécuteur zélé de ses commandements, était resté, ce qu'il fut dans tous les temps, le ministre aveugle de son bras, et son bourreau privilégié. Jamais il n'avait discuté les ordres les plus révoltants du tyran; et il disait, comme aux jours de la fortune d'Ali : Si je connaissais un instrument plus dévoué que moi aux volontés de mon seigneur, je le poignarderais sur l'heure. Ainsi, le crime a ses héros; et le renégat Ibrahim n'aurait pas changé au pied de l'échafaud, récompense digne de son attachement. Entouré de pareils séides, un scélérat peut encore être tranquille; mais Ali et sa grandeur n'étaient plus qu'une ombre pålissante. Son chef d'artillerie, Carretto, mal payé, traînait une existence malheureuse, et on était réduit à le surveiller, dans la crainte qu'il ne passat à l'ennemi. Avec sa défection les destins auraient changé, car il était l'ame de la défense de la forteresse. Il n'en était pas ainsi de l'Acarnanien George Varnakiotis, auquel le satrape conseilla de se rendre dans le Xéroméros, pour prendre la direction des bandes de ce canton, ce qu'il exécuta avec succès. Du reste, tout n'aurait dû être que douleur pour Ali, si l'espoir de quelques grands événements ne l'avait pas soutenu. Son magnifique palais du lac avait disparu ; quatre cent cinquante femmes,

qui composaient son harem, vivaient sous des blindages, où le scorbut et les fièvres commençaient à exercer leurs ravages. Un autre cœur que le sien se serait brisé ; mais il justifia ce qu'on lui avait souvent entendu dire, « que, né dans la pauvreté, il saurait au besoin braver » l'adversité, tandis que ses fils, élevés sur la pourpre, mourraient cou» verts de honte et d'opprobre . »

Avec une résignation digne d'une meilleure cause, Ali Tébélen, plus grand dans le malheur qu'il ne le fut au faite de la puissance, sembla reprendre une nouvelle jeunesse. Les inquiétudes qui ridaient son front se dissipèrent; ses puits, ainsi qu'il l'avoua à ses confidents, n'étaient plus agitées par des songes pénibles ; l'ombre même d'Éminé avait cessé de le poursuivre. La baguette divinatoire et les sorts qu'il consultait lui annonçaient une crise favorable. Debout dès l'aurore, il donnait audience à l'entrée de sa casemate : Le courage et la persévérance, répondait-il à ceux qui semblaient fatigués de leur position , peuvent seuls nous sauver. Si quelques-uns lui parlaient des pertes qu'ils avaient éprouvées, il leur répondait en faisant l'énumération de ses palais incendiés, de ses biens envahis, et en leur laissant entrevoir des récompenses sans bornes après la victoire. « Ce cordon, » disait-il en montrant la bordure des montagnes chargées de neige qui environnent le bassin de Janina , « sera fatal à nos ennemis. »

Parfois il plaisantait avec ses soldats au sujet de l'anathème lancé contre lui. « Ils m'appellent cara Ali ; c'est bien plutôt Elmas (la o Perle) qu'ils devraient me nommer; car on ne trouverait pas, à » l'age où je suis, mon pareil dans la Turquie. Les lâches ! ils me re» gretteront, et ils apprendront, par la somme de maux que je leur » léguerai , de quoi le vieux lion et les braves qu'il commande étaient

'La réponse que me faisait toujours Ali-pacha, quand je lui représentais que sa conduite attirerait tôt ou tard sur sa tête le ressentiment du Grand Seigneur, était : a Je suis né dans une cabane, j'ai passé ma jeunesse sous la cape; et s'il le faut, je » reprendrai la cape. » Et quand je lui répliquais qu'il était difficile d'oublier les grandeurs et l'aisance, quand on en avait joui, il disait : « que je ne savais pas de » quoi il était capable. » Quant à ses fils, lorsqu'il m'arrivait parfois de lui en parler, comme je ne manquais pas de dire qu'il était plus robuste qu'eux; sa figure devenait radieuse : « Jamais ils ne me vaudront, n'est-ce pas ? - Ils sont loin, je pense, de » prétendre vous égaler; et si j'en crois mes pressentiments, vous vous portez si » bien que vous les enterrerez. - Que Dieu l'entende ! car s'ils me survivent, ils » dépenseront mon bien, et se feront pendre comme des imbéciles. >>

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