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recrutés dans les environs du mont Sipyle de Magnésie. Des cris de joie s'élèvent aussitôt; on bénit le nom du prophète ; et les faquirs volent à leur rencontre en vociférant le nom d'Allah. Les auxiliaires s'avançaient pendant ce temps, ils arrivent sur le plateau de Périlepti ; ils saluent le sérasquier par une décharge de mousqueterie, à laquelle le canon des batteries répond. On se félicite, on maudit Cara Ali; et une joie bruyante fait place aux idées lugubres répandues dans le camp.

La Livadie respirait à peine, lorsque Baltadgi-pacha, sorti de l'Eubée, parut dans cette province désolée, massacrant Turcs et Grecs, prétendant que les premiers n'étaient que des chrétiens circoncis. Dès qu'il fut entré à Lébadée, il avait déclaré aux primats qu'il exigeait, en sa qualité de pacha d'Eubée, l'impôt de l'année prête à finir, et celui de l'année qui allait commencer. En vain on lui représenta que les déprédations de Pehlevan-pacha avaient épuisé le pays; que de longtemps l'agriculture ne pouvait se relever; et que la plupart des villages étaient déserts.

A ces remontrances, Baltadgi repartit que c'était à eux, notables, à se mêler de l'administration; et il donna ordre de les trainer en prison, où on les mit aux ceps. Appliqués ainsi à la gène, il leur faisait annoncer de jour en jour, et bientôt d'heure en heure, qu'ils seraient pendus, qu'ils allaient être pendus s'ils ne lui donnaient de l'argent, lorsque la charité des religieux de Saint-Basile, qui habitent les monastères de Jérusalem et de Saint-Luc, situés au voisinage de Chéronée et d'Ascrée, vint au secours des prisonniers. Ils avaient fait des quêtes dont le montant fut apporté au barbare qui, ne voyant rien de plus à tirer que ce qu'on lui offrait, les rendit à la liberté. Il quilta ensuite la Béotie, en permettant à ses soldats le pillage de tous les lieux par où ils passeraient. Ainsi les nouveaux dévastateurs exercèrent tous les genres de vexations imaginables sur les habitants de la Phocide et des contrées qu'ils traversèrent pour arriver au camp de Janina, où ils entrèrent suivis d'un troupeau d'enfants grecs des deux sexes, et teints du sang d'une foule de paysans qu'ils avaient traités en ennemis.

Des Asiatiques regardés comme la perle précieuse des vrais croyanis',

' Phrase emphatique consignée dans le firman de commission de leur sérasquier Boltadgi-pacha.

ne pouvaient être reçus qu'à bras ouverts par les Osmanlis. Les derviches réclamèrent, au nom de la religion, les enfants chrétiens males pour les circoncire, et ils leur furent livrés. Les jeunes filles furent vendues à l'encan; et Ismaël-pacha se trouva consolé de l'échec qu'il avait éprouvé le matin, lorsque le Romili vali-cy, Sélim-pacha, lui fit annoncer son retour.

Il était allé faire une battue dans la Thessalie, d'où il ramenait deux mille paysans grecs accouplés comme des chiens de chasse, pour travailler aux tranchées. A leur suite marchaient douze cents bêtes de somme, et quatre cents femmes valaques, chargées de provisions de bouche, enlevées aux habitants des plaines de Pharsale et de Tricala. Le bruit du canon annonça cette bonne fortune, l'excommunić Ali Tébélen fut mille fois maudit et dévoué aux flammes de l'enfer, sans que ces vains apathèmes dérangeassent le but vers lequel il marchait.

Les Souliotes, au retour de leur envoyé, tinrent un conseil dans lequel il fut résolu, qu'avant de s'engager avec Ali ils feraient des soumissions sincères au sérasquier Ismaël-pacha. Ils voulaient rentrer dans leur patrie par une voie légale, ils avaient un acte signé, par lequel il s'obligeait à payer exactement leur solde. Ils montraient un firman, qui ordonnait de leur rendre leurs propriétés, et de les réintégrer dans la possession de la Selléide , domaine inaliénable de leurs aïeux.

Admis à l'audience qu'ils avaient sollicitée, ils sont introduits dans le grand divan des Turcs rassemblés à Bonila. Ils parlent de leurs services, ils exposent leurs droits, ils font valoir leurs titres, sans se rappeler que les services, les droits et les titres n'ont de valeur pour les peuples, devant le tribunal du despotisme, que quand ils sont appuyés par l'or qu'on veut leur arracher, ou par la nécessité où l'on se trouve de les abuser.

Ismaël se rejeta d'abord, comme il l'avait fait, sur des propositions de permutation de territoire. Voyant que son subterfuge était deviné par les Souliotes, qui invoquaient les conventions existantes, il leur déclara, d'un ton altier, « qu'il était impossible de rendre, en pos» session autonome, à des infidèles, un pays où les mahométans » avaient bâti des mosquées. Pour ce qui regarde vos propriétés, » dit-il en déroulant un firman, cet ordre du sultan porte qu'elles » sont acquises au fisc impérial de sa couronne. »

A cette déclaration, les Souliotes répliquent a que le sultan a été

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► trompé, et qu'ils sauront, s'écrient-ils en mettant la main sur leurs » sabres, conquérir un pays possédé par les troupes d'on vizir déclaré >> rebelle. Sa hautesse décidera ensuite si nous sommes dignes d'oc

cuper des montagues reconquises au prix du sang d'hommes qui » n'ambitionnent que la gloire d'être ses plus fidèles soldats. — Ses » soldats ! Je saurai châtier un tel excès d'arrogance ! dites ses ražas, > vils kaffirs; et sachez que c'est sur le pied de votre ignoble con» dition que vous pourrez exister désormais en Turquie. Labourer et »Dobéir, tel est votre partage. On vous a tolérés jusqu'à présent ; » mais daus peu je briserai votre orgueil, en vous dtant les armes » que vous profanez, et en couvrant vos têtes du bonnet blanc, signe y de la servitude réservée à vos pareils. Sortez de ma présence et n'y » reparaissez qu'avec un cerceau d'osier au cou, pour recevoir les

'ordres qu'il me plaira vous intimer. » Il dit, et les Souliotes, muets d'étonnement, se retirent consternés.

Outragés dans leur honneur, menacés dans leurs personnes, les Souliotes, rentrés dans leur camp, avisèrent aux moyens de sûreté que les circonstances exigeaient, et ils se déterminèrent à traiter avec leur vieil ennemi. On fit en conséquence choix de Nothi Botzaris et de deux autres capitaines, qu'on munit de pleins pouvoirs. Cela étant arrêté, on alluma trois feux au pied du talus, pour annoncer an vizir qu'on attendait la barque, qui arriva à l'heure indiquée, et les députés se rendirent auprès d'Ali, qui les reçut avec de grandes démonstrations d'amitié. Il savait déjà ce qui s'était passé entre eux et Pacho-bey au divan de Bonila. Loin de prétendre tirer avantage de leur embarras, il leur demanda s'ils n'avaient pas quelques observations à faire sur les conditions qu'il avait livrées à leurs réflexions. « Sage Botzaris, dit-il, faisons-nous cause commune? — Oui, » seigneur, et en hommes libres ; car vous l'avez éprouvé, les esclaves » désertent toujours la cause des princes malheureus. — Il suffit, ► parle, et je souscris à tout ce que tu proposeras. »

Botzaris et ses compagnons d'armes, s'inclinant devant Ali, relisent ses propositions, et, parvenus à celle des otages, ils s'arrêtent. « Quoi ! » hésiteriez-vous à me remettre quelques-uns des enfants de vos » capitaines ? Que penserait Pacho-bey de notre alliance, s'il savait » que vous n'êtes pas attachés à mon parti par les liens du sang qui » vous est le plus cher? Ne croirait-il pas que, séduits par quelques > sommes d'argent, vous n'avez embrassé ma cause que pour lui

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soutirer une paye plus considérable? Il écrirait à Constantinople que les Souliotes l'ont abandonné parce qu'il était dans l'impossibilité de satisfaire leur avidité. La Porte, qui vous craint, lui envoyant aussitôt de l'argent, il s'en servirait pour soulever les Iapyges et les Chamides, vos constants ennemis. Je sais qu'ils n'obtiendraient pas de grands succès, mais chaque Souliote est un être précieux pour moi ; et les otages que je vous demande sont plutôt un dépôt confié à ma sollicitude, qu'un gage de la fidélité de leurs pères. » « Les raisons, seigneur, reprit Nothi Botzaris, que vous nous donnez sont sans réplique, et je tirerai de leur principe même la réponse qui servira à cimenter notre union. Nous vous livrerons les otages que vous nous demandez, si de votre côté vous nous confiez Hussein-pacha. — A quoi peut-il vous servir ? — Plus que nos enfants ne le feront en restant auprès de vous. — Il est sans expérience. - Il est de votre sang, seigneur ; c'en est assez. Nous le nommerons notre polémarque, si vous le souhaitez. A sa voix, votre commandant, trop souvent accoutumé à décliner vos ordres, nous ouvrira la forteresse de Caco-Souli. Sa personne montrera aux Chamides, aux Iapyges et aux Toxides, que le fils de leur maître les observe. Les uns s'attacheront par respect à notre parti, et les autres, retenus par la crainte, n'oseront se prononcer contre nous. Votre petit-fils trouvera chez nous, pour prier, la mosquée que vous y fîtes élever afin de consacrer votre victoire sur Souli. Si vous voulez l'entourer d'un cortége convenable à son rang, nous le recevrons avec plaisir dans nos montagnes, et comme vous vous réservez la tour de Kiapha, ce poste deviendra pour lui une place de sûreté. — Tu l'emportes, dit Ali; le traité qui nous enchaînera jusqu'à la mort est conclu; qu'on en signe les articles. » On convint ensuite que l'échange des otages s'effectuerait dans

deux jours, à l'île du lac ; que les Souliotes recevraient cinq cent mille piastres, cent cinquante charges de munitions de guerre, et qu'ils partiraient dès la première nuit après l'accomplissement de ces clauses, pour rentrer dans la Selléide.A cette condition du départ de nuit, Botzaris répondit « que n'ayant jamais attaqué son ennemi par des souterrains, il prétendait quitter ostensiblement le camp impérial. » Ainsi le choix du temps et l'ordre de la marche furent laissés à sa discrétion, le vizir ayant déclaré qu'il s'en reposait sur sa bravoure et son expérience.

A quelle extrémité, malgré cette dignité apparente, devait être réduit Ali Tébélen, pour traiter avec les Souliotes! Quelle fut sa douleur de se trouver obligé de leur remettre, avec son petit-fils, une portion de ses trésors, et de compromettre la sûreté de sommes beaucoup plus considérables, que les Grecs pouvaient découvrir dans les cavernes de la Selléide, où il les avait cachées depuis longtemps ? Combien sa cupidité fut punie, lui qui avait, ainsi que Persée, dernier roi de cette Épire ", proie éternelle de l'anarchie et des tyrans, sacrifié des alliés utiles afin de ménager des trésors, devenus pour lui une sorte de divinité?

Les Souliotes, de leur côté, étaient-ils assez rabaissés, lorsqu'ils se déterminèrent à recevoir, d'une main baignée dans le sang de leurs proches, des secours qu'ils auraient, dans d'autres temps, rejetés avec un superbe dédain ! Ils allaient livrer leurs enfants au Minotaure qui avait jadis fait égorger leurs otages ! La nécessité, reine des dieux et des hommes, avait pu seule inspirer, faire conclure et ratifier un traité pareil à celui que des ennemis aussi invétérés venaient de souscrire.

Ali y avait été conduit par le nombre de ses ennemis; ses yeux, affaiblis par l'âge, ne se portaient plus que sur des ruines ensanglantées, et des remparts ébranlés par la foudre des batailles. Il devait opérer une grande diversion au sein de la Hellade, afin de gagner le temps marqué pour l'accomplissement de ses projets. Les Souliotes, non moins embarrassés, n'avaient en perspective que la misère et des ennemis altérés de leur sang; ils étaient désignés en première ligne, par les Islamites, pour être égorgés. Les vivres, les munitions de guerre et l'argent pouvaient leur manquer; ils ne se dissimulaient pas qu'ils étaient unis à la cause d'un parjure; mais cette pensée était adoucie par l'idée de rentrer dans leurs montagnes; car les montagnes sont le boulevard de la liberté, si son séjour pouvait être fixé sur la terre. , Avec quelles délices ils se repaissaient du plaisir de tirer vengeance de Pachô-bey et des enfants d'Agar !.Cette considération leur rendait tout facile. Ainsi, Marc Botzaris, fils de Kitzos, s'offrit à se constituer en otage, mais son jeune frère Constantin lui disputa cet honneur : Chrysé, son épouse, qui était enceinte, pour donner l'exemple aux

' vid. T. Liv., lib. xLIv, ch. 23, 29. Polyb. Excerp. legat. 85 et 88. Plutarch. in P. Emil.

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